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Pékin ce n’est pas de la tarte

Chapitre III

Tianjin, petit village de dix millions d’âmes, est situé à un peu plus de cent kilomètres de Pékin au bout d’une autoroute bordée des carcasses fumantes des accidents du jour et des traces des cyclistes audacieux, incrustées dans l’asphalte par les roues des 30 tonnes qui déferlent à tombeaux ouverts, à la suite de tentatives de traversées manquées... En un mot, l’autoroute est peu mortelle mais bien pratique ; Grâce à elle, Tianjin n’est plus qu’à une heure de route et deux heures d’embouteillages de Pékin... Je vous invite à la prendre lors de votre prochain séjour en Chine car TEDA, la zone industrielle situé à l’est de Tianjin, en direction du port de Tangu doit, si l’on en croit le sacro-saint 11e plan quinquennal de développement, devenir la prochaine grande zone spéciale de la Chine, le pendant nordiste de Shenzhen et de Shanghai...

Le plan quinquennal, 20 ans plus tôt, c’était encore la Bible du développement : c’était la liste des projets qui verraient le jour. Un projet non inscrit au Plan n’avait aucune chance de se réaliser. Il suffisait donc de se reporter au Plan pour savoir les projets auxquels il fallait s’intéresser. Le seul léger problème était que le Plan était en grande partie secret... Depuis cette époque lointaine, le Plan a changé : il n’est plus secret mais il ne comporte plus de liste de projets. Il n’émet plus que des directives vers lesquelles devront se diriger les décideurs locaux...

Donc, en fonction des directives du dernier Plan, TEDA devrait accéder au rang envié d’archevêché du nouveau culte : l’Église de la Manne Extérieure.

Il n’y manque ni les Grands Prêtres de l’Investissement, ni le bas clergé des fonctionnaires en charge de la promotion, ni les offrandes, ni les rites... Et pour le moment, ça marche... Les danses sacrées des chamanes du Big-business amènent toujours leurs contingents d’investisseurs qui viennent faire pousser là, les devises qu’ils espèrent empocher ailleurs... Alors les autochtones continuent leurs sacrifices et les dollars ne cessent d’affluer... Des centaines de kilomètres carrés de terrain encore en friche attendent que le Dieu Cargo exauce leurs prochaines prières... La main d’œuvre docile et bon marché, attend derrière d’invisibles miroirs, les prochains clients, pour remplir les containers de chemises, de disjoncteurs, de cravates Herpès, de cuvettes en plastique, de DVD et de charentaises fourrées d’acrylique...

L’hôtel California, où avait lieu le colloque, était situé au nord de cette ville nouvelle, accolé au centre de conférence. Pour le moment, l’hôtel ressemblait plus à un cirque qu’à autre chose. Il était envahi de zombies en costume de ville, un sonotone à l’oreille, parlant à leur bouton de manchette ou à leur revers de veston... Le spectacle était saisissant.

- Nous ne sommes pas là en planque, avait déclaré Weng à ses sbires, mais pour prévenir tout incident et décourager toute velléité de commettre un attentat. Alors, n’ayez pas peur de vous montrer et de faire du zèle...

La consigne avait été suivie à la lettre et avec une telle densité de gardes de sécurité au mètre carré, toute tentative d’entartrage de VGE ou d’un des grands industriels l’accompagnant, allait tenir du miracle ou de la mission Kamikaze...

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Quelques instants auparavant, un cuisinier apportant de dangereux petits fours s’était quasiment fait braquer par les forces de police, à deux doigts de gâchette de neutraliser sur le champ ce dangereux terroriste et son chargement d’armes de distraction massive ; Le marmiton avait été embarqué pour interrogatoire et le plateau du délit avait été confisqué sur le champ, car la consigne était simple et formelle : aucune pâtisserie et aucune crème ne devaient pénétrer dans l’enceinte de l’hôtel. Biscuits secs et fruits en tranches étaient, à la rigueur, tolérés mais sous très haute surveillance.

Notre copain Grodaeg, n’écoutant que son courage, avait pu récupérer le plateau avant sa destruction et l’avait rapporté triomphalement dans la suite royale qui nous servait de QG opérationnel.

Mimille, notre quatrième mousquetaire, arrivé l’avant-veille directement de France, le suivait, l’air radieux, tenant sous ses aisselles, à la Cartier-Bresson, deux bouteilles de Grace-Vineyard qu’il venait de puiser de façon éhontée dans les caisses de pinard destinées au banquet du midi.

Mimille était une pièce rapportée. Le service l’avait employé dans une affaire délicate quelques années auparavant et il avait su convaincre de son inutilité indispensable. Il avait fini par se faire adopter comme mascotte et catalyseur d’incidents. Il n’avait pas son pareil pour faire diversion : avec Mimille planté au milieu d’un hall d’hôtel, vous pouviez sortir et rentrer dix fois de suite dans l’établissement sans que personne ne vous remarque... Il avait également une passion pour la gente demoiselle qui tenait à la fois de la passion, du grand art et de la prouesse technique. Avec sa taille fluette, son accent toulousain à mi-chemin du quartier de Portet et de celui des Minîmes, il maîtrisait toute les nuances de l’approche amoureuse, de la voix soft et paterne à l’attaque frontale avec biscotos en parade, en passant par le regard pathétique avec battements de cils en communion avec les battements du cœur de sa proie... En un mot, Mimille était un artiste dont nous ne pouvions plus nous passer...

Et le général avait réussi le tour de force de rassembler avec Mimille, Huang, Grodaeg et votre serviteur, son meilleur quatuor de has been, du genre d’Artagnan et les Quatre Mousquetaires dans un remake inédit de « Quarante ans après »...

