Your browser does not support JavaScript!

Repérer l'essentiel de l'information • Chercher le sens de l'événement • Comprendre l'évolution de la Chine

›› Album

Zhu Xiaomei , avec la musique de Bach, de la révolution à l’apaisement, entre l’Orient et l’Occident, à la recherche de l’universel

Née en 1949, pianiste de talent, travailleuse discrète et obstinée la franco-chinoise Zhu Xiaomei, échappée des transes de la révolution culturelle et du Laogai, s’est hissée parmi les meilleures interprètes des œuvres de J.S. Bach.


*

Avec en tête l’actuel engouement de la classe moyenne supérieure chinoise pour les études de piano payées à ses enfants, il faut revenir sur le succès de la réédition le 3 mars 2023, seize ans après sa première parution en 2007, par les Éditions Robert Lafont de « La rivière et son secret. Des camps de Mao à Jean-Sébastien Bach ».

L’autobiographie de la pianiste franco-chinoise Zhu Xiaomei 朱晓玫 virtuose des « 30 variations Goldberg » de Jean Sébastien Bach, chef d’œuvre baroque du maître du contrepoint et de l’harmonie tonale, présentait le parcours d’exception d’une jeune fille de la bourgeoisie chinoise, dont le père était médecin et la mère artiste, mais dont la trajectoire a été fracassée par les épouvantables soubresauts de la Chine révolutionnaire.

Née l’année même du triomphe de la brutalité idéologique maoïste, après trente ans d’une féroce guerre civile contre la lourde rigidité des troupes de Tchang Kai-chek, corrompues et pas moins cruelles, entrecoupée par l’invasion japonaise, sa vie fut écartelée entre la puissance apaisante de la musique classique occidentale et les secousses idéologiques qui traversaient encore le Vieil Empire, quarante ans après la révolution de 1911.

Revenue en Chine en 2014, après trente-cinq ans d’exil, elle avait donné sept concerts dans les principales villes de Chine qui soulevèrent l’enthousiasme du public chinois.

Mais les Français l’avaient découverte bien avant, en 2005, grâce à l’émission de Bernard Pivot « Double Je » - qui entre, 2002 et 2005, présentait des personnalités remarquables ayant en commun l’amour de la France. En 2011, elle avait aussi été l’invitée de « Musique Matin » de Radio France pour présenter son CD « Mozart, œuvres pour Piano ».

Pour Bernard Pivot qui se souvient que la jeune Zhu avait elle-même été une impitoyable « Garde-rouge » avant d’avoir connu le « Lao Gai » exilée, de sa vingtième à sa vingt-sixième année, à Zhangjiakou à 180 km au nord-ouest de Pékin, constatait : « Zhu Xiao-Mei ne triche pas. »

« Elle raconte avec douleur et sincérité qu’elle était à la fois menacée, terrifiée, mais aussi exaltée, (NDLR : jusqu’à, comme beaucoup de ces jeunes hystérisés, dénoncer son propre père) et d’avoir participé avec ses camarades à l’humiliation des professeurs, exhibés dans des procès publics, victimes de dénonciations et de bastonnades parfois poussés au suicide au point qu’on trouvait leurs cadavres dans les studios d’enregistrement. »

Véritable réquisitoire contre le fanatisme politique, son livre « La rivière et son secret » raconte crûment et sans détour le martyr infligé aux professeurs du conservatoire de Pékin par leurs élèves : « Les gardes rouges détachent leurs ceinturons, les brandissent au-dessus d’eux et frappent. Les boucles égratignent, coupent, labourent… ».

Elle évoque aussi « Le déni d’éducation. L’absence de livres, de partitions, et même de dictionnaires », qu’elle décrit comme « un supplice pire que les souffrances physiques endurées, un vide qui abolit l’avenir et rend la mort préférable à la vie ».

