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Pékin ce n’est pas de la tarte

Chapitre V

Les Catouelle habitaient un appartement dans une des résidences pour diplomates de la capitale, un peu au Sud de l’Ambassade, face au Grand magasin Pacific. Monsieur Catouelle était le Ministre Conseiller de l’Ambassade, autant dire, le numéro deux. Comme il aimait à le répéter, c’était sa cinquième nomination en Chine, ce qui en faisait un vieux routard de ce pays.

Je m’étais permis de sonner deux trois fois, sans résultat apparent. En cette heure matinale où les diplomates diplomatisent, c’est finalement Berthe Catouelle en personne qui vint m’ouvrir la porte.

- Ha ! C’est toi qui fais tout ce boucan ! Tu as du pot ! Si ça avait été quelqu’un d’autre, ça aurait bardé ! J’ai horreur qu’on s’acharne sur ma sonnette !

Prends-toi un café dans la cuisine et viens t’asseoir dans le sofa du salon. Je te rejoins dans une minute, le temps d’enfiler un fute...

Elle avait de jolis bigoudis dans les cheveux et une nuisette vermillon à faire trembler un percheron. Je m’empressai d’exécuter ses ordres et profitai de l’attente pour parcourir la bibliothèque. Des centaines de volumes sur la Chine couvraient les murs de la salle à manger. Les derniers arrivés s’empilaient au bout d’une étagère, attendant leur classement futur. Le dernier de la pile était un Livre de Billeter, Contre François Jullien, et celui de dessous un livre de François Chieng qui s’appuyait sur la pensée du même François Jullien pour mieux comprendre la pratique de la Chine... Qui fallait-il croire ?

- Ça y est ? T’as finalement appris à lire ?

Berthe était revenue, dans un large pantalon noir qui ne l’affinait guère et sans les bigoudis...

- Tu les as lus ? Lui demandai-je en lui montrant les deux livres.

- Tu crois que j’ai que ça à foutre pour lire des conneries pareilles ? Ce sont deux peaux de couilles ! Tu n’en as pas un pour racheter l’autre. Depuis que mon homme a sorti son livre sur la poésie Tang, il est censé faire partie de la confrérie... Et comme en plus il est ministre conseiller, ils doivent penser qu’il vaut mieux l’avoir à la bonne, alors ils se croient obligés de nous dédicacer leurs livres. Je ne vois pas pourquoi faudrait en plus que je me croie obligée de les lire... De toute façon Billeter, je ne comprends rien à ce qu’il écrit et l’autre, je le comprends trop... Le Chieng, c’est la cinquième colonne larmoyante ! Ne dites surtout pas du mal de la Chine : si quelque chose vous choque, c’est simplement une différence d’approche et si vous croyez qu’on est en train de vous baiser... Pas du tout ! C’est simplement une différence de culture... Payez vingt euros pour lire des conneries de ce genre, merci ! Très peu pour moi ! Mais tu n’as sûrement pas fait tout ce chemin jusqu’ici pour me parler littérature, qu’est-ce qui me vaut l’honneur de ta visite ?

++++

- Vandanus ? Tu connais cet oiseau-là.

- Avec un nom comme ça, ça doit être le frère de raclure-d-aisselles ou de vapeurs-pédestres... mais à part ça, non je ne vois pas... Je devrais ?

- On a retrouvé ton numéro de téléphone en code, sur son cadavre...

- Et tu penses que c’est moi qui l’ai buté ce cave ? C’est pour la caméra invisible ou t’as fumé un joint ?

- Ni l’un ni l’autre, c’est la pure vérité...

Je lui exposai la situation en détail, en lui expliquant ce que nous pensions être la solution du code :
Gongti Stade par Sortie Est à six cents pas, soit 65391353... C’est bien ton numéro.

- Combien tu dis ? Faut que je vérifie. J’ai horreur des chiffres et je me téléphone rarement... J’ai déjà du mal à me rappeler le téléphone des autres alors le mien...
65391353... Hé bien !... T’as tout faux ! Tu peux essayer si tu ne me crois pas. Mais il n’y a pas de raisons que ça sonne ici ! De toute façon, depuis qu’on a un nouveau numéro, ça ne sonne plus que très rarement...

- Vous avez un nouveau numéro ?

- Ouais ! On avait un taré qui nous appelait toutes les nuits pour nous susurrer des trucs dans un dialecte imbittable, que l’on n’a jamais compris. On a été obligé de prendre un nouveau numéro pour qu’il arrête de nous brouter le pistil...