Grodaeg s’était, pour la circonstance, habillé sobrement d’une ample saharienne beige qui laissait flotter librement son quintal et demi sans le gêner aux entournures, et d’un chapeau à l’Aristide Bruant tout à fait adéquat pour une approche discrète... Il avait sorti le tire-bouchon emboîtable en téflon qu’il avait eu tant de mal à faire passer aux contrôles de l’aéroport, composé d’une ingénieuse poignée cylindrique en acier dans laquelle venait se loger une vis rétractable. Il en avait hérité de sa voisine de palier, un soir où il l’avait consolée de n’être arrivée que deuxième au concours de Miss Sartrouville... Ce tire-bouchon lui avait coûté la peau des fesses et il y tenait donc comme à la prunelle de ses yeux. Il avait eu la peur de sa vie, lors de son dernier vol, à Roissy : Il avait dû passer plus d’une demi-heure à palabrer et négocier avant de pouvoir finalement franchir le portique de sécurité de l’aéroport, alors que son engin ne comportait ni lame acérée ni partie contondante.

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Ni sa carte d’employé du ministère ni celles de son club sportif, de sa banque et de son parking n’avaient pu attendrir l’agent de service... Les photos de sa femme, de ses deux fils et de ses dernières vacances avaient entamé une ébauche de conversation sur les mérites des côtes landaises où les estivants sont moins nombreux et les prix meilleur marché... mais pas vraiment arrangé son affaire. En fait, il ne devait la survie de son tire-bouchon qu’au passage inopiné d’un chef de service mieux disposé qui avait lancé à son subordonné un « Fais pas chier ! Tu ne vois pas qu’il est de la maison ! » Libérateur...

- J’ai horreur des tire-bouchons qui vous ouvrent les bouteilles en douceur, haleta Grodaeg en tirant comme un fou sur son engin, moi, j’aime les bouteilles qui font “flop !” avant qu’on les déguste ! Cela n’a aucun sens cette prétendue délicatesse qu’il faudrait avoir avec le pinard ! Comme si une tranche de pain de campagne et un calendos bien coulant allaient s’accommoder d’un rouge qui s’évanouit parce que son bouchon est parti trop vite ! En attendant, goûtez moi ce bernet-sauvignon, vous aller m’en dire des nouvelles ! C’est Madame Boudemonîle du Novotel Pékin qui me l’a fait découvrir ; C’est sûrement un des meilleurs rouges qu’on puisse trouver aujourd’hui sur le marché chinois. C’est une merveille, produite par un Français installé dans le Shanxi... ça peut même se comparer au Loulan du Xinjiang, m’a dit un jour mon copain Dageain, le correspondant du Monde à Pékin... Il faut dire qu’en matière de Loulan, il s’y connaissait : un de ses pas si lointains prédécesseurs, le Sieur Quatsous, lui en avait laissé quelques dizaines de caisses en héritage, qu’il avait lui-même été chercher dans une oasis perdue au fin fond de la route de la soie, à la limite du désert du Taklamakan...

La consommation de gros rouge des correspondants de presse à Pékin pouvait rivaliser, sans complexe, avec celle des marins pêcheurs d’un chalutier breton... Je veux dire par là qu’ils pouvaient boire chacun autant qu’un équipage...

- Regardez, il a de la jambe le chameau, avertit Grodaeg en levant son verre à la lumière de la lampe. Il aspira ensuite bruyamment une gorgée qu’il mâcha longuement avant de rendre son verdict : c’est pas un Margaux ou un Latour... mais ça vaut pas mal de crus bourgeois qu’on nous vend une fortune par chez nous...

Il s’en resservit une nouvelle rasade, de manière à peaufiner son jugement.

- Ça ne te ferait rien de nous servir aussi ? Bafouilla Huang, la bouche remplie de petits fours.

- Surtout qu’il a fallu que je paie de ma personne pour revenir avec ces bouteilles ! Surenchérit Mimille ; Ça m’a bien pris un bon quart d’heure avec la petite qui les gardait pour arriver à la convaincre de m’en laisser emporter deux boutanches pour des contrôles sanitaires... Ces petites, elles sont d’un formalisme bureaucratique exaspérant ; En plus elles ont des attaches de corsage impossibles et des soutiens-gorge qui sont de vrais blindages... Ramenez des kils de rouge dans des conditions pareilles, ça tient de la médaille militaire !

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Nous nous abstînmes de demander plus de détails à Mimille d’autant plus que Lili, sa policière préférée, venait de faire irruption dans le bureau... Lili, c’était toute une histoire ; Elle travaillait dans les équipes de choc de Weng, à la Sécurité publique... Elle était frêle et menue, douce et gentille, souriante et charmante... et experte en karaté... Elle avait tapé dans l’œil de Mimille qui depuis ne voyait plus que par elle.

Comme une hirondelle n’arrive jamais seule, elle était suivie de Daphné, nouvellement nommée colonel du Bataillon des Forces de Polices Spéciales, des services de la Sécurité d’État. Elle se dirigea droit sur Grodaeg, en lui décrochant une tape amicale à vous faire cracher votre dentier...

Daphné et Grodaeg avaient fait corps avec passion devant l’adversité dans diverses enquêtes et aimaient bien, à chacune de leurs rencontres, se montrer mutuellement leurs cicatrices qui leur rappelaient tant de bons et de mauvais souvenirs...

Je restais donc planté à tenir la bougie en contemplant mes tourtereaux en pleines retrouvailles. Weng avait encore fait fort ! La venue de ces belles demoiselles ne devait, bien entendu, rien au hasard : C’était le moyen le plus sûr pour garder un œil sur nous et le cas échéant, pour nous empêcher de nous livrer à des débordements inopinés... D’un autre côté, la police chinoise était chez elle et l’arrivée d’une escouade de perdreaux devait exaspérer par mal de nos collègues locaux au nationalisme mal placé. Weng ne devait pas être à la fête en collaborant trop ouvertement avec nous. Et puis Mimille et Grodaeg n’y voyaient apparemment aucun problème. De plus, la situation était calme et apparemment sous contrôle.

Les deux dernières semaines avaient été consacrées à minimiser les risques : recouper les maigres pistes disponibles, étudier les attentats passés, histoire de s’imprégner du mode opératoire de nos empâtisseurs d’empire, reconnaître les différents endroits où auraient lieu les déplacements et ficher toutes les personnes qui seraient appelées à approcher le Président, pour une raison ou une autre. Chacun s’était efforcé de mémoriser les différentes bouilles des trombinoscopes préparés à cette occasion mais les listes changeaient tous les jours, au fur et à mesure des annulations et des nouvelles inscriptions...

