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Pékin ce n’est pas de la tarte
Chapitre IV
Nous étions rentrés à Pékin depuis plusieurs jours mais nous piétinions toujours dans notre enquête. La mort subite de Vandanus nous avait privés de la seule piste sérieuse qui s’offrait à nous. Son passé récent, ses fréquentations, avaient pourtant été passés au peigne fin mais ne nous avaient pas permis de remonter jusqu’à ses commanditaires. Le semblant d’adresse trouvé sur son paquet de cigarettes ne conduisait nulle part. Les troupes de Weng avaient passé le quartier au peigne fin, ratissé toutes les maisons dans un périmètre de six cents mètres autour de la Porte Est du stade, armées de la photo de Vandanus...
Quelques personnes l’avaient reconnu mais avaient également formellement identifié Grodaeg et l’ambassadeur comme faisant partie du même gang... Vandanus était également notoirement inconnu chez Lormel, le restaurant belge d’où provenait la boite d’allumettes trouvée dans la poche de son jean. Grodaeg et les sbires de Weng avaient pourtant mené sur place des interrogatoires plus que poussés, mais leurs investigations les avaient conduits plus près d’un coma éthylique que de pistes sérieuses... Lormel n’était sûrement pas complice de nos entarteurs, et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il était sympa et pas avare de ses bières belges, blanches ou brunes...
Nous avions maintenant les honneurs de la presse en mal de scandale et nous faisions régulièrement les choux gras des journaux en mal de scoops. Toutes les hypothèses, des plus farfelues aux plus grotesques, s’étalaient aux premières pages des tabloïdes... L’Elysée ne nous avait pas encore traités de gros nuls, mais nous sentions dans la teneur des messages que nous n’étions plus loin du lynchage organisé... Et, sur place, personne ne semblait vouloir nous donner d’information. Il faut dire que ce type de délit bénéficie au départ d’une sympathie qui ne nous facilitait pas la tâche et qui ne favorisait pas la délation dont nos compatriotes sont pourtant, en temps normal, plutôt friands et plus que prolixes... Nous devions bien accepter le fait que nos joyeux lascars nous narguaient toujours. Ils avaient même profité de notre enlisement pour rajouter l’injure à la blessure en frappant l’ambassade, comme promis dans le dernier message.
J’avais sous les yeux la déposition de Xiao Wang, le chauffeur de l’ambassadeur. Je l’avais déjà lue des dizaines de fois mais j’essayais encore de me représenter la scène, comme si j’y étais : c’est souvent lorsqu’on se visualise les témoignages ou lorsque l’on effectue des reconstitutions que l’on prend conscience de certaines incohérences...
Je vous la joue parce que c’est vous...
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Xiao Wang avait profité de son arrêt à la pompe à essence pour lustrer la calandre de sa 607. Il avait encore une bonne demi-heure devant lui. Son programme indiquait qu’il devait aller chercher un ambassadeur de passage, Isaac Dupalet d’Estée, à 9 heures devant la résidence de l’ambassade, où il prenait un petit déjeuner avec son ambassadeur, le vrai, Jacques Hobedeux... Cela fait beaucoup d’ambassadeurs mais Xiao Wang avait l’habitude et savait qu’il valait mieux user de trop de « Votre Excellence » plutôt que d’en oublier un... Les Français n’étaient au fond, pas vraiment différents des Chinois sur ce plan-là...
Il louchait en même temps sur le remplissage de son réservoir, un œil sur le tuyau de la pompe, l’autre sur le compteur et le troisième sur sa montre... Ce Dou Pa Lei, comme l’indiquait la prononciation chinoise de son nom, il le connaissait bien et il savait qu’il était un peu râleur. Autant donc ne pas arriver en retard...
Il ne s’en fallut que d’un cheveu qu’il ne se fasse écrabouiller la jambe. Une BMW 760, une voiture qui valait bien une bonne quinzaine d’années de salaires, venait de se placer en marche arrière, le long de la pompe de devant et n’avait rien trouvé de mieux que de toucher l’avant de la 607 en oubliant de freiner... Aucun dégât n’était apparemment visible mais c’était une question de principe ! On ne touchait pas les autres véhicules ! Même par erreur ! C’était quoi ce chauffeur ? Il n’avait pas vu la 607 ? Elle était trop petite peut-être ! Ou alors c’était sa plaque militaire qui lui faisait croire qu’il pouvait tout se permettre ? Mais ce n’était sûrement pas une plaque militaire qui allait faire peur à une voiture d’ambassadeur !
Xiao Wang examinait son pare-choc à la loupe, cherchant la moindre trace d’égratignure ou le reflet d’une légère bosse. Le choc, avec un peu de malchance, avait peut-être laissé une petite marque, sur les caoutchoucs, ou pire, sur le chrome...
Deux jeunes hommes d’allure plutôt sympathique étaient sortis de leur véhicule, essayant de l’amadouer, avec force courbettes et maintes caresses dans le dos...
Xiao Wang se releva triomphant. Il venait de découvrir un reflet bizarre qui pouvait évoquer une légère boursouflure. S’ensuivirent immédiatement des discussions animées et un attroupement de badauds. Rien ne prouvait que cette petite encoche ait été faite par la BMW dont les pare-chocs, d’ailleurs, ne conservaient aucune trace. Le choc, arguait Xiao Wang, n’avait pas été suffisamment violent pour que les caoutchoucs conservent des marques de vernis ! Mais lui en était certain, cette trace n’existait pas auparavant ! Il connaissait sa voiture : il l’essuyait à longueur de journées !
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Xiao Wang avait soulevé le capot du coffre de sa voiture pour s’assurer que l’onde de choc n’avait pas abîmé des organes internes du véhicule. Il y avait à peu près autant de chances de trouver une avarie dans le moteur que de voir tomber de la neige en été à Pékin, mais ces gens étaient suffisamment arrogants pour lui donner envie de leur sortir le grand jeu... Après tout, c’étaient eux qui l’avaient percuté !
Finalement, le temps passait et Xiao Wang avait une mission et un ambassadeur à véhiculer. Il décida qu’il était temps d’arrêter les frais. Une minute après, il fut invité à jeter un œil sur leur BMW dernier modèle et pour ne pas être en reste, il leur ouvrit les portières de sa 607, pour leur permettre de voir l’intérieur, le volume du coffre à bagages et la disposition astucieuse des éléments moteurs. La paix fut ensuite définitivement scellée. Ses nouveaux amis l’aidèrent à refermer le capot et le coffre arrière, tandis qu’il redémarrait... La scène avait suffisamment duré et l’honneur était sauf... Il ne lui restait plus qu’à se dépêcher de partir chercher son passager...