- Ça ne serait pas votre ancien numéro par hasard ?

- Ah, ouais... pas con ! Je vais regarder...

Elle ouvrit un tiroir de commode et en sortit une liasse de vieilles factures...

- Dans le mille ! T’as gagné ! T’es bien le meilleur flic de France, y a pas de doute ! Ça fait quand même plaisir de savoir qu’on ne paie pas nos impôts que pour des branques...

- Et tu en as fait quoi de ton ancien numéro ?

- Je l’ai refilé à mon voisin du dessous, Finet-Dinon, qui l’a refilé à je ne sais pas qui... Le jeu c’était de le garder à notre nom pour que l’autre déjanté croit toujours nous emmerder quand il appelle... Tu veux que j’appelle le Finet-Dinon pour qu’il t’en dise plus ?

- Non, t’es gentille... Ce ne sera pas la peine, il doit passer me prendre dans une demi-heure pour m’emmener déjeuner. On a rendez-vous en bas de l’immeuble...

- Ça veut dire que je vais être obligée de me farcir ta présence pour encore une demi-heure !

Je m’empressais de me lever :

- Mais non, si tu as des trucs à faire je peux l’attendre en bas...

D’une légère bourrade, Berthe me renvoya valdinguer dans le canapé :

- Mais qu’il est con celui-là ! Tu parles que si je ne voulais pas te voir, ça fait longtemps que je t’aurais foutu à la porte, gros nigaud !
Alors, vous en êtes où de votre enquête ? Au lieu de courir après des numéros de téléphone vous feriez mieux d’arrêter les coupables ! Si vous les laissez continuer, ils vont bientôt finir par entarter mon petit mari ! Et ça, ça ne sied pas à un futur ambassadeur !

- Tu n’as pas peur que ça lui porte la poisse où que cela hérisse un certain nombre de personnes, de dire partout comme ça que ton mari va devenir ambassadeur de France en Chine ?

++++

- Premièrement, je ne suis pas superstitieuse. Deuxièmement, je ne le dis pas à tout le monde : je le dis aux copains que ça fait rire et aux cons que ça dérange ! Pas aux autres ! Ces mecs du Quai d’Orsay, ce sont tous des eunuques ! Il n’y a que leur mesquinerie qui puisse rivaliser avec leur connerie ! Et tu voudrais que je les ménage ! Faudrait peut-être qu’ils songent à embaucher des hommes comme moi, s’ils veulent remettre leur maison sur pied... Tout part en couille là-dedans ! Bon, à part ça, vous allez les arrêter oui ou non ?

- On va peut-être y arriver grâce à toi, ma belle, lui dis-je en lui faisant la bise pour prendre congé, si je retrouve le propriétaire actuel de ta ligne, j’aurais fait encore quelques pas dans leur direction. Alors surtout, ne va pas téléphoner à ton ancien numéro, sitôt que j’aurais le dos tourné ; tu risquerais de leur mettre la puce à l’oreille et de tout foutre en l’air. Je compte sur toi...

Finet-Dinon m’attendait au volant de sa voiture, un autre passager à ses côtés. La tempête de sable pesait, basse et lourde comme un couvercle, sur la ville gémissante, en proie aux longs bouchons... Mais le vent venait de se lever, laissant entrevoir çà et là, des lueurs d’espoir et des écharpes de visibilité qui se découpaient dans le manteau de poisse comme des lambeaux d’ouate cotonneuse, arrachés à la doublure d’une pelisse déglinguée... Je lui fis un petit signe pour lui demander de descendre de voiture pour m’entretenir quelques instants avec lui :

- Avant toute chose, dis-moi ce que tu as fait de la ligne de Catouelle, celle sur laquelle appelait un détraqué ?

- C’est quoi encore ce traquenard ? Tu pourrais commencer par me dire bonjour et si tu veux une ligne fixe, dis-le-moi, je t’en ferai tirer une neuve plutôt qu’une ligne pourrie. La ligne que tu cherches, elle est dans un appartement dans le troisième immeuble de la résidence, mais l’appart est vide maintenant.

- Qui habitait dedans ?

- Personne. Je l’avais retenu pour un ingénieur de chez Plastic Omnium qui devait résider à Pékin, mais finalement le gars résidera à Shanghai.

- Personne n’a habité là ?

- Si, un Corse pendant une quinzaine de jours, mais il est parti depuis.