Nous avions épluché nom par nom la liste des personnes invitées, avec Gilbert Boutros et Serge Nissan, les policiers du SCTIP de l’ambassade, bien décidés à empêcher coûte que coûte notre équipe d’entarteurs d’oindre nos invités de leur Saint Chrême Chantilly. Je connaissais déjà bien le colloque du Comité France Chine ; celui-ci était la 11e édition du genre et j’avais déjà eu l’occasion d’assister à un précédent forum, il y a quelques années à Shanghai, face à des adversaires plus violents que ceux nous recherchions aujourd’hui. Je connaissais donc bien les organisateurs. Mycène Galen, la Directrice générale était une amie de longue date et ses collaborateurs avaient la fâcheuse habitude de lui rester fidèles ; la plupart m’étaient donc familiers.

Nous les avions assistés, pas à pas, dans le montage de la manifestation. La coordination entre les responsables de la sécurité de l’hôtel, ceux de la zone de TEDA et ceux venus spécialement de Pékin sous la houlette de Weng était un casse-tête chinois quasiment insoluble mais moins compliqué que les difficultés générées par la partie française qui s’efforçait, avec succès, de changer le programme et les intervenants tous les jours et dont chaque décision demandait le feu vert et l’agrément de l’Elysée, de Matignon, du quai d’Orsay, de l’ambassade et de tous les services de police qui commençaient à intervenir sur cette affaire...

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Grodaeg avait suivi Daniel Senghor qui s’occupait de toute la partie technique et de l’organisation pratique du séminaire. Ils avaient passé de longues heures de palabres, pour s’assurer du contrôle des participants, de la sécurité dans les couloirs et les chambres, pour surveiller les allées et venues des uns et des autres et tous les détails touchant au bon déroulement de l’événement. Huang avait accompagné Louis Polémile et André Tchague qui étaient chargés des relations avec les autorités locales. Mimille s’était occupé des problèmes de communication, et moi, j’étais resté aux côtés de Madame Galen et de Zabelle son assistante, pour superviser l’ensemble et pour tenir informés Faudrey et le service de l’évolution de la situation sur place...

Boutros, le commissaire de police de l’Ambassade, avait dispersé ses effectifs, à l’extérieur autour des bâtiments. Une bonne dizaine de CRS, arrivés la veille, étaient venus renforcer les gardes de l’Ambassade et leur prêter main forte.

Weng, de son côté, n’avait pas fait dans le détail... Il avait appelé des renforts, en suivant ce vieux concept de la stratégie chinoise, plein de sagesse, qui disait qu’on est bien plus nombreux à cent qu’à dix... Autant dire que l’hôtel grouillait de pandores...

Le colloque avait été ouvert le matin même, dans le grand auditorium du centre de conférence attenant à l’hôtel avec un discours de VGE qui avait débuté tout en chinois... L’accent aristocratique auvergnat avait généré quelques petites incompréhensions mais d’une manière générale, ce louable effort pour s’adresser à eux dans la langue de Confucius, était fort apprécié par tous les auditeurs... Le vice-premier ministre chinois qui avait fait le déplacement à Tianjin pour accompagner VGE, l’avait en tout cas, chaleureusement félicité...

Au rythme où se suivaient les éloges, on pouvait s’attendre, pour le prochain colloque, à un petit air d’opéra de Pékin, accompagné à l’accordéon... En tout cas, rien n’était venu perturber la prestation du Président et aucun tarto-terroriste fiché ne semblait se cacher au sein des participants. Il faut dire que tous les entrants étaient passés aux contrôles des trombinoscopes ou des vérifications d’identité et avaient subi une fouille minutieuse anti-crème. Mimille s’était spontanément proposé pour assister la police chinoise dans les fouilles au corps des participantes au colloque. Il palpait généreusement les rondeurs suspicieuses, tout en jetant de temps à autre un regard appuyé sur Buitini, le chef de Cabinet de VGE, qui profitait lâchement de son inattention forcée pour rôder autour de Lili, laquelle supervisait ses escouades de gorilles...

Sitôt les discours officiels terminés, VGE avait quitté la salle avec le Vice-premier, pour un petit tour dans la vieille ville de Tianjin, accompagné de Jacques Hobedeux, notre ambassadeur en Chine et d’Hervé Lateur, le Directeur Asie du Quai d’Orsay. Comme dans la plupart des villes chinoises, très peu des anciens édifices et des vieux quartiers avaient survécu à la soif des démolisseurs et des promoteurs immobiliers. Il ne restait plus çà et là, que quelques vieilles bâtisses rappelant vaguement le passé glorieux du quartier des anciennes concessions étrangères et un vieux pont de la société Eiffel traversant la rivière au centre de la ville. A part ces quelques vestiges miraculeusement sauvegardés, Tianjin ressemblait maintenant à toutes les villes de Chine, alternant les structures verticales en béton, acier, verre et arrogance, avec les fosses des chantiers qui démarrent...

Le départ du convoi, sous haute protection policière nous avait provisoirement soulagés jusqu’au moment où il nous faudrait affronter le buffet du midi. Les participants au colloque étaient enfermés sous bonne garde, dans le grand auditorium, condamnés à subir les discours des orateurs et le supplice de leurs diapositives toutes plus optimistes que des communiqués de guerre... Seuls les organisateurs et les gardes de sécurité traînaient encore dans les couloirs. Mycène Galen venait de terminer une conversation sur son portable et s’apprêtait à regagner sa place dans la chambre des tortures.

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- Tout se passe comme vous voulez ? Me demanda-t-elle en m’apercevant. Le ton de sa voix était à la limite de la supplique.

- C’est plutôt à vous que je devrais poser la question : comment se déroule le colloque ?

- A priori, le plus dur est fait, merci. Une fois lancées, les choses prennent leur place sans trop de problème. C’est surtout le démarrage qui est éprouvant. On ne sait jamais combien de personnes seront vraiment présentes. Si la salle va paraître vide, si la personnalité chinoise prévue pour répondre au Président sera là ou si elle a déclaré forfait sans nous en avertir... Dieu soit loué, le vice-Premier est là ! Cela nous est déjà arrivé une fois. Un vice premier ministre ne s’est pas présenté et nous avons frôlé la catastrophe avec le président. VGE qui est, à juste titre, très à cheval sur l’étiquette et le respect qu’on lui doit refusait d’ouvrir le colloque si son alter ego chinois n’arrivait pas !

