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›› Editorial

La longue saga du rapprochement révolutionnaire entre Caracas, Pékin et Téhéran

Au-delà de la connivence entre Téhéran et Caracas qui contournent l’embargo américain pour livrer du pétrole à la Chine, les trois sont au cœur d’une nébuleuse idéologique rebelle violemment hostile à l’Occident et à Washington. Une des réalités les plus préoccupantes de cette collusion est que Caracas a servi de sanctuaire au Hezbollah, « Proxi » de l’Iran, comme centre d’opérations et de blanchiment d’argent, en même temps que de base à son réseau transnational de criminalité et de trafic de drogue.


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Alors que la répression faisait rage en Iran depuis le 28 décembre et qu’à la date du 16 janvier, selon l’ONG Iran Human Watch, au moins 3328 manifestants avaient déjà été tués, tandis que le 15 janvier, on annonçait – information démentie le même jour par le régime - la pendaison d’Erfan Soltani jeune homme de 26 ans condamné à mort par un procès expéditif sans avocat [1], Washington et Pékin restaient étonnement sur la réserve.

D. Trump que nombre de manifestants iraniens appelaient à la rescousse pour faire cesser les massacres, semblait attendre le résultat des négociations secrètes et indirectes avec les Mollahs à Oman. Dans quel but ? Persuader le régime aujourd’hui menacé de l’intérieur par la même révolte du « bazar » qui avait renversé le Shah en 1979, d’abandonner l’arme nucléaire et de renoncer à déstabiliser Israël par ses proxis du Hezbollah, des Houtis et du Hamas.

Selon plusieurs experts de la région, la Maison Blanche chercherait un accommodement pour éviter un conflit direct et tablerait sur le départ volontaire du Guide suprême déjà affaibli par l’explosion des bipeurs à travers le Liban les 17 et 18 septembre 2024 (36 morts 2931 blessés), les raids contre le Hezbollah au sud Liban, ceux contre le Hamas à Gaza, et contre les Houtis au Yemen, appuyés de surcroit par la guerre des 12 jours, déclenchée par Tel Aviv le 13 juin 2025, suivie, une semaine plus tard des bombardements massifs des installations nucléaires iraniennes, les 21 et 22 juin.

Le 18 janvier, les perspectives d’une action militaire américaine restaient floues.

Alors que des informations pessimistes filtraient sur un nombre de victimes approchant 30 000, une puissante armada aéronavale autour du porte-avions à propulsion nucléaire Abraham Lincoln – 88 000 tonnes, 44 chasseurs de combat dont des F/A-18 et des F-35 – venant du Pacifique s’approchait de la zone avec le croiseur lance-missiles USS Mobile Bay, trois destroyers de la classe Arleigh Burke armés de dizaines de missiles de croisière Tomahawk capables de frapper des cibles à plus de 1 600 km.

Quant à la Chine, elle montrait une remarquable placidité.

Le 13 janvier, au milieu de très violentes répressions en cours depuis près de deux semaines exercées à l’arme de guerre contre des manifestants désarmés, son seul commentaire public sur la situation fut qu’elle s’opposait aux droits de douane supplémentaires de 25% infligés par Washington à tout pays commerçant avec l’Iran.

L’argument rigide et invariable de la porte-parole Mao Ning, déconnecté de la situation que certains observateurs décrivaient comme un « enfer », pour les protestataires, répétait : « Notre position sur la question des droits de douane a toujours été parfaitement claire 中方在关税问题上的立场非常明确, il ne peut y avoir de vainqueur dans une guerre des taxes 中方在关税问题上的立场非常明确. La Chine est déterminée à protéger ses droits et ses intérêts légitimes, 中方将坚定维护自身的正当合法权益. »

Face à autant détachement imperturbable à l’égard de grands massacres à huis clos [2], il faut s’interroger sur le rôle joué par l’Iran, par ailleurs très proche du Venezuela depuis la présidence Chavez, dans la rivalité systémique entre Pékin et Washington.

Dissimulations pétrolières.

Le 11 juin 2022, à Téhéran Nicolas Maduro et Ebrahim Raïssi, Président de la République Islamique d’Iran de 2021 jusqu’à sa mort accidentelle en 2024, signaient un accord de coopération de 20 ans « pour renforcer leur alliance face à Washington, leur adversaire commun ». L’accord affirmait notamment leur volonté commune de contourner les pressions exercées par l’Amérique pour limiter leurs ventes d’hydrocarbures à la Chine, leur principal client.


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Depuis 1979 pour Téhéran et 2017 pour Caracas, les deux manœuvrent pour contourner l’interdiction américaine de livrer du pétrole à la Chine.

Alors que les chiffres officiels ne mentionnent aucune livraison directe de pétrole brut à la Chine venant d’Iran, une étude de Nikkei Asia du 15 août 2025, montrait que plus d’une centaine de pétroliers chargés de pétrole iranien avaient coupé leur système AIS de positionnement et d’authentification automatique, indiquant les coordonnées, le nom du navire, son chargement et sa destination.

