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Taiwan. Les risques d’une « stratégie oblique »

Un garde côtes chinois du Fujian patrouillant autour des Îles taiwanaises de Jinmen et Matsu le 25 octobre 2024. (Photo RFA)


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Le 29 avril dernier, dans Foreign Policy, l’Américain Eyck Freymann titulaire d’un doctorat obtenu à Oxford en histoire et études chinoises, actuellement chercheur à Stanford, s’est livré à un exercice de pensée qui mérite attention.

Il analysait les réactions de Taïwan et de ses alliés face à un épisode chinois de stratégie oblique, imposant sans le dire les prémices d’un blocus naval et aérien sous couvert d’inspections douanières des navires marchands et des vols civils à destination ou au départ de Taïwan.

« Tout commença non par des tirs de missiles, mais par le surgissement dans le Détroit d’une nuée des patrouilleurs de surveillance. »

« Un matin, des dizaines de garde-côtes chinois entamèrent un “contrôle douanier routinier” des navires marchands approchant ou s’éloignant des principaux ports taïwanais. En même temps, les autorités chinoises de l’aviation civile commencèrent à exiger les manifestes des vols à destination et en provenance de l’Île. Pékin affirma qu’il ne faisait qu’appliquer la législation douanière chinoise en vigueur, pour contrôler la circulation des personnes et des marchandises à destination et en provenance de la “province de Taïwan”  ».

Dans l’anticipation de Freyman, la première réaction des compagnies de transport commerciales privées serait de ne pas protester. Aucune d’entre elles n’aurait en effet intérêt à l’immobilisation de ses navires ou de ses avions d’autant que leurs assurances ne les couvriraient pas.

« Du coup, du jour au lendemain, la quasi-totalité des avions et navires entrant ou sortant de Taïwan durent faire escale dans un port continental de la province du Fujian avant de rejoindre leur destination finale.  »

Sans que personne ne réagisse, explique Freyman, le résultat de cette offensive oblique serait que Pékin prendrait sans heurts le contrôle de la plupart des liaisons de Taïwan avec le reste du monde.

En même temps, les diplomates chinois répèteraient qu’il ne s’agirait pas d’un blocus. « Pékin n’a aucune intention d’affamer Taïwan. La circulation des personnes et des biens, dirait le Waijiaobu, restera libre tant que les lois chinoises sont respectées. »

Pas tout à fait. Il y aurait des exceptions au libre commerce. Aucune arme, ni aucun équipement à double usage ne devrait transiter vers Taïwan.

Ce n’est pas tout. Même la circulation des personnes ne serait plus complètement fluide.

Les contrôles douaniers de Pékin mettraient aussi l’embargo sur les conseillers militaires américains, tandis que « les dangereux séparatistes » du DPP, aujourd’hui au pouvoir dans l’Île, auraient des difficultés pour obtenir un visa au passage des douanes chinoises. Quant aux ingénieurs de TSMC et leurs familles, ils n’auraient aucun problème pour se rendre en Chine, en revanche leur départ vers les États-Unis serait prohibé.

La stratégie du « fruit mûr »

Douanes chinoises à Fuzhou. Le vaste volume des échanges entre l’Ile et le Continent offrirait aux douanes chinoises une importante marge de manœuvre d’ingérence au prétexte de contrôler les mouvements des biens et des personnes avec la « province de Taiwan ». (Photo administration chinoise des douanes contrôlant en 2020, l’augmentation des marchandises express par voie maritime)


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On l’aura compris, en forçant le trait, l’affabulation de Freyman pointe du doigt le fait que la Chine n’aura peut-être pas besoin d’attaquer physiquement l’Île. Alors que le Pentagone planifie d’innombrables réponses militaires à un risque d’invasion de grande ampleur, il pourrait suffire que Pékin exerce une pression résolue sur les transporteurs privés pour qu’ils cèdent sans grande difficulté aux prémices d’un blocus certes partiel, mais significatif.