Heureusement la partie chinoise a trouvé une solution en promettant d’organiser un rendez-vous de dernière minute avec le Premier ministre lui-même, ce qui nous a permis de débloquer la situation, et à VGE d’ouvrir le bal de manière unilatérale... Ce sont toujours des moments de tension pas très agréables à vivre... Et pour ce colloque, on peut dire que nous avons été vernis ! Comme s’il ne suffisait pas d’avoir des farfelus prêts à venir nous entarter, nous avons dû également nous battre contre des pressions insupportables de l’ambassade pour laisser à l’industrie nucléaire tout le devant de la scène dans nos rencontres avec les officiels chinois ! Vous ne pouvez pas savoir toutes les embrouilles politiques qui se jouent derrière les rideaux !

Et Catouelle, le Ministre conseiller de l’ambassade qui est un aussi fin connaisseur de la Chine que de la France, prend un malin plaisir à nous plonger dans de troubles arcanes en faisant croire aux Chinois, pour réaliser ses plans machiavéliques, que c’est le vœu le plus cher des Français, et aux Français que c’est une demande expresse de leurs amis chinois... Je vais quand même avoir du mal à expliquer aux sponsors du colloque pourquoi je dois faire une place aussi belle à Anne-Laure Varjon au détriment de leurs propres intérêts, alors que je sais pertinemment que ceci n’est qu’une basse manœuvre de l’Ambassade qui pense pouvoir sauver l’industrie nucléaire, contre le gré d’AREVA, en nous faisant croire qu’il s’agit d’une demande impérative de la partie chinoise !

Je n’eus hélas pas le temps de la consoler car mon oreillette venait de me rappeler à l’ordre :

- On a un petit problème à l’entrée. Il paraît qu’il y a un vélo qui bloque... Tu peux jeter un coup d’œil ?

Mon sonotone s’était encore une fois détraqué et m’avait déchiré le tympan. Le matériel avait été modifié afin de pouvoir capter également les fréquences de la sécurité chinoise et les passages d’un émetteur à un autre pouvaient donner une marmelade de sons confus et inaudibles ou, comme cela venait de m’arriver, des tonnes de décibels à vous rendre plus sourd qu’après quatre jours d’onanisme effréné...

Je fonçais vers le hall d’entrée de l’hôtel, pour m’assurer que l’incident n’allait pas dégénérer.

Sur le devant de l’hôtel, les forces de sécurité s’efforçaient de libérer l’accès, obstrué par un tricycle récalcitrant qui refusait obstinément de se laisser confisquer son engin pourtant non immatriculé. Il aurait d’ailleurs eu bien du mal à montrer la moindre immatriculation puisque, comme pour tous les tricycles de son espèce, la municipalité ne distribuait plus, depuis belle lurette, d’autorisation. Les Hautes Autorités avaient une fois pour toutes, décidé que ces véhicules archaïques, dignes successeurs des pousse-pousse, défiguraient la ville...

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Tianjin voulait se donner une image de modernité et ces véhicules de pauvres dépareillaient et empêchaient de tourner en ronds et en oseille le temps précieux des grosses limousines et des voitures de luxe qui ne demandaient qu’à pouvoir continuer leur trafic lucratif, sans être tout le temps gênées par des misérables pédaleurs qui leur gâchaient leur plaisir... L’importun récalcitrant fut promptement embarqué et son engin jeté dans la benne d’un camion prévu à cet effet, sous les regards apparemment impassibles de quelques chalands... On ne badinait pas avec les édits de la mairie ni avec le passage d’un hôte étranger. Il en allait ainsi de la Chine moderne ; elle avait retrouvé ses allures impériales et n’hésitait plus à écraser ses roturiers pour faire la place à ses riches visiteurs et à ses nouveaux nobles...

Encore une fois, c’était bien plus de peur que de mal mais ce n’était toujours pas une raison pour relâcher la garde...

Weng, qui était, lui aussi venu aux nouvelles me tapota sur l’épaule...
- Tu veux en griller une ?

Il savait pertinemment que j’avais arrêté de fumer depuis dix ans mais n’avait pas perdu espoir de me faire replonger...

- T’as déjà vu un cancer du poumon ? Lui avais-je demandé un jour.

- Et toi ? T’as déjà vu un hospice de vieux en Chine ? M’avait-il répondu...

Un partout... Balle au centre... Je ne l’avais plus embêté avec ses cigarettes...

Il n’eut même pas le temps de la finir. Le cortège de VGE revenait sirènes hurlantes. Les sbires de Weng avaient réinvesti le porche de l’hôtel, et la présence de leur patron à mes côtés ne les dissuadait pas de lorgner avec suspicion mon badge doré qui indiquait pourtant mon appartenance aux forces de sécurité... La forme de mon badge précisait même que j’avais l’autorisation d’un port d’arme. Mais nous avions affaire à des adversaires anonymes, agissant dans l’ombre, et la méfiance et la défiance restaient de mise : un badge pouvait facilement s’imiter ou s’usurper et l’on devait soupçonner un tart-uff dans tout quidam passant à proximité...

- La table ronde se termine. Tout le monde sur le pont. C’est le moment de se montrer plus que vigilant ! Delamarne, y a du grabuge à la porte ? Tu as récupéré VGE, l’ambassadeur et toute la clique ? La douce voix du Général avait la douceur d’une miette de pain qui tombe dans un orchestre de mouettes...

- Situation sous contrôle. Je ne vois plus vraiment l’ambassadeur mais je vois encore la tête de VGE au milieu de huit gardes du corps... Nous devrions arriver dans la salle de banquet dans moins d’une minute...

Le grand Ballroom, transformé en salle de buffet, grouillait de monde. L’assemblée présente était constituée aux deux tiers par les Chinois invités et à un tiers par l’imposante délégation française venue soutenir son ancien Président ; la troisième moitié par les officiers de sécurité...