- Un Corse ?

- Oui, un certain Cucchini, un mec que connaissait Baraka, le patron du Service Culturel. Il est là pour l’exposition des peintres impressionnistes. Je lui ai laissé l’appartement pour le dépanner quelque temps.

- Qu’est-ce que tu sais sur lui ?

- Pas grand-chose de plus que ce que je viens de te dire ; C’était un copain de Baraka, je ne lui ai pas demandé ses papiers ni les raisons de son séjour. Il est fort poli au demeurant... Je lui ai proposé de prendre un verre lorsque je lui ai remis les clés de l’appartement mais il a refusé ; il avait quelque chose d’urgent à faire... Demande à Baraka si tu veux en savoir plus.

++++

- Tu ne saurais pas, par hasard, où il se trouve actuellement ?

- Qui, Baraka ou le Corse ?

- Le Corse.

- C’est marrant que tu me demandes ça à moi, parce que je dois être l’une des rares personnes qui sache où il se trouve, ton gars. Il est descendu au Novotel de la Paix près de Wangfujin, mais il s’est enregistré sous un autre nom.

- Comment tu sais ça ?

- Je t’en bouche un coin, hein ? Un truc con ! Je buvais un coup dans le hall de l’hôtel quand je l’ai aperçu. Il a discuté quelques instants avec une fille de la réception puis il est sorti de l’hôtel. Je me suis aperçu qu’il avait oublié une chemise de documents sur le comptoir. Je n’allais pas lui courir après, ce n’est plus de mon âge ! J’ai simplement demandé à la fille de déposer cette pochette dans la chambre de Cucchini. Comme elle ne le trouvait pas sur son ordinateur, je lui ai précisé que c’était le monsieur qui venait de sortir et elle s’est écriée : « Ah ! Monsieur Baraka ! » Ton Cucchini est tout simplement enregistré sous le nom du Conseiller Culturel ! Il ne s’en fait pas !

Le temps de passer ces infos à Grodaeg et de m’assurer du silence de Finet-Dinon et nous montions dans sa voiture :

- Vous m’emmenez déjeuner où ?

- On part au Park du Ritan. On a hésité entre la Mansarde, son resto pourri, ajouta-t-il en me montrant du doigt son copilote. Il fait les meilleures crêpes à la blanquette de veau de la ville, encore qu’il y mette un peu trop de gelée de groseilles à mon goût... Ou Chez Adel, le seul capable de rivaliser avec lui : le meilleur couscous de Pékin avec des merguez faites maison et roulées sous les aisselles qui n’ont pas leurs pareilles dans toute l’Asie !

Comme de bien entendu, tu dois t’en douter, on a choisi la troisième solution, celle qui n’était pas au programme ! On a demandé à Orillin, son cuistot, de faire traiteur et par la même occasion, je suis passé chez Adel prendre quelques dizaines de merguez, histoire de ne pas faire de jaloux !

Avec cette cochonnerie de temps, de toute façon, ce n’est même pas la peine de penser vouloir aller trop loin... Déjà qu’en temps normal, la circulation est un enfer, je ne te dis pas quand il fait ce temps-là ! Si, dans deux ans, ils ont un temps comme ça pour les jeux olympiques, ça va être la fête ! Si par miracle ils arrivent à avoir les coureurs sur la ligne départ, les mecs ne feront pas plus de vingt mètres au sprint avant d’être asphyxiés et, de toute façon, le chronomètre électronique ne verra même pas passer les survivants sur la ligne d’arrivée... Ça va être un bordel, ces jeux olympiques !

Et tous les cons qui continuent à se battre pour construire des usines de nouvelles voitures, sous prétexte que le marché est incommensurable ! Ils vont les mettre où leurs bagnoles ? Si on avait des capitalistes moins bornés, ils investiraient plutôt dans des parkings... Il n’y aura bientôt plus la place de mettre une nouvelle bicyclette sur le macadam, et ces tarés continuent de nous bourrer le mou avec des communiqués de presse triomphalistes annonçant tous les trois jours la signature d’un accord pour une nouvelle chaîne de fabrication de 300 000 véhicules... ou plus...

++++

Deumile, le patron du restaurant la Mansarde, était assis devant, à la place du mort. Il avait ouvert ce restaurant crêperie, peu de temps auparavant, à la fin de son contrat chez FLO. Orillin, le cuisinier lui avait emboîté le pas et leur restaurant était devenu assez vite « The » resto français de la capitale. J’avais dîné chez eux, pas plus tard qu’hier soir...