Isaac Dupalet d’Estée avait fini prématurément son petit déjeuner et arpentait impatiemment le trottoir devant la résidence... L’écharpe blanche qu’il portait au cou devait vraisemblablement lui permettre de mieux apprécier les 30 et quelques degrés de la température extérieure, en cette belle matinée de début d’été... Mais Isaac tenait son écharpe pour un atout indispensable à son charme qu’il croyait irrésistible. C’est du moins ce que lui susurraient les petites qu’il attirait dans ses rets, sous de fallacieuses promesses qu’il ne tenait que rarement...
Il regarda ostensiblement sa montre avant de s’engouffrer dans la voiture, en jetant un regard noir à Xiao Wang qui lui ouvrait la portière. Ce gueux qui avait osé le faire attendre ne méritait que son dédain... Aurait-il été en avance que cela n’eût d’ailleurs rien changé... Trop de familiarité avec la valetaille ne pouvait que nuire au service qu’on était en droit d’attendre d’elle.
Il s’affala sur la banquette arrière. Sa chemise lui collait à la peau. D’un geste énervé, il fit comprendre au chauffeur de monter la climatisation. Il se pencha aussitôt sur le dossier de la petite qu’il devait rencontrer, histoire de se donner une contenance de sérieux. Celle-là avait intérêt à comprendre ce qu’il attendait d’elle : s’il acceptait de sacrifier un temps précieux pour elle, ce n’était pas seulement pour ses beaux yeux... Il en espérait également des parties plus charnues...
Il soupira bruyamment à l’attention de Xiao Wang qui venait de décrocher son téléphone portable au lieu de démarrer sur le champ. Ces gens ne doutaient de rien ! La démocratisation de ces engins de malheur n’avait rien apporté de bon !
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- Pardon ? Pouvez-vous répéter ? Demandait Xiao Wang à son interlocuteur invisible dans un français qu’il parlait presque couramment. La personne qui l’appelait s’obstinait à lui parler dans un chinois incompréhensible... Il ne reconnaissait pas la voix mais les expatriés de l’ambassade changeaient tout le temps, avec des nouvelles arrivées presque tous les mois...
- Xiao Wang, Monsieur l’ambassadeur est-il dans la voiture ?
C’était quand même plus clair en français. Son interlocuteur l’avait appelé Xiao Wang, il devait donc bien le connaître et il savait qu’il conduisait Isaac Dupalet...
- Oui, Monsieur. Il vient de monter à bord.
- Pouvez-vous lui dire que le téléphone de Monsieur Isaac Dupalet d’Estée est dans son coffre ?
- Le téléphone de Monsieur Dupalet est dans mon coffre ?
- Oui, c’est cela. Le téléphone de monsieur Isaac Dupalet est dans le coffre, dites-le à Monsieur l’ambassadeur.
- Le téléphone est dans le coffre de la voiture ? Et je dois le donner à Monsieur l’ambassadeur... Bip bip bip... Dupalet...
Le correspondant avait raccroché et Xiao Wang n’avait rien compris... Il savait bien que son coffre était vide... Et de quel ambassadeur parlait-on ?
Il voulut rappeler son interlocuteur, mais Dupalet qui avait suivi les bribes décousues de conversation l’interrompit en fronçant les sourcils :
- C’était un appel de l’ambassade ?
- Oui, Monsieur, je le pense. Ils voulaient savoir si vous étiez dans la voiture.
- Mais ils ont dit aussi que mon téléphone était dans votre coffre ?
- Oui, Monsieur, mais je ne crois pas... Je vais aller voir ce qui se passe, Monsieur, je n’en ai que pour une petite minute...
- On ne vous demande pas de croire ou de ne pas croire ! Cela fait maintenant plus d’un mois que l’on me l’a dérobé, ce téléphone, et j’ai tout un tas de numéros extrêmement importants à l’intérieur. Alors, je n’ai que faire de vos états d’âme ! S’ils vous ont dit qu’il était dans le coffre, allez-y voir !
Isaac Dupalet savoura une bouffée d’espoir... Tous ses numéros galants étaient sur ce portable...
Xiao Wang s’exécuta de mauvaise grâce. Il était bien placé pour savoir ce que contenait son coffre : un seau, une serpillière, une éponge, un racloir dégivreur, une balayette en plumes et un triangle de détresse... Mais pas de téléphone ! Il venait d’ouvrir son coffre à la station service et il n’aurait pas manqué de l’apercevoir si quelqu’un l’avait déposé là !
Il ouvrit son coffre d’un geste las, sachant très bien ce qu’il allait découvrir...
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La boîte inattendue qui trônait, de façon incongrue, au milieu de sa malle arrière, lui déplut immédiatement : d’où venait-elle et que faisait-elle là ? Une chose était certaine, c’est que ce n’était pas lui qui l’y avait mise... et Xiao Wang avait horreur qu’on touche à « sa » voiture...
Il s’agissait d’une boîte à chaussures en carton, d’un poids assez lourd, entourée d’un ruban bleu blanc rouge... Xiao Wang la soupesa avec suspicion... En ces périodes troubles de sécurité renforcée, mieux valait se montrer prudent.
Il reposa délicatement le paquet dans le coffre et retourna à la voiture.
- Qu’est-ce qui se passe ? Questionna Isaac.
- Il y a une boîte, Monsieur.
- Mais qu’est-ce qu’il y a dans cette boîte ?
- Je ne sais pas Monsieur, je n’ai pas regardé.
- Comment ça, vous n’avez pas regardé ! Allez l’ouvrir et dites-moi ce qu’il y a dedans !
Il en avait de bonnes lui... Et si elle lui sautait à la figure ? Et pourquoi n’y allait-il pas, lui, s’il n’y avait pas de danger !
- Je crois qu’il ne vaut mieux pas... On ne sait jamais...
- Qu’est-ce que vous ne savez pas ? Bougre de trouillard ! C’était bien l’ambassade qui vous appelait ?
- Je pense que oui, Monsieur.
- Ils vous ont bien demandé si j’étais dans la voiture ? Et ils vous ont bien dit que mon téléphone était dans la boîte ? Alors de quoi avez-vous peur ? De recevoir un gâteau à la crème sur la figure ? Allez voir ce qu’il y a dedans !
Ce garçon commençait sérieusement à lui porter sur le système, avec ses airs de chauffeur de maître et ses réticences à exécuter les ordres. Comme si la perspective de retrouver ses précieux numéros pouvait souffrir d’attendre !