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Veolia, l’une des sociétés sponsor de la Table ronde avait réuni autour de son président tous ses expatriés d’Asie. Donremy, un vieux pote qui travaillait pour eux à Shanghaï, dépassait toujours de deux bonnes têtes l’ensemble des autres convives. Je m’abstins de le déranger. Poilant, son directeur financier expliquait à un interlocuteur occupé à chercher ses crevettes mayonnaise cachées sous des tranches de pastèques posées dessus, les inconvénients majeurs d’un financement de projet par BOT. Il se servait, pour étayer son propos, de deux plats de raviolis qu’il déplaçait consciencieusement d’une assiette à l’autre au gré des échéances de remboursements. Régis Malborro, son patron Asie, profita lâchement d’un de ses moments d’inattention pour lui bouffer un ravioli, compromettant gravement le remboursement du prêt et exposant dangereusement le projet à la faillite...

Un peu plus loin, André Tchague, un des vice-présidents du Comité France Chine, s’entretenait avec une petite cour d’admirateurs sur les mystères de l’approche du marché chinois. Il avait enfilé un joyeux costume à col mao d’un joli gris bureaucrate et parlait avec le ton sérieux d’un échange de condoléances. Ses interlocuteurs n’avaient rien de terroristes en herbe, mais je m’approchais néanmoins du groupe afin de mieux m’en assurer. Tchague répondait à Lhermitte, un expert comptable de chez Salupiau-Ridelle.

- Je dirais plutôt, expliquait-il de sa voix un peu fluette, que dans un cas comme celui-là, la réaction d’un Chinois sera très différente de celle d’un Occidental ; Il évitera de choisir entre la vérité et le mensonge. Il privilégiera plutôt un opportunisme de bon aloi, en évitant une réponse trop directe qui engendrerait irrémédiablement une situation embarrassante...

Après un court examen, j’écartais ce petit groupe de ma liste de suspects pour les mettre dans celle de mes cibles potentielles. Je ne savais pas s’ils allaient se faire entartrer mais pour le moment j’avais la nette impression que quelqu’un avait commencé à bien les pommader...

Mimille, quant à lui, devisait avec Lispiking, le patron du cabinet d’avocats Adam & Asse et Troipingnely, le responsable Chine de la maintenance d’Airbus, des vertus comparées des Asiatiques, avec force gestes à l’appui. Grodaeg et Daphné, situés à quelques encablures, ne perdaient rien de son exposé et suivaient avec intérêt les courbes suggestives que les mains de Mimille dessinaient dans les airs...

- Tu comprends, expliquait Mimille à Lispiking, la Coréenne, ça a la ceinture au niveau des roberts, alors bien sûr, ça part en tronc de cône, tu peux tomber sur une obèse sans même t’en apercevoir ! Y a qu’au moment de l’effeuillage que tu sais si t’es tombé sur un bon numéro ! La Japonaise, elle, elle pousse dans un minimum vital ; elle va de ses langes dans un sac à main pour finir à genoux sur des tatamis, alors, bien sûr, elle a la silhouette d’une écuyère ; T’as la place de mettre le cheval entre les genoux... La Thaïlandaise, je ne peux pas dire, je ne la connais que couchée... Mais la Chinoise...

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Ah, la Chinoise ! T’en as de toutes les formes et de tous les gabarits ! T’as la nordique plutôt haute sur pattes, la Cantonaise du genre trapu, la Sichuanaise qui a de loin la plus grosse poitrine et la Shanghaïenne taille mannequin et plutôt sophistiquée. Mais de toute façon, plus elles ont la taille mannequin, plus elles sont chiantes : tu peux pas toucher aux cheveux, ça les décoiffe ; tu peux pas passer la main dans le dos, ça froisse la robe ; tu peux pas les embrasser sur la bouche, maman veut pas... Non, moi je vous conseille la Sichuanaise ; ça tient bien dans la main, ça se conduit facilement et ça ne fait pas de manières inutiles. La Sichuanaise, c’est la Peugeot du harem, c’est solide et sans histoire... et si en plus tu la prends avec toutes les options, t’es le roi du pétrole...

Lispiking, qui rencontrait Mimille pour la première fois, sentant qu’il était tombé sur un filon extraordinaire, rameutait à grands gestes tous ses copains pour qu’ils puissent profiter du spectacle...

Déjà les quelques journalistes qui avaient fait le déplacement commençaient à prendre des notes sous le regard courroucé de Guy Onvard, l’attaché de presse de l’ambassade redoutant de voir apparaître les frasques de Mimille dans les feuilles saumon des journaux respectables en guise de compte-rendu du colloque... Sonnœud papillon en tremblait d’indignation.

Il faut dire que je ne vous recommanderais peut-être pas Mimille pour acheter une Peugeot d’occase mais pour ce qui est du reste...

Pendant ce temps, la fête suivait son train. Le plateau des desserts avait été soigneusement expurgé de tout ingrédient susceptible de se changer en projectile mais n’en était pas moins l’objet d’une haute surveillance de la part de quelques malabars aux mines attendrissantes au point de vous ôter l’envie de manger des sucreries jusqu’à la fin de vos jours...

- C’est quoi ce truc qui vient d’entrer ? Questionna Faudrey dans les écouteurs. Je ne l’ai pas sur mon trombinoscope et il m’a l’air d’avoir une drôle de bobine !

- Je viens de le fouiller des pieds à la tête, il n’a rien sur lui, que ses vêtements, je suis formel, assura Huang, mais c’est vrai qu’il a l’air bizarre ; il rigole tout seul et il m’a l’air shooté à mort... Quelqu’un le connaît ?

Un joli grésillement lui répondit.

- Grodaeg ! Parle dans ton micro et sur la bonne fréquence, sinon, on n’est pas près de t’entendre !

A l’autre bout de la salle, Grodaeg porta sa manche à hauteur de sa bouche. Ce vieux système de communication l’exaspérait. Il trouvait le geste auguste de parler à son poignet aussi discret que de se gratter les fesses sur une scène de théâtre...

