Your browser does not support JavaScript!

Repérer l'essentiel de l'information • Chercher le sens de l'événement • Comprendre l'évolution de la Chine

›› Editorial

Excès de centralisme, cafouillages et alerte politique

Le professeur de sociologie Sun Liping, photographié récemment, lors d’un de ses cours à l’université Qinghua. Critique depuis de longues années des politiques de contrôle de la société, il a récemment mis en garde le président Xi Jinping contre les tendances à la centralisation excessive.

Peu après l’annonce du président Xi Jinping de la réduction de 300 000 hommes dans l’APL à l’occasion de la grande parade militaire du 3 septembre dernier commérant la victoire sur le Japon, l’agence Chine Nouvelle publiait un long article destiné à montrer que les forces armées dans leur ensemble approuvaient la décision. Mais, dans la foulée, le Quotidien de l’Armée faisait entendre une autre musique.

Le rocher de Sisyphe de la réforme des armées.

Plusieurs articles publiés une semaine après le défilé sonnaient en effet comme une mise en garde. Sans remettre en cause la décision du sommet, ils faisaient état de la difficulté de l’entreprise qui s’attaquerait au confort des intérêts retranchés et aux conservatismes opposés au changement dans une structure déjà secouée par les récentes mises en accusation pour corruption de la haute hiérarchie en activité ou à la retraite.

Surtout, une source du Conseil des Affaires d’État citée par Reuters relayait le sentiment de la hiérarchie intermédiaire, selon lequel la décision de déflation avait été prise hâtivement par la Commission Militaire Centrale sans consultation de la base. Il est vrai que la bataille contre la corruption et la rationalisation des forces avec, désormais, une priorité accordée à l’armée de l’air et à la marine en première ligne dans les tensions aux abords de la Chine dans les mers de Chine de l’Est et du Sud, s’inscrivent dans la logique de modernisation pour plus d’efficacité opérationnelle.

Mais il apparaît de plus en plus que la méthode et le style très dirigiste du Secrétaire Général commencent à heurter nombre de féodalités et de chapelles politiques, fabriquant mécaniquement des risques de réactions adverses. Ces ressentiments qui bouillonnent sous la surface s’ajoutent à ceux nés des humiliations infligées aux coteries corrompues par la violente tornade de redressement éthique articulée autour des délations anonymes déclenchée par la Commission centrale de discipline du Parti.

Plus encore, la concentration au sommet de l’autorité de décision qui laisse peu de marge aux échelons intermédiaires, induit des rigidités à l’origine de fausses manœuvres et favorise les bévues courtisanes, dont l’arrière plan est plus souvent l’obsession de l’autopromotion vers le sommet que l’intérêt collectif.

Les ratés de l’autoritarisme.

Récemment le professeur Sun Liping qui fut à Qinghua, le mentor universitaire et le professeur de sociologie de Xi Jinping a, dans une rare critique du style de la direction chinoise, dénoncé les tendances despotiques du président. « Le pouvoir a des limites » écrivait-il dans un article mis en ligne sur son blog où il expliquait que la crise boursière avait révélé une grave faiblesse de la gouvernance au sommet née d’un excès de centralisme aggravé à la fois par des lacunes dans l’expertise financière et la tendance générale de la bureaucratie à l’obéissance aveugle.

Deux exemples concrets de ces flottements et fausses manœuvres dont il faut s’empresser de dire qu’elles sont très loin d’être l’apanage de la Chine, ont été récemment analysés par Barry Naughton sinologue, diplômé de Yale, spécialiste de l’économie chinoise et titulaire de la chaire de politique étrangère chinoise à l’Université de San Diego, Californie. Dans ce travail qui mérite attention (Reform Agenda In Turmoil : Can Policy-Makers Regain The Initiative ?), il met en lumière les dysfonctionnements politiques provoqués par l’excessive concentration à la tête du régime dans la crise boursière et la restructuration des groupes publics [1].

La crise boursière et les cafouillages de la restructuration industrielle, effets indirects du despotisme et des réflexes courtisans.

L’un des plus vastes chantiers lancés par le pouvoir est la restructuration des groupes publics qui sont, avec les banques d’État, parmi les plus grandes féodalités opposées aux réformes. Ce graphe montre l’écart de revenus entre ces derniers (vert) et le secteur privé (rouge et bleu).

