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›› Lectures et opinions
L’Iran et la dissuasion nucléaire
La situation autour de la question iranienne est caractérisée par sept faits :
1.- L’agressivité de l’Iran vis à vis de l’extérieur marquée par des déclarations inacceptables pour un chef d’état en exercice (notamment contre Israël et les Juifs). Le discours est en partie à usage interne et traduit nettement la volonté de Téhéran d’apparaître à nouveau comme une pièce maîtresse de la situation au Moyen Orient, face au conflit palestinien et contre les régimes contestés par les peuples plus ou moins manipulés par les fractions islamisées (Arabie Saoudite, Egypte, Pakistan, Jordanie).
2.- L’ambiguité de Téhéran sur son programme nucléaire, qui recèle d’importants indices de dérive militaire et dont les experts pensent qu’il pourrait arriver à maturité entre 2008 et 2010.
3.- Le durcissement de la position européene, suite à l’échec des efforts de conciliation de « l’UE-3 » (France, GB et Allemagne), qui, en février 2005, se sont sentis floués par le brutal virage de l’Iran désavouant ses promesses faites quelques mois plus tôt (novembre 2004) par lesquelles Téhéran s’engageait à suspendre ses activités d’enrichissement et à travailler en transparence avec l’AIEA.
4.- Une série de provocations iraniennes (désaveu des promesses de février 2005, annonce de la reprise des activités de transformation d’uranium - 8 août 2005 -, levée des scellés de plusieurs centres de recherches, dont celui de l’usine de Natanz - 4 février 2006 -), entraînant une montée des tensions et le transfert du dossier au Conseil de sécurité, tandis que Téhéran faisait justement valoir que le TNP, dont il est membre, l’autorisait à développer la filière complète du nucléaire civil.
5.- Le raidissement de Washington, marqué d’une part par le récent refus de la Maison Blanche de considérer une longue lettre adressée à Bush par son homologue iranien et d’autre part une rhétorique voisine de celle de la montée des tensions autour de la question irakienne (évocation insistante de l’article 7 de la Charte des N.U., pente naturelle vers les sanctions économiques, et l’options militaire). Le tout au milieu de bruits, d’abord confirmés puis démentis, indiquant que les Etats-Unis engagereaient des pourpalers avec Téhéran sur la situation en Irak.
6.- Des menaces graves sur la pérennité du système de non prolifération et du TNP qui ne survivrait pas à une nucléarisation de l’Iran, d’autant que le traité apparaît de plus en plus pour ce qu’il est : d’une part très inégalitaire, du fait de la nucléarisation d’Israël, qui bénéficie de l’accord tacite des grandes puissances et d’autre part fragilisé par la signature d’accords commerciaux de coopération nucléaire civile entre les Etats-Unis - non encore ratifiés par le Congrès - et l’Inde, lui-même état transgresseur.
7.- De profondes méfiances réciproques, en partie héritées du passé (interventionnisme US contre l’Iran avec le renversement de Mossadegh et le soutien du régime mégalomane du Shah, soutien à Saddam Hussein contre Téhéran- auquel la France a participé - séquestration de diplomates américains dans l’Ambassade US à Téhéran, soutien de Téhéran au terrorisme au Moyen Orient et dans le monde). Méfiances encore aggravées par les blessures d’amour propre nationaliste du peuple iranien, habilement entretenues par l’actuel pouvoir.
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Vu de Chine, et il semble que l’UE s’est trop vite alignée sur la position américaine, tandis que les seules marges de négociation qui subsistent sont défendues par la Chine et la Russie.
Pekin et Moscou sont à juste titre convaincus que l’appel à l’article 7 de la Charte ferait entrer dans un cycle néfaste de tensions - sanctions - réactions qui, avec l’appui du nationalisme iranien, conduirait probablement à un raidissement général, avec d’importants risques de conflits, l’aggravation de la fracture avec le monde islamique et, presque certainement, à la nucléarisation militaire de l’Iran.
Car Téhéran n’est pas Bagdad...
L’Iran ne s’est pas rendu coupable d’une agression hors de ses frontières ; il a au contraire lui-même été agressé par un Etat jadis soutenu par l’Occident ; il dit vouloir seulement développer la filière nucléaire civile, à laquelle il a droit ; il constate que l’armement nucléaire d’Israël est tacitement accepté et que Washington, dont la marine a, lors de la deuxième guerre du Golfe, abattu par erreur un de ses avions de ligne, n’hésite pas à coopérer avec l’Inde, état transgresseur.