Finet-Dinon, quant à lui, labourait tous les chemins de Chine depuis plus de vingt ans et s’était fait une solide réputation auprès des petites et moyennes entreprises qui tentaient de ne pas perdre trop d’argent dans cette tirelire des Danaïdes que pouvait très vite devenir ce fabuleux marché chinois... C’était le don Quichotte de la communauté française. Ses assauts répétés contre les fonctionnaires, les bons à rien, les ministères, l’Ambassade et tout ce qui avait de près ou de loin l’allure d’un officiel, avaient la finesse des bulldozers des chantiers de démolition qui dévastaient la ville... Et l’évocation de son seul nom suffisait à déclencher une hystérie de terreur au sein de la Chambre de Commerce avec laquelle il avait toujours entretenu des relations un peu tendues.

Je le regardais d’un œil amusé, tout en surveillant la route de l’autre oeil car, malgré la visibilité réduite à néant et le trafic cloué sur place, Finet-Dinon n’en essayait pas moins de lancer sa Santana à fond la caisse sur le trottoir, rasant les passants qui se hasardaient dans cette mélasse et slalomant entre les lampadaires, les poubelles, les marchands à la sauvette, les mendiants et les petits chiens à leurs mémères qui depuis quelques années avaient quitté les étals des restaurants spécialisés pour réapparaître en tant qu’animaux domestiques non consommables...

- On peut dire que tu n’as pas vraiment changé... depuis vingt ans que je te connais, tu gueules toujours autant et tu conduis toujours aussi mal...

- Oh là là ! Je sens que tu vas nous le mettre en colère ! Murmura Deumile, entre ses dents, en se ratatinant sur son siège.

- Oh ! Ne m’emmerde pas avec tes conneries ! Tu ne vas pas t’y mettre toi aussi ! Tu n’as pas remarqué qu’il y a trois pédales aux bagnoles ? S‘ils ne voulaient pas qu’on roule, ils n’auraient pas mis d’accélérateur ! Ça fait plus de trente ans que je roule comme ça et je n’ai jamais eu un seul accident ! Tu préfères toi aussi que je roule moins vite et que je me paie un camion ?

- Non, non ! Je n’ai rien dit... Regarde la route et ne t’excite pas... Dis-moi, la dernière fois que je t’ai vu, il y a de ça un peu plus d’un an, la Chine allait déjà très mal... Aux dernières nouvelles, elle ne s’est toujours pas effondrée. Il n’y aurait pas comme des petites failles dans tes pronostics ? Parce que côté économie, la Chine affiche plutôt une santé insolente...

- Alors là, il cherche vraiment la bagarre ! s’écria Deumile, en serrant sa tête entre ses bras de façon à se protéger d’une probable explosion...

- Fais pas chier avec tes amalgames à la con ! Dans ce pays, tu ne peux pas te permettre de faire une seule critique sans être immédiatement rangé parmi les pessimistes irrécupérables et si tu mets en doute, un tant soit peu, les statistiques ou les résultats mirobolants dont les médias nous matraquent à longueur de journaux, alors là, tu deviens immédiatement le chantre d’une déconfiture annoncée... Alors écoute, je vais te faire une confidence, où va la Chine ? Je n’en sais foutrement rien ! C’est-à-dire pas plus que ceux qui prétendent savoir ! Tu n’as qu’à lire le dernier livre de Beaumainate ! Il a écrit 300 pages pour avouer qu’il était difficile de répondre à cette question... Remarque, s’il avait été capable de répondre à une seule question concernant la Chine, depuis trente ans qu’il monopolise le micro sur ce pays et qu’il ne raconte que des conneries, on s’en serait aperçu ! Quand est-ce que la Chine va se péter la gueule ? Je n’en sais rien non plus et j’en ai rien à secouer ! Mais si ça peut te faire plaisir et puisque de toute façon j’en aurai l’étiquette, alors oui, je préfère être parmi ceux qui pensent que la Chine va droit dans le mur, plutôt que de m’ébahir avec tous les thuriféraires du régime ! T’es content ?

++++

Je me hâtai de ne rien répondre... Je n’étais pas là pour me fâcher avec Finet-Dinon et de plus la voiture, qui connaissait vraisemblablement le chemin, venait de trouver la porte d’accès Ouest qui permettait de traverser le parc jusqu’aux bureaux du Cabinet Adam & Asse, près de l’Autel du soleil sur lequel l’empereur de Chine sacrifiait à l’Automne et au Printemps.