Un exemple clair de désactivation de l’AIS avait été observé le 24 juin 2025, deux jours après l’attaque américaine contre les installations nucléaires iraniennes. A cette date le système AIS de deux pétroliers était soudain devenu aveugle, effaçant leur présence pourtant repérée par satellite, sur l’île de Kharg, principal terminal d’exportation de 90% du pétrole iranien dans le golfe Persique, situé à 25 km des côtes iraniennes et à 480 km du détroit d’Ormuz.

La réalité de ces dissimulations se traduit par le contraste entre les statistiques officielles chinoises vides de livraisons iraniennes et la vérité des exportations venant de l’Île Kharg en hausse de 70% dont au moins 90% sont destinées à la Chine. Au point que la dépendance de la République islamique à Pékin a drastiquement augmenté depuis 2018.

Les mêmes clandestinités sont à l’œuvre à partir du Venezuela, toujours vers la Chine pour échapper à l’embargo de D. Trump.

Les stratégies sont éprouvées (navires fantômes, faux pavillons, camouflage des origines, paiements en cryptomonnaies hors Dollar etc.). Et, compte tenu du flot des navires, la plupart échappent aux contrôles de la marine et des garde-côtes américains.

Bien qu’il n’existe aucun chiffre précis officiel, les observateurs sérieux estiment qu’en 2025, la Chine a reçu du Venezuela de Maduro en moyenne entre 389 000 et 642 000 barils chaque jour. Selon Al Jazeera, en novembre 2025, les exportations vénézuéliennes auraient même atteint 952 000 barils/jour dont 90%, soit 2/3 de la consommation journalière française (1,4 millions de baris /jour) étaient destinées à la Chine.

Mais, moins deux semaines après la brutale intervention américaine à Caracas, il est important de noter qu’au-delà de la manne pétrolière iranienne et vénézuélienne, qui contourne les sanctions américaines, Caracas, Téhéran et Pékin sont animés par la même vindicte révolutionnaire anti-occidentale et anti américaine.

L’axe Caracas - Téhéran un arrière-plan révolutionnaire anti-américain.

Le 22 juin 2012, neuf mois avant son décès, le 5 mars 2013, Hugo Chavez qui s’inscrivait dans le mythe libérateur de Simon Bolivar contre l’Espagne, élargi à la contestation du magistère américain, accueillait à Caracas le président iranien Ahmadinejad, dont le combat visait à résister aux offensives internationales et onusiennes destinées, au moyen de l’AIEA, à mettre fin au programme nucléaire militaire iranien.


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Durant son mandat (1999-2013) Chavez, très courtisé par Pékin qui l’avait accueilli une dizaine de fois, s’était aussi rendu de nombreuses fois Iran. La première fois en 2001, il déclarait qu’il venait pour « préparer la voie à la paix, à la justice, à la stabilité et au progrès pour le XXIe siècle. » Mohamed Khatami, le président iranien (1997-2005) lui avait rendu trois fois la politesse à Caracas. Et, en mars 2005, Chavez l’avait décoré de l’Ordre de la Libération, en le qualifiant de « Combattant infatigable pour toutes les bonnes causes dans le monde ».

En 2006, alors que sous la présidence de Mahmoud Ahmadinejad (2005-2013), l’Iran était critiqué pour son programme nucléaire militaire et son refus de coopérer avec l’AIEA, et par Israël pour son soutien au Hezbollah, Chavez en visite à Téhéran promettait que Caracas resterait toujours un ami inconditionnel de l’Iran. « Nous sommes avec vous et avec l’Iran pour toujours. Tant que nous resterons unis, nous serons en mesure de vaincre l’impérialisme, mais si nous sommes divisés, ils nous repousseront. »

Enfin en juillet 2006, lors d’un discours à l’Université de Téhéran, devant un public enflammé, Chavez précisait clairement et sans nuance sa cible américaine militairement engagée en Irak depuis 2003, sous la présidence de Georges Bush : « Si les États-Unis réussissent à consolider leur domination, l’humanité n’aurait pas d’avenir. Par conséquent, nous devons sauver l’humanité et mettre fin aux États-Unis ».

Chavez avait au passage accompagné sa vindicte d’une violente remise en cause de l’État Juif qualifiant l’offensive de Tsahal au sud Liban « d’action fasciste et terroriste ». Déclenchée en octobre 2024, en réplique aux huit soldats de Tsahal tués par les roquettes du Hezbollah, elle avait provoqué au moins 2000 morts.