Xiao Wang ressortit à pas lents de sa voiture... Il ouvrit délicatement son coffre et commença à dénouer, le plus doucement possible, le ruban tricolore. Cette première opération terminée, il rabattit précautionneusement autant que possible le battant de son coffre sur le manche de sa balayette et tâtonna à l’aveuglette sur le couvercle de la boîte pour tenter de le soulever... Les plumes de la balayette ne facilitaient pas la manœuvre mais le couvercle une fois entrouvert, Xiao Wang parvint, à tâtons, par un petit coup de poignet bien appliqué, à s’introduire dans l’interstice et fit précautionneusement levier dessus pour faire sauter le couvercle, en se protégeant au maximum d’une mauvaise surprise... Apparemment, il ne s’agissait pas d’un colis piégé... Xiao Wang continua de balayer le dessus de la boîte, durant quelques instants, à l’aide son plumeau, pour plus de sûreté puis, rassuré, souleva délicatement le dessus de son coffre ; au milieu de la boîte à chaussures ouverte, un téléphone était posé gracieusement sur un petit coussin jaune de soie froissée.
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Xiao Wang s’empressa de porter délicatement la boîte à son grincheux destinataire.
Isaac Dupalet n’en croyait pas ses yeux... C’était bien son téléphone offert sur un présentoir. Le répertoire était-il intact ? Il s’empara fébrilement de la boîte à chaussures tandis que Xiao Wang refermait la porte pour regagner son siège...
Il avait à peine contourné, par l’arrière, son véhicule qu’une sourde explosion secoua la 607, maculant instantanément de blanc, les vitres de la voiture... Stoppé dans son élan, il ouvrit la porte arrière gauche, pour constater l’étendue des dégâts et s’assurer de la survie de son passager...
Isaac Dupalet d’Estée avait l’air d’une omelette norvégienne... Le dispositif avait été ingénieusement calculé pour un encrèmage maximum. Son beau costume en pure laine d’été infroissable était recouvert de plaques de crème un peu plus beige que son écharpe de soie et son visage dégoulinait de chantilly. Dupalet, encore sous le choc, restait figé comme une statue de plâtre, n’osant esquisser le moindre geste, à la manière des corps momifiés retrouvés dans les cendres de Pompéi...
Xiao Wang sortit son mouchoir pour essuyer les yeux de son passager. Les paupières bougeaient encore, c’était plutôt bon signe...
- J’en ai plein le cul de ce pays de merde ! Hurla Isaac avant de s’effondrer en sanglots dans sa crème, le boîtier vide de son téléphone à la main... Ces chiens ne lui avaient même pas rendu son répertoire...
J’avais reposé la déposition de ce malheureux chauffeur. Cette dernière relecture ne m’apprenait rien de plus. Nos entarteurs s’étaient vraisemblablement trompés de cible en visant une nouvelle fois ce malheureux Dupalet à la place de Jacques Hobedeux... Mais conformément à leur objectif, ils avaient bel et bien entartré un ambassadeur, et ce malgré notre vigilance et l’énorme dispositif sécuritaire mis en place autour de l’ambassade et de son personnel...
J’attendais l’arrivée du général. Une réunion était prévue pour le courant de la matinée. Je commençais à en avoir plus qu’assez de consulter pour la énième fois les mêmes documents... Nous avions déjà fait mille fois le tour de la communauté française mais nos entarteurs demeuraient introuvables. J’avais la nuque raide et les yeux fatigués à force de fixer les mêmes photos, de recouper chaque déposition...
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J’entrepris quelques mouvements d’assouplissements et de décontraction, puis m’approchai des grandes baies vitrées pour admirer la vue. La tour Nanying, la Silver Tower, dominait la ville, au nord-est du troisième périphérique. Les locaux dans lesquels le général Faudrey nous avait momentanément logés étaient orientés sud-ouest et offraient donc théoriquement, de leur 26e étage, une vue saisissante de Pékin, de sa couche de pollution jaune et grisâtre et de sa circulation anarchique et débordante qui partait à l’assaut de chaque parcelle de route, de trottoir ou d’espace libre, comme les hordes de crabes aux pattes poilues vomis des grands lacs de l’est de la Chine à la saison des amours, avec la célérité des allées d’un parking de supermarché la veille d’un noël...
Chaque automobiliste essayait, dans un combat homérique de tous les instants, de niquer la voiture voisine ou de harceler les gros bus à la manière des mouches du coche, tandis que des vélos arrogants profitaient du moindre interstice entre les pare-chocs lancés au ralenti pour se frayer un passage, perpendiculairement au trafic, au mépris de tous les règlements, dans une immense corrida, jouée au ralenti, où tous les coups étaient permis, des plus risqués aux plus pendables... Le spectacle, vu du ciel, était phénoménal quand le temps était dégagé...
Ce qui n’était hélas, pas le cas pour le moment ; Un marchand de sable facétieux déversait largement des tonnes et des tonnes de grains arrachés aux dunes du désert de Gobi, sur une ville à la visibilité réduite à moins de cinq mètres au niveau du sol. Ce type de tempête s’abattait normalement durant les mois de mars ou d’avril et il était assez inhabituel de voir Pékin, ou plutôt de ne plus voir Pékin, si tard dans l’année, mais le niveau de pollution du ciel continuait inexorablement de se dégrader malgré les promesses incessantes, les communiqués de victoire d’un Bureau de l’environnement qui ne cessait de mentir et de grandes campagnes pour replanter un arbuste alors que de l’autre côté de la Chine, les chercheurs de profit tronçonnaient à qui mieux mieux tout ce qui pouvait ressembler à un arbre...
Le ciel avait les jolies couleurs d’un tube de néon sur la fin de sa vie et la ville se débattait dans une mélasse poisseuse qui collait à la peau et aux paupières en s’infiltrant dans les poumons à chaque tentative d’inspiration. Ce genre de poisse durait généralement deux à trois jours avant de disparaître...
Pékin s’enlisait dans cette glue sableuse... Notre enquête aussi... Et le dernier attentat faisait de la maison poulagat la risée de toute la ville. L’avantage, c’est que nous étions de plus en plus nombreux à nous partager les sarcasmes... Les précurseurs, les organisateurs de la visite du Président et sa garde rapprochée avaient déjà débarqué, histoire de nous prêter main forte...
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Ce groupe des précurseurs comportait des gendarmes et quelques militaires dirigés par Hélène Mathos, une commissaire principale bien de chez nous, ce qui nous facilitait grandement la communication. Par contre la ville grouillait d’agents de toutes sortes et de tous services : les antigangs, les antiterroristes, les brigades d’interventions rapides, les DST, les vrais de la SGDE, du SGN, j’en passe pour faire court... A se demander qui gardait encore la boutique en France...
- Vous déconnez ! M’avait dit Weng, la veille, votre dernière valise diplomatique pesait neuf tonnes ! On ne s’est pas permis de regarder ce qu’il y avait dedans mais si vous comptez utiliser tout cet attirail sur le territoire chinois, il va y avoir des discussions pénibles en perspective... Vous nous avez ramené deux Mistral ! Je sais que cette année, les tartes à la crème volent bas ! Mais quand même ! Il y a des limites ! Vous avez pété les plombs !
