›› Taiwan
Xi Jinping et Sanae Takaichi, se sont rencontrés le 31 octobre, au sommet de l’APEC à Gyeongju, en Corée du sud (photo Kyodo). A ce moment l’ambiance entre les deux avait déjà été échauffée par l’offrande rituelle de Takaichi au sanctuaire Yasukuni. La séquence a eu lieu après deux graves incidents à proximité d’écoles japonaises en Chine, en 2024, le 18 juin à Suzhou et le 18 septembre à Shenzhen (lire : Retour sur la persistance des sentiments antijaponais).
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Membre de l’aile droite du PLD, comme Koizumi et Shinzo Abe (assassiné il y a trois ans et-demi), le 17 octobre dernier, Sanae Takaichi, première ministre depuis le 21 octobre 2025, avait provoqué Pékin en envoyant une offrande rituelle au sanctuaire shintoïste Yasukuni qui abrite et vénère les cendres de 14 criminels de guerre condamnés par le tribunal militaire pour l’Extrême Orient et exécutés par pendaison en 1948. Parmi eux le général Tojo, 1er ministre du Japon de 1941 à 1945.
Au passage, c’est là que le bât blesse, Sanae Takaichi appartient à la mouvance conservatrice jugeant qu’il faut en finir avec une « histoire culpabilisante » et promouvoir auprès de la jeunesse un « récit national » japonais édifiant.
Cette position a conduit au contrôle des manuels scolaires par l’administration de son mentor Shinzo Abe (2006-2007 & 2012-2020) régulièrement critiqué par Pékin qui dénonce par exemple le traitement par euphémisme du « sac de Nankin » parfois qualifié « d’incident chinois ».
Or, les massacres qui durèrent du 13 décembre 1937 au mois de mars 1938 – firent au moins 100 000 morts - certains rapports, dont celui de l’historien japonais Kasahara Tokushi, « Le Massacre de Nankin, décembre 1937-mars 1938 », Paris, Maisonneuve & Larose et Hémisphères Éditions, 2024, parlent de 300 00 victimes, d’innombrables viols en masse, d’exécutions sommaires de prisonniers de guerre et d’innombrables atrocités contre les civils, au milieu du saccage et de l’incendie de la ville qui était alors la capitale de la Chine.
Début novembre, Takaichi versait un flot de vinaigre sur sa relation avec la Chine en précisant qu’une attaque chinoise contre Taïwan serait une menace existentielle pour le Japon qui réagirait militairement dans le Détroit.
En Chine, la réaction officielle ainsi que celle réseaux sociaux furent en phase avec les traumatismes de l’histoire. Le jour même le consul général de Chine à Osaka, dans un message publié sur X, mais vite supprimé : « Il faut couper cette sale tête qui s’immisce par force ». Hu Xijin, commentateur politique et ancien rédacteur en chef du tabloïd d’État Global Times, donnait dans le lyrisme promettant un massacre au sabre.
« Le sabre des armées chinoises destiné à décapiter les envahisseurs, est désormais affûté à l’extrême » (…) « Si le militarisme japonais venait dans le détroit de Taïwan pour se sacrifier nous exaucerons son vœu. »
Parallèlement, l’appareil chinois accentuait officiellement sa pression sur Tokyo. L’ambassadeur du Japon à Pékin était convoqué au MAE qui exigeait que Takaichi retire ses propos.
Sur les réseaux sociaux, le même MAE mettait en garde le Japon : « Cessez de jouer avec le feu par vos ingérences dans les relations entre les deux rives du détroit que nous considérons comme un acte d’agression ».
Mais au-delà des horreurs commises par le « Soleil Levant » en Chine qui fragilisent la position de Takaichi et alimentent la fureur compréhensible des Chinois, un des aspects le plus intéressants est la somme des non-dits qui entourent cette situation.
Sous la surface, la puissance des non-dits.
L’entrée du Mémorial du 28 février à Taipei dans le district de Zhongzheng. Dans la mémoire des Taiwanais, l’arrivée dans l’Ile à partir de 1945 des troupes de Tchang Kai-Chek fut un traumatisme pire que celui de l’occupation japonaise de 1895 à 1945.
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D’abord, quand on observe l’éléphant dans la pièce du refus chinois de la réalité démocratique de Taïwan alimentant la furie de Pékin, pour qui la liberté politique est un trou noir sans objet, le moins qu’on puisse dire est que la Chine récolte ce qu’elle a semé.