Après ce premier succès du à l’inertie moutonnière des transporteurs, tout le poids d’une éventuelle réaction d’escalade basculerait soudain vers Washington. Stricto-sensu, alors que la manœuvre chinoise ne serait ni un acte d’agression militaire ni une perturbation formelle des chaînes d’approvisionnement industrielles, les puces taïwanaises qui alimentent la révolution industrielle continueraient d’abord d’approvisionner le marché américain.

Il reste que si les États-Unis acceptaient sans réagir cette routine d’une nouvelle normalité dans le Détroit, ils se mettraient eux-mêmes, dit Freymann, en situation « d’échec et mat. » (…) Alors que Xi Jinping a placé la réunification à hauteur du mythe fondateur de sa « Nouvelle Ère  », il serait en effet hasardeux de croire que la liberté de circulation des microprocesseurs resterait indéfiniment protégée.

Privée de cet atout décisif, Taïwan perdrait vite le moyen de résister aux pressions chinoises.

Que faire ? interroge implicitement Freymann : « Théoriquement, le Pentagone pourrait à tout moment détruire ou neutraliser les usines de TSMC pour empêcher la Chine d’y accéder par le chantage. Mais l’action déclencherait aussitôt une panique financière et infligerait à Washington un coût dévastateur pour son image. »

Autrement dit, souligne l’auteur, s’il est vrai que l’équilibre des forces militaires est important, il reste que dans le Détroit, les scénarios de crise les plus probables s’inscrivent dans une zone grise.

Ses modalités sont des quarantaines partielles, des mises en scène de harcèlement militaire par le survol agressif des limites de l’espace aérien de l’Île ou les grands spectacles menaçants que sont les mobilisations démonstratives de forces amphibies mettant ostensiblement en scène la préparation d’une invasion brutale à grande échelle.

Ces scénarios ont en commun de modifier la situation sur le terrain tout en faisant peser sur Washington la responsabilité d’une montée des tensions. L’auteur prévient qu’à ce type de stratégie oblique la Maison Blanche ne dispose d’aucune riposte crédible.

Elle n’a ni envisagé une réponse économique pré-coordonnée avec ses alliés, ni un discours à l’adresse des marchés financiers ; Elle n’a pas non plus de plan conjoint rendu public pour le ravitaillement de Taïwan en cas de quarantaine ou pour l’évacuation des citoyens américains et alliés résidant dans l’île.

En substance, insiste Freymann, les États-Unis doivent se mettre en mesure de répondre à un vaste éventail de crises dans le Détroit et pas seulement à un conflit armé.

Le risque clairement énoncé est qu’en l’absence de préparation coordonnée avec leurs alliés pour riposter à une offensive hybride de la Chine se déployant dans la zone grise des pressions non militaires restées sans réaction, la séquence aboutisse, à force de compromis à un abandon de l’Île en rase campagne.

Une réponse rupture.

Depuis 2020, entre la Chine et l’Occident pèse la perspective de « Découplage » . Alors qu’en mars 2023, la Chine avait elle-même fermé l’accès à ses bases de données en sciences humaines et sociales (SHS) CNKI.net hors de ses frontières, en juin 2024, au forum de Davos le premier ministre Li Qiang appelait à s’opposer à la rupture des flux commerciaux résultat de l’augmentation brutale des droits de douane décidée par D.Trump. Deux ans plus tard, le chercheur Eyck Freymann, préconise de renforcer la rupture pour réagir à la puissance des stratégies obliques de Pékin dans le détroit de Taiwan.


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Preuve que les rapports de forces ont changé et que le vent a tourné, il est significatif et inquiétant qu’un stratège américain préconise aujourd’hui d’appliquer à Pékin « une stratégie de découplage » alors qu’il y a seulement trois ans tous les observateurs occidentaux s’alarmaient précisément des barrières que la Chine avait elle-même installées pour bloquer l’accès à sa base de données « CNKI.net » (1)

Afin de prévenir les risques d’une réunification rampante, Freymann suggère en effet que « les États-Unis doivent montrer à la Chine qu’ils sont prêts à amortir le choc politique et économique qu’entraînerait une crise grave [née d’une stratégie oblique de Pékin dans le Détroit] et que, si nécessaire, ils pourraient, avec leurs alliés, amorcer un découplage partiel, progressif mais inéluctable, avec la Chine. »

Pour préciser sa pensée Freymann rappelle les risques.