Il avait en grande partie raison... Je l’avais rassuré en lui promettant que les engins devaient repartir aujourd’hui sur l’avion spécial qui les avait apportés la veille... Une chose était sûre : le climat se tendait et seule une avancée dans notre enquête pouvait refroidir une situation qui s’échauffait de jour en jour...
Je cherchais désespérément dans tous les indices exposés, un lien quelconque qui aurait pu encore nous avoir échappé, en passant en revue, pour la énième fois, le grand mur de béton nu sur lequel nous avions collé différentes photos, les copies des lettres de menace, et une grande carte de Pékin et de Chine sur lesquelles avaient été pointés et marqués différents secteurs et endroits en liaison avec l’enquête. Mais j’avais beau me creuser les méninges et me gratter le haut du crâne, rien ne me sautait aux yeux...
Sauf les reflets criards de l’horloge en forme de magnifique cascade fluorescente qui rythmait mes profondes réflexions en dégueulant à chaque seconde des cataractes en 3D. Une envie difficilement contrôlable de tirer dessus au fusil d’assaut, me prenait à chaque fois que je levais les yeux vers ce défi au bon goût et aux bonnes mœurs, mais cette monstruosité était un cadeau de Mimille qui n’était pas du genre à apprécier qu’on ampute sa trotteuse à coup de 475 A&M Magnum...
Vous connaissez la 475 ? Une petite cartouche développée par Atkinson et Marquart Riffle & Co., en Arizona en 1958 à partir d’un étui basé sur celui du 378 Weatherby Magnum élargi pour accepter des ogives de calibre 475. Je me sers parfois, pour rire, de ce type de cartouches au stand de tir. Le recul est phénoménal même avec une arme de 10 kg munie d’un frein de bouche, 4 à 6 coups en tir rapide vous secouent autant que deux rounds avec le champion du monde de boxe poids lourds. Ce type de balle peut vous assommer un éléphant pour une bonne demi-heure si par erreur vous ne l’avez pas tué du premier coup... Ce que je vous en dis, c’est juste pour passer le temps... Vérifiez quand même avant de tirer sur le fauteuil de votre salon que le mur de derrière a bien plus d’un mètre de béton d’épaisseur...
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Weng nous avait aidés à nous procurer un mobilier de bric et de broc, composé de quelques étagères dépareillées, de quelques planches posées sur des tréteaux. Grodaeg avait rajouté sa touche personnelle en dégottant on ne sait où six fauteuils à roulettes en cuir moelleux dont les dossiers surélevés, dignes de la salle du conseil d’une grande banque, juraient avec la rusticité des autres meubles. Cadeau d’une copine ? Allez savoir avec Grodaeg !
Les plaques du faux-plafond avaient été retirées, faisant apparaître les grosses gaines des conduites d’air conditionné et un fouillis anarchique de fils électriques multicolores qui couraient sur les tringles en acier du plafond pour relier les dizaines de machines électroniques de toutes sortes, ordinateurs, photocopieuses, fax, scanners, émetteurs-récepteurs, USP, téléphones, lampes et projecteurs qui transformaient la salle en une ruche bourdonnante et clignotante...
Je rêvassais en m’imaginant en Terminator 12 ou Rambo 23, pulvérisant les meubles et les équipements électroniques tout en pompant ma culasse d’un élégant mouvement de poignet entre deux lâchers de plombs dévastateurs...
De leur côté, histoire de passer le temps et de détendre l’atmosphère, Grodaeg et Mimille s’étaient lancés dans une grande course en fauteuils à roulettes, tout autour de la pièce... Huang debout sur un bureau leur servait d’arbitre... Les autres flics nous regardaient d’un air ahuri, en se demandant bien où la France et son Ministère de l’Intérieur avait pu dénicher des gugusses de cet acabit...
Sur ses entre fesses, Faudrey débarqua dans la pièce en gueulant comme un putois. Il rentrait tout juste d’un court aller-retour sur la France. L’Elysée l’avait convoqué pour avoir un rapport circonstancié. La prestation n’avait pas dû être de tout repos car on sentait bien comme une certaine nervosité dans son comportement... Pour rentrer dans la police, il faut suivre des cours de psychologie avancée : un visage cramoisi, des sourcils froncés, des cris un tant festifs, des coups de pieds dans la porte... peuvent très bien être le signe d’une certaine irritation... Il faut dire que Paris ne comprenait pas qu’une enquête aussi simple ne soit pas déjà résolue. Les sous-entendus et les allusions perfides s’étaient multipliés à tel point que Faudrey, qui n’en avait plus grand-chose à cirer, avait cru bon d’offrir, à deux reprises, sa démission...
La perspective d’avoir à expliquer un changement de stratégie aux Chinois, en soulignant quelque chose qui pouvait également passer pour une de leurs défaillances, avait rapidement, à chaque fois, calmé les esprits... Il était néanmoins important de progresser et Faudrey avait hâte de savoir si ses troupes, avaient avancé dans leurs recherches durant son absence... Il sortit de sa poche un de ces bons vieux sifflets qui avaient fait la renommée de notre maison et nous en joua un son si strident que nos deux compères faillirent en tomber de leurs sièges...
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- Bon ! La récré est finie. On se remet au boulot !
Mimille semblait content de son sort ; il venait par deux fois de battre Grodaeg, au tour du bureau en fauteuil à roulettes et, sur sa lancée, il paraissait avide de communiquer les dernières trouvailles de son enquête... Faudrey l’apaisa d’un geste de la main et se tourna vers moi :
- On commence par faire un point sur les différents entartages : Delamarne, du nouveau concernant le premier incident au Novotel ?
- Non, rien de rien... Weng a mis une escouade de détectives à la recherche d’une Audi noire ayant une éraflure grise au côté gauche... Mais vu le nombre d’Audi noires en ville et la façon dont ils conduisent, on se retrouve au bas mot avec quelques dizaines de milliers de suspects potentiels... Par ailleurs, nous avons présenté une photo montage de Vandanus coiffé avec la perruque blonde retrouvée dans sa chambre d’étudiant, lors de la perquisition. L’employé du Novotel qui avait vu l’agresseur l’a clairement identifié. Ce qui ne nous avance pas à grand-chose puisque Vandanus n’est plus en état de nous en apprendre davantage... Un étiquetage laissé sur un des antivols ayant servi à condamner les portes pour couvrir la fuite des assaillants nous a permis de remonter jusqu’à un magasin Carrefour du nord-est de Pékin, mais il s’y vend une bonne dizaine de ces engins tous les jours et là encore, la piste s’arrête...
Mimille s’était calmé. Il levait la main, comme à l’école, pour s’inscrire en premier sur la liste des prochains interrogés... Le Général, nullement impressionné par cette sagesse apparente, interpella Huang :
- Et toi, Huang, pour la tentative d’entartage du ministre au China Club ?