Sans revenir sur les causes techniques de la crise déclenchée après l’éclatement de la bulle financière à la suite de manipulations diverses aggravées par la panique des petits porteurs, Naughton pointe du doigt l’erreur politique du département de la propagande qui laissa se propager en Chine l’idée selon laquelle c’est Xi Jinping lui-même qui souhaitait un marché boursier florissant, témoin financier du « rêve chinois » en cours de réalisation. Le réflexe opportuniste et courtisan de la machine de propagande encouragea les dizaines de milliers d’investissements téméraires et irraisonnés par une longue cohorte de petits porteurs béotiens [2] persuadés que l’appui occulte de la direction du régime garantirait, quoi qu’il arrive, de substantiels bénéfices.

De même, la restructuration des grands groupes dont la Direction politique a récemment fait grand cas a, pour des raisons voisines, subi quelques cafouillages. S’étant lui-même placé à la tête du « groupe dirigeant pour l’approfondissement des réformes – 全面深化改革领导小组 quanmian shenhua gaige lingdao xiaozu – » Xi Jinping est animé par une tendance avérée à accaparer tous les pouvoirs décisionnels, une attitude dont la racine est peut-être la conscience des vastes défis qui menacent jusqu’à la survie du Parti.

Mais, supervisant à la fois la défense, la politique étrangère, la relation avec Moscou et Washington, l’orthodoxie idéologique à quoi s’ajoute la conception chinoise du droit, la démocratie intra-parti et la protection contre les influences politiques occidentales, il a, à contrario et par l’effet de surcharge, créé un vide dans lequel se sont engouffrés, non seulement les réformateurs les plus radicaux qui, sous prétexte d’efficacité, secouent le système plus qu’il ne peut le supporter, mais également les conservateurs opposés par principe et par intérêt à toute évolution du tissu industriel.

Tout comme l’accumulation des responsabilités à la tête a, dans la question boursière, laissé libre cours au département de la propagande qui croyait bien faire en associant la bulle financière au « rêve chinois », dans la restructuration industrielle, elle a favorisé l’intervention de chapelles concurrentes brouillant la stratégie de rationalisation et d’ouverture.

Clairement, Lou Jiwei, ministre des finances et Zhao Leji, 58 ans, Président de la Commission de l’organisation du Parti 组织委员会, l’un des plus sérieux candidats au prochain comité permanent en 2017, envisageaient une large ouverture des groupes publics aux capitaux privés et une réduction drastique des avantages de leurs PDG dont le statut devait être rabaissé au niveau des hauts fonctionnaires. Mais il se sont trouvés en concurrence frontale avec la très conservatrice Commission des actifs de l’État ( 国务院国有资产监督管理委员会, en abrégé 国资委, signe anglais SASAC) qui mettait sur pied une stratégie contraire, protectrice des intérêts acquis des grands groupes et de leurs présidents.

Ainsi la méthode à la fois centralisée et personnalisée employée par le régime dont certains effets pervers poussent au radicalisme courtisan et aux décisions intempestives, crée t-elle, avec les meilleures intentions, des ratés dans lesquels s’engouffrent de puissantes oppositions laissant présager de féroces batailles internes.

Notes :

[1Les « travaux d’hercule » de la restructuration des entreprises publiques étaient déjà une des priorités du 12e Plan. Ils seront, selon toute vraisemblance, au cœur du 13e Plan dont les détails seront rendus publics au 5e plenum d’octobre, qui y ajoutera un solide volet écologique en amont de la Conférence de Paris sur le climat.

[2Les réseaux sociaux chinois citent l’exemple d’un fermier riche ayant investi 6 millions de $ qui représentaient 6 fois ses avoirs. S’il est vrai que les bourses chinoises n’ont depuis juin 2015 perdu « que » 40% sur la hausse vertigineuse de 150% depuis juillet 2014, provoquée par un afflux de capitaux spéculatifs, les petits porteurs qui investirent à la veille du « crash » ont brutalement tout perdu.


• Commenter cet article

Modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

• Vos commentaires

Par Anonyme Le 25/09/2015 à 00h35

Excès de centralisme, cafouillages et alerte politique.

Félicactions pour votre analyse approfondie !

• À lire dans la même rubrique

Le grand chassé-croisé sino-américain en Asie. Un apaisement en demi-teinte

Un nouveau Bureau Politique sans aspérités, dévoué au volontarisme rénovateur de Xi Jinping

En route vers le Congrès

Chine – Etats-Unis, la variable indienne, la stratégie de l’esclandre et les risques de riposte chinoise

Le « China Quaterly » et la rigueur académiques aux caractéristiques chinoises