Hangar, l’un des avocats du Cabinet, m’attendait à la porte ; Style vieille France, blazer bleu sur pantalon de lin couleur crème, il me présenta ses hommages avec le sérieux qui ne le quittait jamais et son allure de milliardaire perpétuellement en vacances. C’était l’un des meilleurs spécialistes de la défense des marques et des licences et, subséquemment, de la contrefaçon... Autant dire que ses journées étaient bien remplies et qu’il ne craignait pas le chômage à court terme... La Chine était devenue le centre mondial de la contrefaçon, des DVD aux plus grandes marques de mode, en passant, ce qui était nettement moins drôle, par les pièces de rechanges aéronautiques et les médicaments... Un coup à avaler un faux tranquillisant alors que la dérive arrière de son 747 vient tout juste de rompre, interrompant ainsi la projection d’un DVD piraté sur les écrans de l’appareil...

Yves Apeiller, le Consul presque Général de la Chancellerie, se tenait derrière lui, un verre de champagne dans une main et une poignée de cacahouètes dans l’autre.

- Tu nous amènes le beau temps ! C’est sympa ! Il est vrai que sous un soleil tapant, on aurait pu voir ce qu’on avait au fond de notre assiette...

Il s’effaça pour me laisser pénétrer dans la cour carrée. Une trentaine d’invités devisaient déjà par petits groupes, un verre ou une assiette à la main.

_ - Voilà un type qui est persuadé que la Chine va continuer sa croissance durant les vingt prochaines années et que bientôt les Chinois vont tous pouvoir se payer une Mercedes... s’écria Finet-Dinon, en me poussant vers Lispiking, le maître des lieux.

- Mais tu es gonflé ! Je n’ai jamais dit ça !

- Là, mon petit vieux ! Faut assumer ! Si tu nous classes immédiatement parmi les méchants prophètes iconoclastes quand nous annonçons que le système financier de la Chine est au bord de la faillite, il n’y a aucune raison pour, qu’a contrario, si tu crois comme parole d’évangile aux statistiques nationales, nous ne te classions pas parmi les optimistes furieux du type « la Chine s’est réveillée, le monde va trembler »... Des mecs comme toi qui nous annoncent Apocalypse Mao, on en a à revendre par ici...

++++

- D’accord les gars ! Je retire tout ce que j’ai pu dire de fâcheux. Vous êtes des optimistes raisonnés, mais vous allez quand même m’expliquer vos craintes... Moi, cela fait plus d’un mois que je suis dans ce pays. Tous les journaux, qu’ils soient chinois ou étrangers, m’annoncent chaque matin, des résultats plus encourageants que ceux de la veille. Tous mes interlocuteurs me parlent de miracle, de réussite spectaculaire, de marchés mirifiques... Les experts économistes que j’ai croisés sur mon chemin et la plupart de vos compatriotes expatriés m’ont tous paru convaincus que la Chine avait décollé et que rien ne pouvait plus l’arrêter, que les fondamentaux sont solides et les indicateurs économiques tous au beau fixe ! Alors, vous en pensez quoi ? Tous ces experts, tous ces gens qui vivent à quelque chose près la même expérience que vous, tous ces gens se trompent et sont des imbéciles ?

- Tu as déjà vu un éléphant terrassé par une crise cardiaque ? lui demanda Hangard. Je t’assure que c’est impressionnant. La minute avant qu’il ne s’écroule, la plupart de ses paramètres de santé sont normaux et, en apparence, il est toujours capable de porter un tronc d’arbre avec sa trompe... Et puis, la seconde d’après, il est par terre et tu te demandes comment tu vas sortir le cornac qui est coincé dessous... Les gens que tu as rencontrés, ils sont comme le cornac. Ce n’est pas parce qu’ils sont sur la bête qu’ils peuvent déceler un gros pépin. Tout ce que tu peux dire, c’est que l’éléphant il est très gros et très fort... Et ça, nous aussi on le dit... On se contente simplement d’ajouter qu’un éléphant qui mange trop, pendant trop longtemps, au bout d’un certain temps, il te fait tellement de merdes que tu ne sais pas où les mettre et ensuite il y a de grandes chances pour qu’il te claque sous les pieds. Tu trouves que c’est iconoclaste ?