Utilisant toutes ces « injustices », le pouvoir à Téhéran s’applique habilement à rallier l’opinion musulmane, faisant oublier ses années de sponsor du terrorisme, présentées comme des réactions aux humilitations qui lui ont été infligées.
On peut bien sûr être animé par le souvenir des pertes occidentales au Liban et souhaiter leur juste vengeance. Il n’en ressortirait rien que des tensions nouvelles et probablement le raidissement de l’Iran, assorti d’une accélération du programme militaire.
Les options militaires de « premptive strikes » resurgiront, y compris l’option nucléaire. La France en a elle-même évoqué la possibilité (récemment rejetée par le premier ministre), lors du discours de l’Ile Longue, tandis qu’aux Etats-Unis l’affaire est débatue sérieusement, même si elle est, là aussi, officiellement régulièrement démentie.. Tony Blair vient de se désolidariser de
cette option.
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L’Europe en effet ne peut pas se laisser entraîner dans cette voie.
Dix-huit scientifiques américains de plusieurs prestigieuses universités viennent de signer une lettre demandant à la Maison Blanche de s’abstenir d’une frappe nucléaire tactique contre l’Iran. Les arguments utilisés dans cette lettre sont ceux qui devraient également nous interdire de jamais considérer sérieusement une telle dérive - dite tactique - de notre concept :
La lettre dit en substance :
– Il s’agit d’une évolution majeure et dangereuse du concept nucléaire militaire,
– Menacer un autre pays d’une frappe nucléaire tactique envoie un signal négatif aux 182 signataires du TNP, qui pourraient être tentés envisager de quitter le traité puisque celui-ci n’offre aucune garantie de non-agression par un état nucléaire,
– Il n’existe pas de séparation nette entre le nucléaire tactique et les armes plus puissantes... Une frappe nucléaire américaine augmenterait les risques d’utilisation de l’atome par d’autres,
– Dans un monde sans tabou nucléaire, les probabilités de dérapage des conflits locaux vers un conflit nucléaire et la destruction de notre civilisation augmenteront.
La conclusion souligne que les Etats-Unis, plus grande puissance de la planète, se montrent gravement irresponsables d’envisager sincèrement un mode d’action qui pourrait conduire à des destructions à grande échelle de la vie sur terre.
Cette dérive du concept, que nous avons nous-mêmes ébauchée, est hautement dangereuse pour nous-mêmes et pour les générations futures.
Au lieu d’emboîter le pas aux Etats-Unis, la France et l’Europe feraient bien mieux de peser pour plus de compréhension et plus de dialogue, en gardant en mémoire que les crispations actuelles n’ont pas toutes une origine univoque (voir plus haut).
Le rejet assez méprisant de la lettre iranienne par Washington marque un tournant dangereux, même si le texte de la missive, qui affirme présenter la version iranienne de la situation, est un long réquisitoire contre Washington, sous-tendu par une pesante rhétorique religieuse (mais peut-on attendre autre chose d’un Etat qui se reconnaît lui-même comme théocratique).
Dans un contexte, où il est irréaliste de croire qu’on pourra interdire à l’Iran d’accéder à la filière nucleaire civile à laquelle il a droit, le but à atteindre devrait être que Téhéran puisse être autorisé à développer la filière nucléaire civile de manière limitée (enrichissement limité de l’uranium) et sous contrôle de l’AEIA.
Pour cela il faut, bien sûr, que l’Iran accepte d’abord de geler toutes les activités d’enrichissement, stoppe la production et les tests de ses centrifugeuses à placer sous le contrôle de l’AEIA, autorise les inspections, confirme la ratification du « protocole additionnel » (définissant les modalités des contrôles par l’AEIA), ferme ses réacteurs à eau lourde et mette fin à ses activités de séparation du plutonium.
Tout indique qu’on n’y arrivera pas par la menace et encore moins par des sanctions, tandis que l’option militaire serait la porte ouverte à toutes les catastrophes. C’est de cela qu’il faut persuader Washington, et à quoi l’Europe devrait s’employer. Ce serait évidemment plus facile si le Vieux Continent s’était donné les moyens d’un réelle influence stratégique.
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