- On a l’ADN du sang prélevé sur les lieux de la fusillade. Cela nous permettra d’identifier le blessé si on arrive à mettre la main sur lui... Hélas, pour le moment il n’a pas refait surface. Weng a étendu la recherche dans tous les hôpitaux de Chine qui sont, de toute façon, tenus de déclarer les blessures par balle... Le tireur fait pourtant état d’au moins un impact dans l’omoplate gauche ; si le type n’est pas mort de sa blessure, il doit tout au moins être pas mal amoché... Et avec un peu chance, le motard de devant a pu également morfler.
La description de la moto est trop floue pour nous conduire sur une piste sérieuse et l’analyse de la crème du gâteau jeté contre la vitre blindée a permis d’établir avec certitude qu’il s’agissait en fait de crème à raser. Ce qui nous fait de belles jambes, mais quant à faire vraiment avancer l’enquête...
Ce coup-ci, Mimille n’y tenait plus ; Il sautillait sur place, le bras levé, comme un gamin prenant sa vessie pour un camion citerne et attendant une autorisation urgente...
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- Et toi, Grodaeg, du nouveau sur le premier entartage de Dupalet ?
- Oui et non... L’analyse de l’explosif n’a rien donné de particulier. Pas de signature en relation avec des explosifs similaires utilisés dans d’autres parties du monde. Weng par contre affirme que ce symtex ne peut pas venir de Chine. Il n’a pas voulu donner de détails mais il est catégorique. Faute de pouvoir connaître la provenance exacte de cette substance, la piste ne nous mène nulle part, mais cela accrédite et conforte la piste d’une équipe de terroristes venant de l’étranger.
Le téléphone qu’Isaac trouduc machin chose s’est fait piquer, est par contre plus loquace et plus sympa que son propriétaire ; il n’a pas de mal, vu que le propriétaire en question est vraiment le roi des trouducs ! J’ai rarement vu un gars aussi désagréable ! Il se croit vraiment sorti de la cuisse de Jupiter ! Remarquez qu’en fait, il n’est pas très loin de la vérité, il doit sortir de son trou de balle...
- Bon, Grodaeg, si tu le veux bien, tes états d’âme, tu pourrais les garder pour toi, intervint Faudrey, pour le moment, parle-nous plutôt de son téléphone, veux-tu...
- Les gars de Weng ont fait un travail formidable. Ils ont épluché tous les listing d’appels émanant des bornes de relais. Nos entarteurs se sont bien servis de ce téléphone pendant un bout de temps. La plupart des appels ont été faits à partir d’un grand quadrilatère situé au nord du Stade des Ouvriers entre le deuxième périphérique, la rue Dongzhimenwai, Sanlitun. Et Gongtibei road... Ce qui est intéressant puisque le mot écrit par Vandanus sur son paquet de cigarettes faisait également mention de Gongtibei road. Le téléphone a cessé d’émettre il y a une dizaine de jours, deux jours avant la deuxième agression dont Trouduc a été victime. Par contre, Le téléphone de Dupalet était vide ; seul son boîtier servait de déclencheur. Qu’ont-ils fait de la puce ? Mystère et boules de gomme... Ce dont nous sommes à peu près sûrs, c’est que la puce est désactivée et n’émet plus pour le moment...
- Il s’appelle Isaac Dupalet d’Estée... pas Trouduc, soupira Faudrey. Il redonna la parole à Huang, malgré une dernière tentative de Mimille qui, debout sur sa chaise, gesticulait en tous sens...
- Huang, c’est toi qui t’es occupé de la dernière agression sur Isaac... Quelque chose de particulier à rajouter ?
- Non, hélas... Le procédé était franchement sophistiqué. Les types ont utilisé une bonbonne d’airbag qui s’est gonflée quasi instantanément avec une mousse d’extincteur, un ballon en plastique combiné avec un gros pétard pour asperger et répandre la mousse partout dans la voiture. Du travail super, très sale avec beaucoup de bavures. Je ne comprends pas que Dupalet n’ait pas trouvé suspect le poids de sa boîte de chaussures...
Le chauffeur, le pauvre, a été asticoté par les mecs de Weng. Il est, semble-t-il, hors du coup. La boîte piégée a dû être déposée dans le coffre de la voiture au cours d’un incident qui l’avait opposé aux occupants d’une autre voiture lors qu’il prenait de l’essence, peu avant de charger son client... On peut penser qu’ensuite, il y a eu un léger quiproquo ; Ces gens ont dû penser que la voiture allait servir au vrai ambassadeur et pas à un ambassadeur de passage... Ils ont dû prendre Isaac pour Jacques Hobedeux...
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- Les indices mènent quelque part ?
- Pour le moment rien... On fait analyser la mousse et la bouteille de gaz ; on en saura peut-être un peu plus dans quelques jours. Une chose est sûre, ce n’était pas un gadget qu’on trouve prêt à l’emploi dans la boutique de farces et attrapes du coin...
- Et parmi les zouaves de la communauté française ? Du nouveau ?
- Rien à signaler à Canton ! Répliqua Grodaeg. Les gens du consulat ont été plus que serviables. Pelèze, le Consul général m’a promis de mobiliser ses troupes et de me faire remonter toutes les infos qui pourraient nous intéresser. J’ai également rendu visite à Julot Poèle, le Président de l’Antenne de Canton de la CCI... Notre histoire fait les choux gras de leurs longues soirées d’été, mais tous les gens que j’ai rencontrés là-bas m’ont dit qu’ils seraient fort surpris d’apprendre que ces entarteurs puissent venir du Sud de la Chine.
Mimille s’était rassis. Il boudait...haussant les épaules et soupirant lourdement à intervalles réguliers...
-Et toi Delamarne, à Shanghai ?
- Moi C’est kifkif... Même support de la part de Debrusselle, le Consul général de Shanghai et rien non plus à signaler parmi la colonie d’expats... Encore que... je n’ai pas pu tous les interroger ! Ils sont 5000 au bas mot. La population des expatriés a explosé ces dernières années et là je ne compte que sur ceux qui se sont régulièrement inscrits au consulat et dont on a la trace. Il y en a bien mille ou deux mille de plus qui doivent traîner dans la ville sans qu’on le sache... Je ne me suis contenté d’interroger les plus connus. Dulion m’a pas mal aidé. Il a organisé pour moi une réunion des CCE locaux, ce qui m’a permis de voir en une fois la plupart des gros patrons locaux... Aucun n’avait de piste sérieuse mais tous étaient plutôt contents de profiter de mon passage pour en apprendre un peu plus. Ils m’ont quand même tous promis d’être vigilants et de nous avertir si quelque chose ne leur paraît pas catholique... Mais rien de plus pour le moment...