En octobre 2010, lors de sa dernière visite à Téhéran, trois années avant son décès, Chavez résuma sa stratégie révolutionnaire globale qu’il envisageait de fomenter avec le pouvoir iranien :

« L’Iran et le Venezuela sont unis pour établir un nouvel ordre mondial fondé sur l’humanité et la justice. Nous pensons que le seul résultat de l’intimidation des mouvements de l’impérialisme dans le monde entier, et en particulier en Amérique latine, sera le déclin rapide du pouvoir impérial. ».

Joignant le geste à la parole révolutionnaire, l’Iran s’est insinué sans réserve au Venezuela sous le nez de l’Amérique. Selon le CSIS, à la fin du mandat de Chavez, en 2012, les investissements et les prêts iraniens au Venezuela étaient évalués à 15 milliards de dollars.

Au total, promus par Chavez, les projets de développement iraniens ont renforcé l’image globale de Téhéran et fait progresser son programme anti-impérialiste dans toute la région. La République islamique a également utilisé le biais de son partenariat avec Caracas pour consolider sa position en Amérique du Sud, notamment en Bolivie et au Nicaragua.

Le soutien économique s’accompagnait même d’une puissante trace révolutionnaire terroriste.

Cette réalité rarement évoquée expliquait qu’en mars 2015, le Président Obama lui-même avait signé un décret statuant que le Venezuela était devenu une menace de sécurité pour les États-Unis.

Selon Joze Pelayo, directeur adjoint des initiatives stratégiques et des politiques de l’Atlantic Council, le Hezbollah, soutenu par l’Iran, et ses affiliés ont utilisé le Venezuela comme plaque tournante stratégique dans l’hémisphère occidental. Par lui, on apprend que le pays de Chavez a notamment servi à la fois de « sanctuaire au Hezbollah pour contourner les sanctions ; de centre d’opérations et de blanchiment d’argent, en même temps que de base à son réseau transnational de criminalité et de trafic de drogue. »

Quant à la relation Chine-Iran, depuis qu’à l’époque des Tang (618 – 907 ap. JC), les familles aristocratiques perses fuyant la conquête arabe par l’Asie-Centrale s’étaient réfugiées en Chine, jusqu’aux actuelles péripéties coagulant en Iran les aigreurs de Washington contre Pékin et Téhéran, rares sont les périodes de l’histoire où la relation entre les deux vieux empires fut vraiment conflictuelle.

Ajoutons qu’aujourd’hui, il est impossible d’ignorer que Téhéran et Pékin, rivaux rétifs de l’empire américain, véhiculant avec Moscou un projet révolutionnaire de refonte de l’ordre mondial de l’après-guerre, sont animés d’un désir de retour de puissance.

Note(s) :

[1Selon France-Info rapportant une information officielle de Téhéran qui, au passage, fustigeait les commentaires et les nouvelles diffusées par la diaspora iranienne en exil, Erfan Soltani ne sera pas pendu.

Le 15 janvier, l’agence de presse iranienne Mizan qui porte le nom d’un journal libéral modéré fondé après la révolution de 1979, puis interdit par les Mollahs en juin 1981, annonçait que le jeune homme avait été incarcéré près de Téhéran accusé de rassemblements contre la sécurité nationale et de propagande contre le régime. « S’il est reconnu coupable, il sera condamné à une peine de prison, car la loi ne prévoit pas la peine capitale pour ces chefs d’accusation ».

La mise au point qui avait l’allure d’une marche-arrière sous forte pression internationale, par un régime déjà affaibli survient alors qu’en 2025, selon un rapport de l’ONG Iran Human Rights publié le 1er janvier, au moins 1500 condamnés ont été exécutés en Iran, ce qui constitue un record depuis la fin des années 1980. Selon l’agence Associated Press, à l’automne 2025, le rythme des exécutions étaient de 9 par jour, après des procès expéditifs.

Peu après le début des manifestations, le 28 décembre 2025, un communiqué de la télévision d’État annonçait que certains manifestants seraient poursuivis pour moharebeh - en Persan « guerre » ou « haine » contre Dieu –, chef d’accusation passible de la peine capitale. Dans cette ambiance d’intolérance religieuse exacerbée, le chef du pouvoir judiciaire iranien avait ainsi promis des procès « rapides » pour les suspects arrêtés lors de manifestations, « plus de 10 600 » selon le Département d’État américain.

Mais, signe d’un assouplissement du régime, le 15 janvier, la Maison Blanche annonçait que Téhéran avait renoncé à 800 exécutions capitales, une décision qui fondait l’espoir de D. Trump que les Mollahs seraient disposés à négocier.

[2Depuis le 8 janvier 2026, internet est totalement coupé en Iran en riposte aux manifestations. Ce n’est pas une première. En 2022, le net avait été coupé après la mort de Mahsa Amini, une jeune femme Kurde de religion sunnite de 23 ans, décédée d’une hémorragie cérébrale entre les mains de la police des mœurs qui l’avait battue à mort pour n’avoir pas respecté les préceptes de port du voile qui « doivent couvrir les cheveux et le cou ».


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