- Je répète : Je suis avec Donremy, un pote de Veolia. Il parait que ce gus s’appelle Vandanus. Tu parles d’un nom à la con ! Il habite Cosne-sur-Loire mais sa mère est Corse, du même village que Prodomo, le patron du groupe. Malborro, le responsable régional est d’accord pour lui laisser sa chance. Remarquez moi aussi, je trouve ça normal, j’ai aussi un vieux copain qui habite Cosne-sur-Loire. S’il me disait d’embaucher le fils d’un copain, je le ferais... Même s’il s’appelle Duprout !

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Grodaeg avait conclu son rapport d’un joli petit éclat de rire, bien léger et bien gras...

- Bon Grodaeg, tes états d’âme on en a rien à secouer ! Regarde si tu peux glaner un peu plus d’info sur ce type...

Avec son sourire d’idiot qui lui barrait le visage, Vandanus avait une tête de face de cul à raie horizontale... il pouvait même venir donner des cours aux Langues Ô ou finir sinologue chrétien maoïste, comme Beaumainate...

- Mimille, tu laisses tomber les gens avec qui tu parles et tu te rapproches de cet ovni... Je ne le sens pas, ce gaillard... Qu’il ait l’air con, ça ne fait aucun doute mais qu’il ne soit pas dangereux, cela reste à voir !

Mimille avait fini son cours de topographie corporelle et avait changé de public. Ses nouveaux auditeurs avait l’air tout aussi subjugués et riaient allègrement à ses histoires de Chine d’il y a vingt cinq ans...

- Bon Mimille, tu me le colles aux fesses oui ou non ?

- C’est bon, je suis dessus ! Je ne pouvais pas laisser tomber ces demoiselles au milieu d’une anecdote. Cela n’eut pas été poli... Mais j’avais votre mec au coin de l’œil... Si vous voulez mon avis désintéressé ; Votre Simplet, il est chtar de chez chtar...
Chtar, dans le vocabulaire de Mimille, se situait a mi-chemin de jeté et de taré...

Le Simplet en question s’était servi une bonne assiette de victuailles et s’était inséré au milieu d’un groupe d’industriels qui devisaient, avec tout le sérieux requis, sur la situation économique mondiale et la place que prendrait la Chine dans les années à venir, et sur le devenir du monde libre face aux terribles effets de la globalisation :

- La Chine, expliquait doctement Teuton, le Président de la Chambre de Commerce française et le patron à Pékin d’un grand groupe automobile, est entrée dans une dynamique formidable qui va tout balayer dans les prochaines années et qui la mènera avant vingt ans à la première place des puissances économiques de la planète. Ses fondamentaux sont solides et sa structure politique stable. Elle a choisi non pas une errance démocratique qui la mènerait inexorablement au chaos mais un système, certes rigide, mais qui laisse aux gens la possibilité de prospérer et de s’enrichir.

Si nous projetons son futur à l’aune des progrès réalisés au cours de ces dernières années, c’est un marché colossal qui s’ouvre pour nos sociétés occidentales qui sauront en saisir les opportunités. C’est même peut-être la seule chance de notre vieux monde qui n’en finit pas de crouler sous ses certitudes et ses 35 heures ! Tous nos syndicalistes qui ne veulent plus rien foutre mais être mieux payés devraient venir faire des stages ici ! Ils comprendraient peut-être ce qui les attend demain au retour de leurs RTT et de leurs congés de fausse maladie !

Une partie de son aréopage fasciné hochait la tête en cadence, une moue d’approbation sur ses lèvres pincées. L’un deux pourtant se permit une petite remarque :

- Ce petit monsieur rondouillard, vient pourtant de me tenir un discours très convaincant sur le thème d’une Chine confrontée à court ou à moyen termes, à des difficultés croissantes. A son avis, la Chine, ces dernières années, a fait l’impasse sur un certain nombre de problèmes majeurs et ne pourra pas faire l’économie de rectifications et de corrections drastiques. Vous en pensez quoi ?

++++

- Vous voulez parler de Blaireau, celui qui parle avec Quesclerc, le Président du Comité ? Lui répondit Teuton sur un ton goguenard et méprisant, ça fait 10 ans que je le connais et qu’il annonce la fin des haricots pour la veille au soir ! Il fait partie de ces gauchos qui ont cru dans une Chine pauvre et communiste et qui n’ont jamais pu se faire à l’idée de la voir changer et prospérer. Le même au paléolithique vous aurait dit que casser des silex ne mènerait à rien de bon ! Il se prend pour le Messie parce qu’il a mis en évidence quelques problèmes sous son microscope, mais ce n’est pas en grossissant les problèmes que vous avancez ! En fait de progressiste, ce n’est qu’un cryptocommuniste beaucoup plus réac que la plupart des Chinois qui sont autour de vous ! Les vrais entrepreneurs, ce ne sont pas ceux qui crient au loup parce qu’il y a une flaque d’eau à sauter, ce sont ceux qui savent prendre des risques et qui osent investir ! Avec des gens comme lui, il aurait fallu attendre que la Californie ait l’eau et électricité avant d’y envoyer les premiers colons !

- Alors Teuton, on parle de moi ? demanda Blaireau qui s’était subrepticement rapproché du petit groupe.

- Non non... Lui répondit Teuton en rougissant légèrement... J’expliquais simplement à mes amis que, malgré les prévisions catastrophiques de quelques pessimistes invétérés, la Chine s’est quand même bien développée ces dernières années et que l’on assiste aujourd’hui au développement d’un vrai marché sur la zone côtière...

- C’est quoi pour toi un vrai marché ?

- J’aurais pensé que quelqu’un qui habite comme toi en Chine depuis tant d’années et qui se prétend expert, devait savoir ce que c’est qu’un marché ! On peut considérer qu’il existe actuellement, en Chine, sur la zone côtière, entre Dalian et Canton, en passant par Pékin et Shanghaï, une bonne centaine de millions de Chinois qui vivent avec l’équivalent d’un revenu européen, ce n’est déjà pas si mal ! Cela représente déjà une masse de consommateurs considérable avec laquelle il faut compter !

- L’équivalent d’un revenu européen ? Tu nous le situes à combien ton revenu européen, à celui des Roumains ou des Allemands ?