Côté Chambre de Commerce de Shanghai, j’ai vu Aline de Plougaren, la Présidente, une vieille connaissance... Vous vous rappellerez certainement que c’est elle que nous avions récupérée pas mal amochée au cours d’une de nos aventures à Shanghai, il y a de ça quelques années ; elle s’était fait enlever par une bande de malotrus qui nous avait donné pas mal de fil à retordre. Tout est, semble-t-il oublié et sans trop de rancune. Elle est toujours sur place, indéboulonnable, fidèle au poste. La Chambre regroupe une bonne partie des sociétés installées sur place. Je lui ai demandé de sensibiliser tous ses membres au sérieux de la situation. Je crois qu’elle a compris que nous n’avions pas à faire qu’à de joyeux plaisantins...
- Et, chez les Français de Pékin ? Questionna le général.
- J’ai vu la plupart des gens qui comptent ou qui croient compter, ces derniers étant nettement plus nombreux... J’ai commencé par l’ambassade ; Il y règne une franche camaraderie et personne ne dénonce personne, mais tout le monde verrait bien son voisin de bureau complice du gang de la tarte à la crème... Yves Apeiller, le Consul Général de Chancellerie, m’a donné la liste remise à jour des Français installés en Chine et inscrits auprès d’un consulat...
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Son équipe a fait un boulot formidable. Ils ont téléphoné à des centaines et des centaines de gus pour vérifier leur présence... Pas mal d’inscrits sur les registres de l’Ambassade étaient des gens partis depuis pas mal de temps et qui ne s’étaient pas donné la peine de se faire rayer des listes consulaires. Mais beaucoup de ces gens disparus ont été, dans le même temps, remplacés par deux autres personnes... La liste actuelle a doublé de volume comparée à celle que l’on nous avait remise, il y a quinze jours. Je l’ai envoyée au Fichier Central à tout hasard...
A L’École Française de Pékin, là c’est le pompon ! Ce sont les seuls qui se foutent de notre histoire. Monique, la prof de dessin qui est là depuis pas mal d’années m’a fait rencontrer la plupart de ses collègues et j’ai même participé à une réunion d’un conseil d’administration pas piqué des hannetons ! Un vrai happening ! Un nouveau lycée doit être construit sur le site de la nouvelle ambassade qui verra peut-être le jour dans les trente ans à venir... Dans cette optique, l’Ambassade veut changer les statuts de l’École pour en faire une École de la République. Le Docteur No, Le patron du Conseil d’Administration a rué dans les brancards et harangué ses troupes pour une grande croisade contre l’Administration qui ne voit, d’après lui, que le pactole de quelques centaines de milliers d’euros qui traînent dans la trésorerie de l’établissement... Ça a été saignant !
- Et alors ?
- Alors, rien. Tout le monde a voté pour les changements de statuts, y compris lui...
- On a peut-être des extrémistes dans ce groupe ? Regarde aux Etats-Unis, il y a bien eu des gens assez fous pour faire péter un immeuble du FBI par haine de l’administration... On pourrait avoir un énergumène de ce genre dans leurs rangs ?
- A première vue, ce n’est pas le genre... C’est plutôt du type ballon péteur : une fois que tu t’es assis dessus, ça fait du bruit un coup mais après t’as plus rien, même pas l’odeur. Dans la communauté d’affaires, rien non plus de bien marquant. Tout le monde dénonce tout le monde, histoire de rigoler... Chacun y va de sa liste de suspects... La palme revient à Finet-Dinon, qui se place loin devant au hit-parade des criminels potentiels. Je dois encore déjeuner avec lui à midi, mais je pense que tous ses amis qui lui veulent du bien font fausse route... Lui et ses copains du Clan du Ritan sont a priori hors de cause. Ils seraient tous capables d’entarter leur prochain, mais aucun ne prendrait le risque de se faire tirer dessus pour une raison aussi futile. Par contre, ils sont tous avides de connaître le nom de celle ou de celui qui a entarté Teuton. Celui-là a gagné leur estime et leurs félicitations comme bienfaiteur de la communauté...
Je me suis aussi payé un grand tour du côté des femmes d’expats. Elles ont tout un tas de groupements, de clans, d’associations... Pékin Accueil, UFE, les groupes de Taichi, les associations caritatives, j’en passe et des meilleures... mais aucune d’elles ne semble diriger un réseau terroriste.
- Mimille ? Tu as creusé la piste de notre jeune Vandanus ?
Mimille poussa un soupir de soulagement dédaigneux. Il sortit un papier huileux de la poche de son pantalon et commença son rapport :
- Affirmatif. Le rapport d’autopsie, je ne reviens pas dessus, vous le connaissez déjà : une capsule de cyanure à effet retard et une dose d’amphétamines à vous faire planer un mammouth. Je vous fais un petit aparté pour vous donner les résultats tout frais des analyses pratiquées sur les papiers utilisées par les entartreurs pour nous adresser leurs messages. Aucune trace d’ADN, pas de salive, pas de cheveux... mais une certitude : toutes les lettres, sauf celles de Chengdu, ont été écrites à partir d’une vieille machine manuelle du siècle dernier ! Un truc qui doit avoir plus de trente ans ! Et frappées par un droitier vraisemblablement, car les lettres à droite du clavier sont tapées plus fort que celles de gauche, et sur un ruban qui arrive au bout de son rouleau... A tout hasard, Weng a fait mettre des rubans neufs bien en évidence dans pas mal de boutiques de la ville avec ordre de le prévenir à chaque fois que quelqu’un en achètera... Plus personne ne se sert de machines aussi archaïques... On a peut-être une chance que nos malfrats se laissent tenter s’ils aperçoivent un de ces rubans d’encre.
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Côté Vandanus, la perquisition dans sa chambre d’étudiant à l’université de Beida et la reconstitution d’une partie de son emploi du temps nous ont permis quelques trouvailles intéressantes. Les quelques personnes qui l’approchaient nous ont confirmé que son train de vie s’était nettement amélioré “ses derniers temps”. Une des copines qu’il tirait de temps en temps s’est vue invitée chez FLO, le meilleur resto français de la ville ; Vandanus a même commandé une boutanche de Clos d’Estournel qui lui a coûté bonbon. Ça ne l’a pas empêché de baiser aussi mal que d’habitude, m’a dit la fille... Il paraît que c’était un vrai lapin ! Douze petits coups sans préavis et bing le feu d’artifice final... A la pauvre fille de se finir en mode manuel. Mais qu’est-ce qu’on leur apprend maintenant à nos jeunes ?
- Mimille, intervint Faudrey, tu es dans le vif du sujet mais ce n’est pas vraiment le sujet qui nous intéresse... C’est tout ce que tu avais à nous dire ? Tu as fini ?