Xi Jinping affirme souhaiter une «  réunification pacifique » avec Taïwan, par laquelle l’Île accepterait, sous la pression, le chemin d’un « retour à la Nation » à la carte, par le biais dit « d’un pays, deux systèmes » (2), similaire à celui de Hong Kong, reconnaissant son appartenance à la Chine en échange du droit à une gestion autonome de ses affaires.

Dans ce schéma, Pékin pourrait alors éroder progressivement l’autonomie de Taïwan par une coercition graduelle (comme elle l’a fait avec Hong Kong), jusqu’à prendre le contrôle de son industrie des semi-conducteurs.

L’échéance fixée pour cette « réunification  » est la date symbolique de 2049, centième anniversaire de la prise de contrôle de la Chine par le Parti Communiste chinois, lui-même intégré dans l’imaginaire d’un calendrier à long terme du rêve de renouveau national et de puissance, intégrant tout à la fois la modernisation économique, l’autosuffisance technologique et la domination militaire absolue.

Continuant son décryptage, Freyman affirme que « pour Xi Jinping, ces objectifs sont indissociables du retour de Taïwan à la Nation qui en est la pierre angulaire. » (…)

Pour autant, conscient qu’une fausse manœuvre ou l’échec d’une invasion de vive force compromettrait son vaste projet de retour de puissance, il a entrepris de tester méthodiquement la détermination de Washington. En même temps il s’applique à saper le moral des Taïwanais tout en redéfinissant les termes et les limites du statuquo.

Note.

1.- Le 17 mars 2023, la principale base de données en sciences humaines et sociales (SHS) sur la Chine CNKI.net suspendait ses accès aux abonnés hors de Chine. Lire : https://www.questionchine.net/la-guerre-des-donnees-l-autre-enjeu-tres-sensible-du-decouplage-par-henri-clairin-et ?

« En coupant le fil de CNKI, le PCC révèle une réalité et une intention : 1) Son extrême réticence à mettre sur la place publique les données statistiques chinoises, humaines sociologiques et ethniques (recensements, cartographies études sociologiques, approche des minorités, archéologie, etc.). 2) Doter (temporairement) l’Académie des Sciences Sociales, d’un avantage comparatif en matière production de connaissances sur la Chine contemporaine, lui réservant au passage le monopole d’une interprétation politiquement plus orthodoxe des faits sociaux en Chine. »

2.- En mai 2022, tout juste cinq mois avant le déclenchement de la guerre en Ukraine, The Economist commençait un article sur Taïwan en affirmant que « l’Île était l’endroit le plus dangereux du monde. » L’argument initial était que les Taïwanais échaudés par l’exemple de la mise au pas de Hong Kong refusaient becs et ongles - à plus de 80% - le schéma « Un pays deux systèmes. ».

Mais la suite de l’analyse qui avait commencé sous l’égide de la promesse de Joe Biden d’intervenir militairement dans l’Île pour la défendre faite en octobre 2021 à CNN, était moins catégorique. Confortant, la stratégie chinoise du « fruit mûr », l’analyse relevait que seuls 41% des Taïwanais accepteraient de se battre contre la Chine. Plus encore à Taïwan y compris au KMT , le doute existe sur l’implication des États-Unis en cas d’agression chinoise.

En 2020, l’Association taïwanaise d’études internationales et stratégiques estimait que Washington, resterait en dehors d’un conflit dans le Détroit et abandonnerait Taïwan. Étant donné les précédents du Vietnam et de l’Afghanistan, l’Association faisait le pari que la stratégie prioritaire de la Maison Blanche serait d’abord de trouver un accord satisfaisant avec la Chine, y compris au détriment de l’Île.


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