Depuis l’arrivée au pouvoir en 2016 de l‘écologiste anti-nucléaire Tsai Ing Wen, rebelle à Pékin et plus encore de Lai Qingde, médecin de formation proche des Américains investi après des élections libres en 2024, qui, comme Tsai, refuse de cautionner le diktat chinois du « Consensus d’Une Seule Chine », le parti communiste n’a cessé de simuler le blocus de l’Île par des tirs de missiles ou de mettre en scène la perspective d’attaques directes par des nuées de chasseurs de combat, des manœuvres navales et des exercices de débarquement.
Autre évidence passée sous silence, alors qu’à Taïwan la population vit pacifiquement assez peu effrayée par les menaces chinoises, se pliant quand même aux exercices de défense organisée par le pouvoir de l’Île, les réminiscences de l’occupation japonaise de l’Ile de 1895 à 1945 sont moins douloureuses que celles laissées en 1949, par l’arrivée dans l’Île des pillards de l’armée de Tchang Kai-chek en déroute (lire : Formose trahie).
La vérité est que la population de Taïwan, que l’occupant japonais avait développée et modernisée avec méthode et rigueur, n’a pas été martyrisée par le Japon mais par l’armée nationaliste de Chine continentale de Tchang Kai-chek, réfugié dans l’Île après sa défaite contre Mao.
S’il existe un épisode tragique qui pèse comme une ombre néfaste sur l’histoire récente de l’Ile, c’est bien le soulèvement contre les Nationalistes de Tchang Kai-chek, du 28 février 1947, resté dans la mémoire des Taïwanais comme le « 2-28 大屠殺 grand massacre du 28 février ».
Il fut suivi par la sanglante et cruelle répression indiscriminée, conduite tout au long du mois de mars 1947, selon les ordres de Tchang, revenu à sa méthode cruelle de suppression pure et simple, qui fit, au hasard des tirs à la mitrailleuse sans sommation dans les rues de Taipei et de quelques autres centres urbains de l’Ile, entre 20 000 et 30 000 victimes.
La tuerie fut le prélude à une longue dictature sous l’égide d’une loi martiale imposée par le régime policier lourdement inquisiteur, qui ne fut complètement levée qu’en 1987, par Jiang Jing-guo, le fils même du « Generalissimo ». Formé en URSS, Jiang fut, après le décès de son père en 1975, d’abord l’impitoyable promoteur de la loi martiale, avant d’en desserrer l’étreinte à la veille de sa disparition le 13 janvier 1988.
Autrement dit pour les Taïwanais, le projet de Sanae Takaichi, de se mêler des affaires du Détroit dans l’hypothèse où le Parti communiste prendrait le risque d’attaquer militairement l’Île, est vu à Taipei non pas comme une ingérence hostile, mais comme un contrepoids à la brutalité sans nuance du parti communiste chinois.
Dernier non-dit d’une situation présentée de manière tronquée par les médias mainstream, est le désarroi du Kuomintang (KMT), le vieux parti de Sun Yat-sen et de Tchang Kai-chek adepte d’une Chine unie avec Taïwan.
Pris à contrepied, le KMT freine la hausse du budget de la défense proposé par Lai Qing De.
Fondateur de la « République de Chine » toujours le nom officiel de l’Île, le KMT s’est laissé déborder par la vitalité de la société taïwanaise aujourd’hui attachée au statu-quo et unanimement hostile à réunification avec un continent contrôlé par les successeurs de Mao.
Ayant depuis 2016 perdu la présidence passée aux mains du DPP qui réfute la réunification, le KMT est, pour exister politiquement dans l’Île, aujourd’hui contraint de servir de Cinquième Colonne au Parti communiste chinois qui, à côté de ses menaces militaires destinées à empêcher une déclaration d’indépendance, développe à l’attention des Taïwanais une stratégie d’unification par la densité des affaires et des échanges.
En d’autres termes, les héritiers de Tchang Kai-chek, féroce rival de Mao et du Parti Communiste Chinois, ont aujourd’hui opéré une volte-face complète les plaçant en allié objectif de leur ancien ennemi existentiel de la guerre civile qui, en 1949, les avait chassés du Continent.