- Mais non ! Attendez la suite vous allez voir ! Excusez-moi, dans le feu de l’action, je m’emporte ! Bon, où en étions-nous ? Nous avons retrouvé dans ses affaires des boîtes d’allumettes similaires à celle qu’il avait sur lui au moment de sa mort à Tianjin. Ces boîtes proviennent, comme vous le savez, d’un restaurant belge, « Chez Lormel », situé lui aussi en face du Stade des Ouvriers. Même si on avait rien trouvé sur Vandanus chez Lormel, ça ne pouvait pas être une simple coïncidence. Le resto belge est situé sur Gontibeilu pas si loin que ça de la porte Est du stade et c’est le quartier signalé par Grodaeg, d’où émettait la puce du téléphone portable d’Isaac Trouduc.
Cela faisait un faisceau de présomptions trop significatif pour pouvoir être innocent. J’ai donc décidé de continuer à fourrer mon nez dans le restaurant et à chercher l’indice qui continuait à nous échapper... Et j’ai eu un coup de pot terrible... Parce qu’au début, chou blanc ! Avec Grodaeg, nous avons interrogé tous les employés du restaurant et même le patron, Monsieur Lormel, un Belge sympa du tonnerre qui ne fait pas de manière et qui t’invite tout de suite à prendre une bière, comme s’il te connaissait depuis des années... Il a une bière blanche, de la Hoogarden qui est...
Faudrey secouait la tête avec un soupir de lassitude, en se passant la main sur le visage :
- Cela ne te ferait rien de nous dire ce que tu as trouvé plutôt que de nous parler de bière blanche... Parce que pour le moment, il n’y a rien dans ce que tu nous racontes que nous ne sachions déjà...
- J’y viens... Donc, c’était pour dire que, au resto, personne ne se rappelait avoir vu notre Vandanus de près ou de loin, avec ou sans perruque blonde. Il y a 3 jours, je suis retourné au restaurant voir Lormel, on a bu une mousse histoire de parler et, juste au moment où j’allais le quitter, arrive une petite mignonne, belle à croquer, une minijupe à ras de la ceinture sous prétexte qu’elle avait pas besoin d’être plus longue vu qu’en dessous, elle portait un short à peine plus gros qu’un string.... Et des jambes... Ouah ! Vous verriez ses jambes ! Pas comme celles de la fille qui fait 87-60-77 de mensurations... et pareil pour l’autre jambe !
- Mimille...
- Bon ! Ok... C’était une blague... Bon, j’en étais où ? Ah oui ! Je ne pensais pas vraiment à Vandanus quand je l’ai vue mais, comme j’ai le boulot dans la peau -vous me connaissez- je lui ai proposé de venir voir ma collection d’insignes de police dans ma chambre à l’hôtel. Ce n’est pas la fille à faire des manières ni des histoires pour rien... Elle est venue hier soir, elle s’est assise dans le canapé et je lui ai préparé un cocktail à partir d’alcool de cinq céréales, additionné de sirop de banane et de liqueur de kiwi, dans lequel j’ai l’habitude de rajouter, juste avant de servir, un zeste de...
- Mimille...
- Ok, Ok ! Comme je ne voulais pas qu’elle froisse sa minijupe, je lui avais proposé de l’enlever, pour qu’elle soit aussi plus à l’aise... Puis, comme j’étais occupé avec le cocktail dans la cuisine, elle m’a demandé où elle pouvait prendre une petite douche... C’est vrai que l’été avec la clavicule, faut beaucoup boire mais faut aussi prendre des douches pour se rafraîchir... J’ai une voisine à Paris qui est pareille qu’elle, à chaque fois qu’elle vient à la maison, elle me demande de se doucher et pendant ce temps-là, il faut que je joue avec son petit chien ; un chichiwouawoua qu’elle appelle ça...
- Mimille ! Mais ce n’est pas vrai !
- Attendez, faut bien que je vous raconte... après vous n’allez rien comprendre à mon histoire et faudra que je reprenne tout. Bon, j’en étais où ? C’est simple, vous me déconcentrez et après, je ne sais plus où j’en suis...
- Elle prenait une douche, dans ta salle de bains... lui souffla Huang, bonne âme...
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- Oui, c’est ça ! Je me suis rappelé que je n’avais pas remis le tapis en plastique sur le sol de ma salle de bains qui est glissant si on le mouille et qu’on n’y met rien dessus... alors, je me suis fait du souci, je suis allé voir si elle n’avait pas besoin d’aide. Ça tombait bien, elle s’apprêtait à sortir de la baignoire, avec un joli chapeau de douche que je garde toujours au cas où... J’ai pris la serviette pour l’aider à s’essuyer et... Ok, je vous passe les détails, puisque vous ne voulez que l’essentiel, mais c’est après, lorsque j’ai bien vu que ça la fatiguait de rester en appui sur les bras avec les jambes en l’air et la tête en bas, que je lui ai proposé de changer et de prendre appui sur l’évier pendant que je lui faisais une demi brouette finlandaise en lui tenant une jambe sous le bras et en faisant couler l’eau chaude, avec la douche ; c’est une variante de la brouette japonaise qui consiste à faire couler l’eau froide...
Faudrey se tenait la tête tandis que nous retenions mal le fou rire qui nous secouait...
- C’est à ce moment-là, comme elle avait le nez comme qui dirait, à ras du miroir, qu’elle a louché sur les photos que j’y ai collées et qu’elle a vu la photo de Vandanus... Et bien vous savez quoi ? Elle l’a reconnu ! Elle a travaillé un soir chez Lormel pour remplacer une copine au bar à l’entrée. Comme elle ne fait pas ça tous les jours, ça l’a marquée... Eh bien, justement ce soir-là, Vandanus s’est pointé au restaurant pour y rencontrer quelqu’un. Comme le mec n’était pas arrivé, il s’est assis sur un des tabourets du bar et a fait un brin de causette avec elle. Il en a profité pour essayer de piquer une dizaine de boîtes d’allumettes dans le panier et elle lui a fait les gros yeux. Elle a eu peur de se faire engueuler par le patron alors elle lui en a fait recracher la moitié... Ensuite le mec que Vandanus attendait est arrivé. Elle n’a pas fait attention au type, il ne l’a pas marquée... Etranger, entre 40 et 70 ans, taille moyenne et pas de signe particulier, cheveux peut-être noirs ou blonds et les yeux comme tout le monde... En clair, elle ne se rappelle pas vraiment de lui mais, par contre, le gars a été rejoint un peu plus tard par un autre invité plutôt moche, genre vieux dégueulasse et devinez quoi ? Je vous le donne en Mimille ? Je suis sûr que vous ne trouverez pas...
- Mimille, on n’est pas là pour jouer aux devinettes...
- Ok ! Vous donnez votre langue au chat... Le mec portait une écharpe blanche autour du cou, malgré la chaleur !
