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L’activisme américain inquiète Pékin et Moscou.
Mais l’intrusion de Washington a changé la donne. Les forces américaines installées sur les bases de Karchi-Khanabad en Ouzbekistan et à Manas au Kirghizstan, mettant les F16 de l’US AIR FORCE à quelques minutes de frontière chinoise, la lourde influence des lobbies américains faisant pression sur le Président Kazakh Nazarbaïev au détriment des intérêts pétroliers chinois ; et la tendance de la Maison Blanche à pousser ses avantages stratégiques à la faveur des troubles politiques internes à Douchambé, Bichkek et peut-être à Tachkent ont créé un sentiment d’urgence dans toute la région. Initialement rivaux, s’observant avec méfiance au sein d’une OCS peu dynamique, Moscou et Pékin, qui craignent le bouleversement des fragiles équilibres à leurs frontières semblent décidés à oublier leurs rivalités et à se rapprocher pour tenter de contrer les stratégies américaines.
La Chine, qui mesure les risques pour sa situation interne de l’épidémie de « regimes changes » initiée par Washington à la périphérie de la Russie et dans sa zone d’intérêt stratégique direct a clairement montré ses intentions en apportant son soutien ostensible au Président Ouzbek Karimov, reçu à Pékin le 25 mai, moins de deux semaines après la répression sanglante d’Andijan. Même Moscou, peut-être plus circonspect à l’égard de Karimov, jugé trop brutal, versatile et peu loyal, n’était pas en reste puisque, à peine plus d’un mois après le voyage de Pékin, le Président Ouzbek était accueilli par Poutine, à qui il proposait l’installation d’une base militaire russe en Ouzbekistan et, pour faire bonne mesure, la mise à disposition de dix autres bases « en cas d’aggravation de la situation en Asie Centrale ».
Cette stratégie déclaratoire, qui fait suite au rapprochement entre Moscou et Pékin, traduit peut-être l’inquiétude du Président Ouzbek. Elle marque surtout un changement fondamental de la situation dans une zone, où Karimov, qui accuse maintenant en vrac les Etats-Unis, l’OTAN et l’UE d’être à l’origine des troubles qui secouent son pays, avait d’abord été l’un des meilleurs appuis des Etats-Unis. Ces derniers le lui rendaient d’ailleurs bien puisqu’il avait reçu le soutien remarqué de Donald Rumsfeld lors d’une visite à Tashkent en février 2004. Il n’est plus très certain que le maître du Pentagone et surtout le Département d’Etat soient encore sur la même ligne après la tragédie d’Andijan, ni que Karimov, dont on dit qu’il est affaibli par des divisions politiques à Tachkent, puisse encore compter sur le soutien inconditionnel de la Maison Blanche.
Tant que la présence militaire américaine était perçue comme la base arrière de la lutte anti-terroriste, on pouvaient s’en accommoder car les régimes d’Asie Centrale spéculaient, à l’instar de Pékin et Moscou, que Washington, faisant le choix de la stabilité, fermerait les yeux sur les abus autocratiques, au prétexte que l’insécurité justifiait l’absence d’ouverture politique. Dès lors que surgit le spectre du prosélytisme démocratique, qui véhicule d’importants risques de contagion, les gouvernements de la région, inquiets pour leur survie, se tournent vers les deux grands voisins. Ces derniers pointent immédiatement du doigt l’activisme américain désigné de manière transparente dans la déclaration conjointe de Poutine et Hu Jin Tao du 2 juillet 2005 qui demandait « aux autres puissances (sic), de renoncer au monopole des affaires mondiales et de s’abstenir de fomenter des conflits entre les peuples et leurs dirigeants ».
Dans la foulée, les 6 pays membres de l’OCS réclamaient le 5 juillet que les Etats-Unis fixent une date limite pour le retrait de leurs bases militaires en Asie Centrale. Ce raidissement anti-américain s’accompagne des efforts de l’OCS pour rehausser son profil, d’abord en invitant à titre d’observateurs les trois pays clés de la zone que sont le Pakistan, l’Inde et l’Iran (décision prise le 5 juillet), ensuite en tentant d’élargir son rôle aux questions économiques, un domaine complexe du fait des différences flagrantes dans les richesses naturelles des pays d’Asie Centrale et des rivalités qu’elles génèrent. Surtout l’OCS s’est engagée depuis trois ans dans la voie d’une coopération militaire plus active, multipliant les manoeuvres conjointes des pays membres sur les frontières et même sur le territoire chinois.
Poussée au bout de sa logique, cette posture de résistance au prosélitytisme politique de Washington, se heurtera cependant très vite à deux contradictions.
La première est d’ordre géopolitique et économique. Elle renvoie, quoi qu’on en dise, à la capacité d’attraction de l’offre américaine, (liberté politique et dollars) pour les peuples de la région que Moscou et Pékin auront du mal à concurrencer, d’autant que tous les deux pourraient être assez vite tentés (séparément plutôt que conjointement) de coopérer avec la puissance financière et technologique des grandes « majors pétrolières » américaines et occidentales.
La seconde contradiction risque de mettre à mal le dogme chinois de non intervention dans les affaires intérieures des Etats, si l’un ou l’autre des régimes d’Asie Centrale, affaibli par des contestations internes, réclamait, sous couvert de lutte anti-terroriste, le secours de la force d’intervention rapide que l’OSC envisage de mettre sur pied. A ce point, sauf à engager la région dans un conflit majeur aux conséquences incalculables, Moscou, Pékin et Washington n’auront pas d’autre choix que de rechercher un compromis.