En même temps, les déclarations de Sanae Takaichi au Japon, que l’appareil à Pékin, cultivant la mémoire des atrocités impériales, a beau jeu de dénoncer comme une héritière idéologique d’un Japon fasciste et dangereux, sont au contraire vues par Lai Qing De à Taiwan comme une respiration stratégique bienvenue, contrepoids aux démonstrations de forces de l’armée chinoise.
Un autre symptôme que le KMT a viré de bord, objectivement passé dans l’Île de féroce opposant au Parti Communiste chinois à son auxiliaire dont il répète le discours qu’il garantit la paix quand le DPP est « un fauteur de guerre », est qu’au Yuan Législatif, fort de sa courte majorité d’une voix – 9 en comptant celles de son allié du Parti du Peuple de Ko Wenje, l’ancien maire de Taipei -, exerce de fortes pressions pour freiner la hausse du budget de la défense proposée par Lai Qing De, qui s’évertue à le porter à hauteur des 5% exigés par Trump [1].
Au milieu de ces échauffements passionnels sino-japonais frisant l’hystérie dont les racines plongent dans des souvenirs épouvantables que personne en Chine n’a oubliés, D. Trump, poussé par le Pentagone très probable partie prenante obligée d’un conflit dans le Détroit, a mis son grain de sel de candidat au Nobel de la paix.
Sans surprise, son but officiel, selon la Maison Blanche, était de faire baisser la tension entre Tokyo et Pékin.
La difficile tentative d’apaisement de D. Trump.
Les 24 et 25 novembre, D. Trump s’est entretenu par téléphone avec Xi Jinping et Sanae Takaichi. Il n’est pas certain qu’il ait réussi à apaiser le fond de la discorde qui touche à la souveraineté de Taïwan, inacceptable pour Pékin et aux traces épouvantables laissées par le Japon impérial en Chine, ravivées par Takaichi
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Les 24 et 25 novembre D. Trump a successivement appelé Xi Jinping et Sanae Takaichi, qui chacun de leur coté ont donné leur version de la conversation avec le président américain. Même si le pire n’est jamais sûr et qu’au-delà des positions arc-boutées, il n’est pas impossible que, sous la surface, les appels de Trump pourraient avoir eu un effet, en première analyse l’apaisement au fond paraît improbable.
Selon le Waijiaobu, le 24 novembre Xi Jinping a déclaré à Trump que le retour de Taïwan à la Chine était une « partie intégrante de l’ordre international d’après-guerre » forgé dans la lutte conjointe des États-Unis et de la Chine contre le « fascisme et le militarisme japonais ». »
Pour sa part, Takaichi a, suivant son échange téléphonique avec Trump le 25 novembre, avant tout cherché à dissiper toute inquiétude quant au soutien que le président américain lui apporterait. « Le président Trump a mentionné que nous étions d’excellents amis et que je pouvais l’appeler à tout moment ».
Pour autant, preuve que le fond stratégique de la discorde autour de Taïwan continue à fermenter sous la surface, dans un message publié sur son compte « Truth social », après son entretien avec Xi Jinping, D. Trump a certes vanté les progrès réalisés dans les négociations commerciales et affirmé que les relations avec la Chine étaient « extrêmement solides ».
Mais il s’est abstenu de mentionner a la fois l’éléphant dans la pièce de la question taïwanaise et l’atout stratégique que représentent les étonnantes capacités industrielles de l’Île à produire les microprocesseurs les plus performants du marché convoitées à la fois par Washington et Pekin.
Quant aux Taïwanais, leur position, restée immuable, n’a aucune chance d’apaiser Pékin.
Le 25 novembre, le premier ministre Cho Jung-tai, déclarait en effet « Nous devons réaffirmer une fois de plus que la République de Chine, Taïwan, est un pays pleinement souverain et indépendant. Pour les 23 millions d’habitants de notre nation, le “retour” n’est pas envisageable – c’est très clair ».
Note(s) :
[1] Le 26 novembre le président Lai Qingde déclarait que le gouvernement continuerait de renforcer les capacités d’autodéfense de Taïwan. À cette fin, le budget de la défense taïwanais pour 2026 pas encore approuvé par le Yuan Législatif qui fait obstacle, dépasserait 3% du produit intérieur brut à 30,3 milliards de $ et atteindrait 5% d’ici 2030.
Le ministère de la Défense nationale bénéficiera également d’un budget supplémentaire d’une ampleur historique de 40 milliards de $ répartis sur huit ans, destinés à l’acquisition d’équipements américains avec notamment la mise en place d’un « dôme anti-missiles. »