Formée dès l’âge de onze ans au Conservatoire de Pékin par le célèbre professeur Pan Yiming 潘一鸣 qui lui enseigna non seulement la rigueur technique, mais aussi l’exigence de maîtrise de son corps et de son esprit, ses repères explosèrent brutalement quand, en 1964, - elle avait quinze ans - la musique occidentale considérée comme le symbole de l’élitisme bourgeois, survivance de l’impérialisme occidental, fut bannie de Chine.

Cinq ans plus tard, après avoir elle-même participé à la transe révolutionnaire hystérique et grégaire des « Gardes rouges » (lire notre recension du livre du journaliste de Xinhua Yang Jisheng : « Renverser ciel et terre » Une plongée saisissante dans la tragédie de la révolution culturelle) Zhu, emportée par la reprise en main de Lin Biao ordonnée en 1968 par Mao, se retrouva exilée en camp de travail.

Au passage, si on se souvient que 1968 fut l’année de la reprise en main du chaos en Chine, on mesure à quel point les révoltes des Maoïstes français du quartier latin étaient à contretemps de la réalité chinoise.

Au Laogai, la providence qui l’avait mise en présence d’un accordéon, lui permit de se raccrocher à Bach. Elle en jouait en faisant croire à ses geôliers qu’elle interprétait des airs traditionnels chinois, autorisés par les garde-chiourmes.

Plus tard, s’étant, à la faveur d’un relâchement disciplinaire procuré des partitions de Bach et un piano, elle continuera sur cette lancée rassemblant étrangement en un lieu improbable du nord de Pékin, la chansonnette paysanne de la Chine agraire et le maître du baroque tardif, dont la musique exprime à la fois une sorte de rigueur mathématique et une profonde émotion spirituelle.

La rédemption par la musique. La ferveur moderne des études de piano en Chine.

A côté des académies de musique publiques d’excellence, jusqu’en 2024, les cours de piano dispensés souvent à des tarifs onéreux obligeant les familles de la classe moyenne à de réels sacrifices, ont fait la fortune d’entrepreneurs privés et produit nombre de jeunes prodiges.

Avec plus de 30 millions de jeunes pianistes en herbe la Chine représentait la majorité des apprentis pianistes de la planète. Depuis 2023-2024, la crise économique et le changement de priorités des familles ont produit une baisse des affaires en même temps que la chute des ventes de pianos neufs.


*

De cette période et de sa résilience, grâce à la musique de Bach, Xiao Mei parle avec une inspiration lyrique.« Sans doute ai-je senti, avec mes compagnons, que le régime nous avait, dans sa folie, poussés à un point de déshumanisation tel, que nous ne pouvions aller plus loin. » (…)

« La Révolution culturelle était sur le point de nous ôter toute humanité et cela, ce n’était pas possible. Sur le point d’être transformés en animaux, un réflexe nous a secoués. Au fond de nous, il restait une lueur d’humanité, celle que les régimes totalitaires, qui mésestiment les ressources de l’homme, oublient toujours, pour leur perte. C’est cette lueur que la musique a ravivée. »

Au fond, la Zhu Xiaomei que Bernard Pivot présentait aux Français en 2005 était un intense concentré d’une vie hors du commun, alchimie entre sa formation initiale au Conservatoire de Pékin, son exil de six ans au Laogai, son départ vers Boston trois ans après la mort de Mao aidée par le violoniste Isaac Stern, son poste de professeur de piano au Conservatoire National de musique et de danse à Paris et sa naturalisation française en 1991.

Après sa rencontre avec Michel Mollard, ancien élève de l’École Polytechnique, titulaire d’un doctorat en sciences économiques et diplômé de Sciences Po Paris, passionné de la musique de Bach et d’études chinoises, auteur du livre qu’elle a préfacé « Le Voyage à Leipzig - De fugue en fugue, à la découverte du Clavier bien tempéré de Jean-Sébastien Bach » Ed. Van de Velde, 2011, Zhu mesure à son retour en Chine en 2014, la ferveur du public chinois pour ses récitals.

La réalité qu’elle découvrait après trente-cinq ans d’absence, dans une Chine métamorphosée, est que la classe moyenne chinoise aisée en rupture avec ses propres racines musicales considère aujourd’hui que le comble de l’émancipation est symbolisé par l’enseignement du piano classique occidental à son unique progéniture qu’elle soit fille ou garçon.

