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Dommages collatéraux
En dépit de la faiblesse relative du nombre de victimes, les inconnues du virus qui se propage toujours rapidement, la forte mortalité des patients hospitalisés (15% selon The Lancet), la séquence catastrophique du décès d’un médecin lanceur d’alerte, ayant succombé après avoir été accusé par la police de diffuser des fausses rumeurs, la mise en quarantaine de près de 60 millions de personnes dans le Hubei, ont réveillé la crainte du « péril jaune », cette peur du nombre et de l’autre dans un monde surpeuplé en proie aux affres des migrations.
Au Japon où le bateau de croisière Diamond Princess est bloqué depuis une semaine à Yokohama avec plus de 3000 personnes à bord dont 135 personnes infectées par le virus, le hashtag # « ChinoisNeVenezPasAuJapon » circule sur twitter.
A Singapour, des dizaines de milliers de résidents ont signé une pétition appelant le gouvernement à interdire l’accès de la ville aux Chinois ; à Hong Kong, en Corée du Sud, au Vietnam, des commerces affichent des panneaux ostracisant les chinois ;
A Bangkok, on évite les centres commerciaux fréquentés par les touristes chinois. Le 30 janvier, l’Italie a fermé tous les vols à destination et en provenance de la Chine. La Malaisie, les Philippines, la Russie et le Vietnam ont temporairement cessé de délivrer des visas aux voyageurs de la province du Hubei, où se trouve Wuhan. Le Département d’État et Le Quai d’Orsay déconseillent tout voyage en Chine non urgent.
La psychose du virus croise les tensions géopolitiques liées à l’élargissement de l’empreinte chinoise en Asie et dans le monde, attisant une xénophobie qui frappe indifféremment les Chinois expatriés n’ayant rien à voir avec Wuhan. En France le Courrier Picard qui, depuis s’est excusé, titrait le 25 janvier sur 4 colonnes en première page : « Alerte Jaune ».
Une Vietnamienne a raconté au journal Le Monde que le conducteur d’un bus qui refusait de la prendre à bord, l’avait apostrophée « Sale Chinoise garde tes virus. Tu n’es pas la bienvenue en France ». Depuis quelques semaines, la théorie catastrophique d’une fuite au laboratoire biologique P4 de haute sensibilité fruit de la coopération scientifique franco-chinoise, fait recette.
C’est peu dire que la communauté asiatique française est choquée par le retour de réactions xénophobes qui avaient déjà fleuri en 2003 lors du SRAS. Le hashtag « #JeNeSuisPasUnVirus », circule depuis quelques jours brandi par les internautes chinois.
La riposte signale une rupture de générations. Les plus anciens – Chinois, Laotiens, Cambodgiens, Vietnamiens – travailleurs, attachés au clan, soucieux de l’éducation des enfants, étaient discrets et ne réagissaient pas aux moqueries.
La jeune génération qui se considère avant tout française répond avec plus de force, parfois violemment, à coup de cocktail Molotov et de voitures incendiées, ce qui montre qu’ayant intégré le mode proto-révolutionnaire de l’expression politique en France, apanage des banlieues rebelles et des gilets jaunes, elle est en voie d’intégration. Lire : Le long chemin d’intégration des Chinois en France.
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Pour éviter de fracturer encore un peu plus la cohésion nationale en stigmatisant une communauté qui jusqu’à présent cherchait à s’intégrer silencieusement ; pour ne pas ajouter une nouvelle série de manifestations violentes aux Gilets Jaunes, aux Black Blocks, aux pyromanes des banlieues, peut-être serait-il temps de considérer que les Asiatiques français n’ont rien à voir avec l’autocratisme du régime chinois, avec ses ambitions ou sa censure.
Comme n’importe qui, s’ils ne se sont récemment pas rendus en Chine ou à Wuhan, le fait qu’ils soient asiatiques, ne les rend pas plus dangereux que le Français de Seine Saint-Denis ou de la Sarthe.
Enfin, par les temps qui courent, chacun voit bien qu’ils ne sont pas une menace. Beaucoup sont devenus français, précisément parce qu’ils rejetaient les dictatures de Chine et d’Indochine. Les stigmatiser est au mieux une indignité au pire une forfaiture contre la France et contre l’histoire.