- A en juger par le nombre des Mercedes et de BMW qui roulent dans ces régions, on peut facilement estimer qu’il y a bien une petite centaine de millions de personnes qui y vivent avec l’équivalent de notre SMIC, cela paraît raisonnable, non ?

- Tu n’as pas l’impression que tu t’emballes un peu, Teuton !

- Comment ça, je m’emballe ! Cela ne représente même pas 8% de la population et tu ne vas pas me dire qu’il n’y a pas une foule de Chinois qui ont plus que le SMIC ! Tu ne vas pas nier qu’il y a un paquet de fric qui circule dans ce pays !

- Teuton ! Un peu plus que le SMIC par mois, cela te fait, disons, environ 1000 euros par mois, soit 12 000 euros par an ! Tu sais combien cela fait cent millions de pèlerins à 12 000 euros de revenus par an ? Ça fait 1200 milliards d’euros ! Les quatre cinquièmes du PNB total ! Tu laisses les 92% de la population restante avec à peine de quoi survivre ! 100 millions de Chinois au SMIC, cela signifie un milliard deux cents millions d’autres qui n’ont même pas assez pour crever de faim et qui existeraient donc à peine ! Si tous les constructeurs automobiles ont compté comme toi, il va y avoir des lendemains difficiles dans ton secteur !

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Le pauvre Teuton cherchait la réponse... Et pourtant elle tourne, aurait répondu Galilée... La Chine ne comptait plus ses voitures de luxe et ses appartements de prestige ! Les restos aux menus qui vous coûtaient les yeux de la tête et les karaokés aux tarifs exorbitants étaient monnaie courante ! Alors, il fallait bien que tout ce fric vienne de quelque part :

- Il y a pas mal d’argent caché, on peut penser qu’une bonne partie de l’économie est grise et non déclarée... Et les statistiques, tu le sais bien, ne sont pas tout à fait exactes...

- Tu as sûrement raison, mon petit Teuton... Mais le problème, c’est que, avec ce type de réponses, tu as devant toi tout, sauf un pays fiable ! Et il faut choisir : soit la Chine est un pays en forte croissance avec des fondamentaux solides mais riche de beaucoup, beaucoup de pauvres, soit c’est un pays qui flambe sans qu’on sache pourquoi... Cela devrait faire réfléchir davantage les investisseurs, tu ne crois pas ?

Les témoins de cette joute ne connurent pas la fin du débat, Teuton fut sauvé par VGE qui venait de prendre la parole. Il voulait profiter de l’ambiance détendue du déjeuner pour dire un petit mot à ses concitoyens perdus au bout du monde.

- Restez vigilants durant le discours du Président, avertit Faudrey. Delamarne, tu vois toujours Vandanus ?

- Je le vois. Il est au fond. Il est en train de se resservir des crêpes Suzette. S’il verse trop de sauce au chocolat dessus, on intervient !

- Non, c’est bon, il vient vers moi. Il a rien mis sur ses crêpes mais il est complètement déglingué, votre mec... Il parle tout seul... Huang, c’est pour toi ; Il va vers les hors d’oeuvre.

- Je le vois. Il n’est pas bouddhiste, il cherche à mettre de la viande froide sur ses crêpes... Ça va être dégueulasse... j’arrête de le regarder, ça va me faire gerber !

- Ne vous fixez pas que sur lui ! Conseilla Faudrey, gardez quand même un œil sur les autres convives, il n’est peut-être là que pour nous distraire ; il me paraît trop voyant pour être notre cible...

Pendant ce temps, VGE avait, en quelques mots bien sentis, exprimé toute la joie qu’il éprouvait à partager ce succulent déjeuner avec ces courageux compatriotes qui n’avaient pas hésité à partir à l’autre bout de la planète pour défendre les intérêts de la France... Il venait de finir sa petite allocution et tous les convives avaient repris leurs discussions par petits groupes, non sans avoir applaudi chaleureusement.

Weng s’invita sur la ligne :
- On en a un autre qui se dirige avec un paquet vers VGE. On le bloque ?

- Non ! Ce n’est que Teuton. Il a prévenu, il veut remettre une maquette de sa nouvelle Peugeot 307 modifiée pour le marché chinois, au Président... Grodaeg, tu es le plus près, accompagne Teuton. Ce serait dommage qu’il se fasse descendre...

Teuton, aussi ravi que Tarzan offrant une banane à Jane, apportait religieusement son cadeau à VGE ; Comme pour la ZX, Peugeot avait dû modifier le haillon arrière de sa 307 pour s’adapter au marché chinois qui préférait les voitures en trois volumes, avec un coffre classique à l’arrière. Teuton était donc très fier de pouvoir exhiber la première maquette de ce véhicule uniquement fabriqué en Chine, pour les consommateurs chinois...

Un petit attroupement s’était formé autour du Président qui arborait la voiture miniature pour que tous les convives puissent en profiter... Teuton gonflait la poitrine en se rapprochant de VGE autant que faire se peut, pour être sûr de bien figurer sur les photos.

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A cet instant précis, la voix de Huang fusa dans les écouteurs : Alerte ! Grodaeg, c’est pour toi ! Il arrive derrière VGE, fais gaffe !

Vandanus n’avait pas pris de viande froide. Il avait tout simplement vidé le bol de mayonnaise sur ses crêpes Suzette et se ruait vers VGE, l’assiette en position de lancer de poids...

- Putain ! Il va lancer l’assiette ! Gro ! Protège le Président !

L’assiette de crêpes mayonnaise habilement lancée par-dessus le groupe des admirateurs amorçait une trajectoire parabolique diaboliquement ajustée. Tout le monde resta figé dans l’attente d’une catastrophe annoncée. Grodaeg et Nissan, un des flics de l’ambassade s’étaient rués pour faire rempart de leur corps... Grodaeg, pressentant le pire, avait quand même serré, instinctivement Teuton contre son sein, histoire de fortifier le rempart et d’éviter au Président une déconfiture huileuse...

La fraction de seconde qui suivit se liquéfia en une longue succession de nanosecondes d’éternité, noyée dans un cri sourd de surprise et de stupeur.

Mais même les mauvaises choses ont une fin et l’assiette finit par s’écraser sur la face, paralysée dans un sourire épanoui, de Teuton, pétrifié au milieu de son show automobile...