Aujourd’hui en Chine, dans les grands centres urbains, il existe une incroyable profusion d’écoles de piano – instrument importé en Chine par les Jésuites (Du XVIe au XVIIIe siècle)  -, aux tarifs exorbitants.

Formant des dizaines de milliers de jeunes pianistes, ces écoles enrichissent sans mesure des entrepreneurs ayant perçu le filon lucratif des parents aisés de la nouvelle bourgeoisie chinoise qui aspirent au meilleur pour leur enfant unique.

Par une pédagogie parfois assez brutale, où le souci d’efficacité prime sur la sensibilité musicale, toute cette jeunesse plus ou moins talentueuse, s’exerce en répétant inlassablement plusieurs heures par jour, les pièces les plus célèbres des grands prodiges occidentaux Liszt, Chopin, Mozart, Beethoven ou Bach.

On parle aujourd’hui de 60 millions de pianistes en Chine, « Le meilleur public du monde pour les concerts de Zhu Xiaomei », dit Michel Mollard, également auteur du film « Le retour est le mouvement du Tao : Zhu Xiao-Mei et les Variations Goldberg ».

La référence taoïste de Michel Mollard s’inspire des réflexions de Zhu. Cherchant peut-être une synthèse de sa vie écartelée entre la Chine et l’Occident, traumatisée par le machiavélisme manipulateur de Mao, elle a comparé la « fluidité spontanée » de la musique de Bach à l’enseignement de Lao Zi.

Le pas de côté Taoïste.

A la recherche d’une synthèse de sa vie et son œuvre, Zhu Xiaomei a exploré les analogies entre la musique de Bach et Lao ZI. Peut-être cherche t-elle aussi à se démarquer des réminiscences maoïstes qui avaient saccagé sa jeunesse.

Lire aussi : Propos sur Bach de Zhu Xiao Mei (2014).


*

Prônant une existence harmonieuse authentique, le vieux sage adepte du « Non Agir » pour une existence évanescente et fluide, débarrassée des obsessions de contrôle, s’inscrivant avec humilité dans le « battement cosmologique des contraires » en accord avec les rythmes éternels de la nature, reste encore aujourd’hui le repère mystique de la pensée chinoise ancienne.

L’insolite analogie entre la musique de Bach et le Taoïsme mériterait à tout le moins un débat qui dépasse les limites de cette note.

Faisons néanmoins l’hypothèse qu’en glosant ainsi sur la pérennité universelle du Taoïsme (voir : Zhu Xiao-Mei : Comment Bach a vaincu Mao) Zhu exprime, au milieu de la ferveur de ses admirateurs chinois, une distance à l’égard de l’obsession de contrôle du régime répressif de Pékin.

Quand sa propagande socio-politique glose à tort sur sa capacité à mettre en œuvre l’harmonie sociale confucéenne dont le Taoïsme est le contrepied, Zhu, en cherchant l’analogie de Bach avec Lao Zi et Zhuang Zi – les deux pères philosophiques du Taoïsme -, rappelle au Parti qu’elle se situe ailleurs.

En tous cas, loin du mausolée de Mao, qui trône toujours sur la place Tian An men, où est exposée la dépouille embaumée du « Grand Dirigeant » dont la mémoire constitue aujourd’hui une référence intouchable pour Xi Jinping et, en dépit des nuances de son héritage controversé, toujours une figure tutélaire sacrée pour nombre de Chinois.

Sur le Taoïsme, lire notre recension du livre de Patrice Fava : « L’usage du Tao » par Patrice Fava.


• Commenter cet article

Modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

• À lire dans la même rubrique

Un ambassadeur sud-américain raconte son expérience chez les « Gardes rouges »

Vieux bijoux en or contre du cash en distributeur

Li Dongju, la grand-mère nomade

Cinéma : Recul de la fréquentation des salles en 2024 et richesse de la mise en scène

La fête de la lune