Tout le monde sursauta... Mimille avait fait son effet et venait de marquer un point...
- Là, c’est vrai que ça commence à être intéressant. On parle bien du même ?
- Sûr et certain. Elle a reconnu formellement Isaac Dupalet, avec ou sans écharpe, au milieu d’une dizaine de photos que je lui ai montrées... Et par-dessus le marché, elle se rappelle très bien que le type en question était très désagréable et ne faisait que mater son décolleté...
- Oui, là, bien sûr, il y a quasiment plus de doute... Il va falloir que nous ayons à nouveau, une petite conversation avec Dupalet. Je vais m’en occuper. Je vais y mettre les formes. C’est un ambassadeur en fin de parcours, mais un ambassadeur quand même... Pendant ce temps-là, Mimille, tu feras venir ton témoin pour une confrontation discrète... On avance enfin d’un pas ! Il faut absolument qu’on arrive à remonter jusqu’au type qui était avec eux et qu’on comprenne ce que Dupalet d’Estée foutait là...
Autre chose, Mimille ?
- Bah, oui... Vous ne me laissez pas le temps de finir. Le type a remis une enveloppe à Vandanus. La fille dit qu’elle contenait dix billets de 500 quelque chose, des biffetons qu’elle ne connaissait pas... pas des dollars en tout cas, ni des renminbis... J’avais bien sûr, aucun biffeton de 500 euros à lui montrer. Ce n’est pas avec une paie de fonctionnaire qu’on peut connaître ce genre de coupures...Mais à priori, ça ressemble aux billets de 500 euros retrouvés sur Vandanus à Chengdu.
- Dis donc ! Comment elle sait tout ça ta petite ? Tu es sûr qu’elle ne nous mène pas en bateau... Trop ça paraît louche...
- Tu parles que je l’ai cuisinée d’une main experte... La droite, parce que la gauche, elle était assise dessus. Elle m’a tout raconté : Son enfance, sa vie chez ses parents, le fiancé de sa sœur... Je sais tout. Je sais aussi qu’elle a retrouvé Vandanus plus tard dans la soirée et qu’ils ont passé un moment ensemble dans un petit hôtel près du Kunlun, sur le troisième périphérique et qu’il a encore baisé comme un lapin à un coup... Voilà pourquoi elle sait tout ça...
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- Mimille tu as fait un travail superbe ! Tu as encore des trucs à nous apprendre ?
- Ouaips ! Encore des tonnes ! Aujourd’hui c’est Super-Mimille ! Je vous l’avais dit mais vous ne vouliez pas le croire !
Il sortit un nouveau papier, toujours aussi froissé, mais cette fois-ci de la pochette de sa chemise :
- Il y a la facture de China Telecom qu’on a trouvée dans la poubelle de Vandanus, au cours de la perquisition, mais rien de bien sensationnel de ce côté-là... Je l’ai donnée à Lili pour qu’elle fasse une petite enquête. Elle a pu remonter jusqu’à la fille qui l’a émise. La fille a vaguement reconnu Vandanus, mais sans garantie. Il faut dire que les gens défilent sans arrêt devant son guichet et qu’elle y voit pas mal d’étrangers également. Par contre, il s’agit d’une facture de carte puce téléphonique et les types de Weng vont tenter de retrouver sa trace mais, à mon avis, ça ne devrait pas nous mener très loin... Par contre j’ai encore un truc...
- Bon Mimille accouche, on est pressé ! Intervint le Général, c’est quoi ton dernier truc ?
- L’adresse laissée par Vandanus sur le paquet de clopes... J’ai trouvé où elle mène !
Nous le regardions tous d’un air incrédule... Nous avions planché pendant des heures sur cette énigme, visité des dizaines d’appartements dans le périmètre indiqué par Vandanus, et questionné des centaines de personnes du quartier...
- Je vous en bouche un coin, hein ? Et vous allez voir, vous allez tomber sur le cul quand je vais vous dire où c’est !
- Bon Mimille tu craches ta sauce oui ou non ?
- Vous savez pourquoi vous vous êtes plantés ? Parce que vous prétendez tous connaître la Chine ! C’est votre arrogance qui vous a aveuglés ! Le Vandanus, il s’est foutu de votre gueule ! Il n’était pas si con tout compte fait ! Ce n’est pas une adresse, c’est un numéro de téléphone ! Gongti Stade Est, sortie Est, à six cents pas, ce n’est pas une maison de rendez-vous, ça veut simplement dire 6539 1353, en comptant les lettres de chaque mot ! Et vous savez qui répond à ce numéro d’enfer ? D’après Weng, qui le tient de l’Administration des télécommunications qui a consulté son annuaire...C’est...
- T’accouches oui ou merde ! S’écria Grodaeg.
- La femme du Ministre Conseiller de l’Ambassade ! La mère Catouelle, la copine de Delamarne !
Pour le coup, j’étais vraiment bluffé :
- Qui ? Catouelle ? Impossible ! Je la connais depuis plus de vingt ans ! Jamais elle ne se compromettrait avec des escrocs... Elle a un caractère d’enfer mais quand on la connaît, c’est la crème des femmes. Tu es sûr de ton info Mimille ?
- Ça vient de chez Weng... Si tu veux en avoir le cœur net, tu n’as plus qu’à lui demander...
- Mimille ! Je ne sais pas ce que tu as mangé ces derniers jours mais tu as fait un travail formidable ! C’est bien la première fois qu’on a l’impression de progresser !
Si on conclut, c’est la première fois qu’on a au moins un début de piste : un étranger ayant payé Vandanus et connaissant Dupalet. On a Dupalet sous la main, on devrait pouvoir remonter jusqu’à ce type. C’est leur première erreur. Cette fois-ci, je le sens, on tient le bon bout... Je m’occupe de Dupalet. Toi, Delamarne, tu m’as dit que tu avais un déjeuner avec Finet-Dinon et sa bande ; vas-y si tu as le temps ; mais avant passe chez Madame Catouelle ! Cela me paraît être le plus urgent ; il faut que tu tâches de comprendre pourquoi Vandanus avait son numéro en code, sur son paquet de cigarettes. C‘est trop improbable pour être une coïncidence. Il y a forcément un lien entre elle et ce Vandanus. C’est une copine à toi ! Trouve ce qu’il y a là-dessous !
On se retrouve tous aux environs de 17 heures pour un nouveau débriefing. J’aurai, je l’espère, de bonnes nouvelles à vous annoncer... et Delamarne aussi j’espère...
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« PEKIN, CE N’EST PAS DE LA TARTE » est un roman de pure imagination, dont le seul but est de vous distraire et, si possible, de vous faire sourire. Les personnages sont fictifs et les faits relatés n’ont jamais eu la moindre réalité.
(À suivre, la semaine prochaine)
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