Le choc, bien qu’amorti par la mayonnaise et les crêpes, fit un bruit assourdi et l’assiette se cassa net, rajoutant à cet encas improvisé, un filet de ketchup sanguin sur la joue de Teuton, tout en laissant quelques fines tâches de gras sur l’ample saharienne de notre ami Grodaeg.

Le silence glacial qui suivit ne fut troublé que par le cri de douleur du terroriste recevant simultanément les quatre cents kilos des trois malabars qui lui avaient sauté sur le paletot et par les soupirs de détresse d’un Teuton écrasé par ce nouveau coup du sort...

L’impertinent fut prestement emballé et traîné dans un des salons attenants, tandis que VGE reprenait courageusement son micro pour remercier ses sauveurs et rassurer sa troupe de supporteurs.

- On reste sur ses gardes ! Ce n’était peut-être encore une fois qu’une manœuvre de diversion ! Delamarne, va assister Weng dans l’interrogatoire de ce taré. Soigne-le bien, il s’agit de notre principal témoin et pour un coup que l’on tient un énergumène de cette bande, ce n’est pas le moment de le perdre !... Vois ce qu’on peut en tirer...

Je partis donc à la recherche de notre olibrius... Nous venions de l’échapper belle mais, pour la première fois nous tenions un de nos entarteurs. Je le retrouvai dans un des salons du quatrième. Le nommé Vandanus avait été emmené manu militari à l’autre bout de l’étage, dans une petite salle de réunion transformée pour la circonstance en salle d’interrogatoire de prison irakienne. On l’avait promptement déshabillé et assis, dans le plus simple appareil, sur une chaise, au milieu de la pièce. J’en profitai pour lui faire les poches et pour faire un inventaire des objets récupérés.

Il n’avait pas grand-chose sur lui : aucun papier d’identité mais huit billets de 500 euros glissés dans la doublure de sa ceinture (Le paiement pour son forfait ?), une pochette de mouchoirs en cellophane, un paquet de cigarettes 555, une boite d’allumettes d’un resto belge de Pékin, une centaine de renminbis, une petite carte en plastique sans indication particulière ouvrant vraisemblablement une porte de chambre d’hôtel inconnu, et une lettre adressée à l’ambassade de France en Chine. Le paquet de clopes était à moitié vide mais un petit mot semblait avoir été écrit au feutre sur le côté : Gongti Stade par sortie Est à six cents pas...

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Cela pouvait passer pour une adresse : Gongti était l’abréviation pour le stade des travailleurs de Pékin, construit dans les années fastes du communisme à la gloire des ouvriers prolétariens. Il se situait à l’extérieur du deuxième périphérique Est entre la porte Chaoyang et la rue des bars de Sanlitun. Comme toutes les bonnes places chinoises qui se respectent, il possédait quatre portes d’accès aux quatre points cardinaux. Je conseille d’ailleurs à quiconque voulant découvrir la Chine de s’armer d’une carte et d’une boussole... La plupart des villes ont des rues se coupant à angle droit, à partir d’un alignement Nord-Sud. Les Chinois disent d’ailleurs assez souvent à l’ouest ou à l’est pour à droite ou à gauche ou au nord et au sud pour devant ou derrière. La partie Est du stade occupant tout une partie de la rue, il ne devrait pas être très difficile de localiser l’endroit indiqué...

Un des sbires de Weng tentait de ramener Vandanus à un état de conscience plus éveillé, par des séries de taloches bien appliquées... Vandanus rigolait de plus belle à chaque nouvelle mandale... Une vraie tête à claques...

- A mon avis, on n’en tirera rien, souffla Weng, il est drogué jusqu’à la moelle... Amphétamine ou une saloperie de ce genre... Il ne se rend plus compte de grand-chose. Et que dit la lettre ?

Le message était similaire aux précédents, avec cependant un style peut-être un peu plus coulant : « Encor un petit dessert avec votre embassadeur et ensuite nous passeront a la final avec votre president »

- Tu crois qu’ils cherchent à nous faire peur ou qu’ils veulent seulement se faire de la pub ?

- Je crois qu’ils cherchent surtout à nous cacher quelque chose, mais va savoir quoi... Peut-être que celui-là pourra nous en dire plus quand il sera revenu sur terre...

L’état du celui-là en question ne semblait pas vouloir s’améliorer. Son dernier rire bête venait de finir dans un hoquet de bave verdâtre. Il était tombé à genoux en se tenant le ventre dans un rictus de douleur et de jouissance. Il eut encore une dernière convulsion et piqua la tête la première vers le sol... Une odeur d’amande pas fraîche s’échappait de ses lèvres violacées...

Je lui soulevai une paupière et lui tâtai une carotide à la base du cou... Je ne savais pas vraiment où était son pouls mais c’est un geste qui fait professionnel et je l’avais vu faire des dizaines de fois au cinéma, par des comédiens qui avaient l’air sérieux... Mes connaissances médicales sont peut-être très approximatives, mais mon expérience des macchabées est plus approfondie : celui-là m’aurait bien épaté s’il avait encore réussi à me cligner de l’œil...

- Je crois bien qu’il a rendu son dernier sourire... A mon avis, cyanure... On a dû lui glisser une gélule à effet retard au milieu des merdes qu’on lui a fait avaler... L’autopsie nous le dira... mais là, à mon humble avis, il n’y a plus grand-chose qu’on puisse faire pour lui... Eh ! Merde ! Pour une fois qu’on en tenait un ! J’espère qu’il nous a laissé suffisamment d’indices pour localiser ses complices...

- On a quand même une boîte d’allumette avec le nom d’un resto dessus et un semblant d’adresse qui nous mènera peut-être quelque part... Mais quand même, rajouta Weng sur un ton sceptique, ça fait quand même cher la tarte à la crème...Tu ne trouves pas ?

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« PEKIN, CE N’EST PAS DE LA TARTE » est un roman de pure imagination, dont le seul but est de vous distraire et, si possible, de vous faire sourire. Les personnages sont fictifs et les faits relatés n’ont jamais eu la moindre réalité.

(À suivre, la semaine prochaine)

 

 

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