- Et si en plus, tu prends la température de ton éléphant quand tu lui fais prendre son bain dans une rivière glacée où coule une source d’eau bouillante, rajouta Lispiking, le thermomètre que tu as habilement placé dans le derrière de ton pachyderme va te dire que la température moyenne est bonne, mais je te garantis que si les eaux ne sont pas mélangées, entre l’eau bouillante et l’eau glacée, ton éléphant, il est mal parti... Ici, c’est pareil. Prends, par exemple, l’inflation. Elle est sous contrôle, nous disent la presse et les experts. Il ne faut tout de même pas être grand clerc pour s’apercevoir que d’un côté, les coûts des matières premières, de l’énergie, des transports ont augmenté de plus de 50 % et ont même été multipliés par deux ou trois dans certaines régions... Cela devrait alimenter un joli moteur d’inflation ; mais de l’autre côté de la chaîne, ces derniers mois, la surproduction est telle que la plupart des sociétés sont obligées de brader leur prix de vente pour espérer écouler une partie de leurs produits sur le marché... Entre les prix qui s’échauffent à l’entrée et les prix cassés à la sortie, la température moyenne est bonne mais cela te donne, comme tu peux aisément l’imaginer, une idée assez fausse de la situation... Si tu augmentes tes coûts de 30 à 50 % et que tu baisses tes prix de vente, c’est soit que tu avais encore pas mal de marge -ce dont je doute compte tenu de la guerre des prix à outrance qu’ils pratiquaient déjà auparavant-, soit que tu magouilles sec, en t’appuyant sur un système bancaire myope et compatissant...

- Donc pour vous, l’économie chinoise est un éléphant à l’article de la mort ?

- On ne te dit pas ça ! s’indigna Léflure, un ancien avocat de chez Déesse qui venait de rejoindre Adam & Asse, on te dit seulement que ce n’est pas parce qu’il grossit et qu’il a l’air costaud, qu’il est forcément en très bonne santé. Les banques chinoises ont la moitié de leurs encours qui sont irrécupérables. Seuls quelques fous se hasardent à racheter leurs mauvaises créances, certaines à moins de 10 cents le dollar... Et encore, à ce prix-là, rien n’indique qu’ils pourront faire de bonnes affaires ! En clair, avec un trou dans la caisse qui dépasse de plusieurs fois leur capitalisation, les banques sont toutes en faillite ! On pourra toujours les remettre à flot en comblant le trou avec l’énorme épargne qui végète sur les livrets bancaires des particuliers et en y ajoutant les réserves en devises... Mais je ne voudrais pas être à la place du gouvernement qui devra prendre ce genre de mesures...

++++

- Vous voyez bien, vous le dites vous-mêmes : il y a un problème, certes, mais une solution existe...

- Tu parles d’une solution ! rigola Damène, un ancien policier devenu l’un des patrons d’EADS à Pékin, te foutre toute la population à dos ! Regarde comment ça s’est passé en Argentine ! Et puis ce n’est pas le tout, du fric, il en faut pour un tas d’autres trucs ! Prends le problème des retraites et des pensions, c’est un système à répartition. Pour le moment, ce sont les actifs qui paient les retraites, comme en France... Avec la politique de l’enfant unique, la pyramide des âges est en train de s’inverser de manière drastique et les investissements étrangers, avec leur apport en technologies nouvelles, ont détruit plus d’emplois qu’ils n’en ont créé... Qui va payer pour ces retraites dans cinq ou dix ans ? Les chômeurs qu’ils sont en train de nous fabriquer en pagaille ? On parle d’une ponction qui devrait représenter à court terme plus de 45% du revenus des actifs...

- Là encore, tu l’avoues toi-même, c’est dans cinq ou dix ans. D’ici là, la croissance aura sûrement apporté d’autres solutions...

- Il faut avoir la foi, me répondit Damène : la croissance va continuer sur sa lancée -premier acte de foi-, et va apporter des solutions à tous ces gros nuages noirs qui s’amoncellent -deuxième acte de foi-, et les Chinois vont tous devenir riches -troisième acte de foi-, et acheter en masse tous nos produits... Et tu crois que ce sera facile de maintenir pendant encore vingt ans, cette croissance qui dure maintenant depuis déjà presque quinze ans, au-dessus des 7 ou 8 % que les experts nous disent être nécessaires pour que la machine reste sur sa lancée ? Et qui nous dit qu’elle sera suffisante pour payer en plus les retraites, le système de santé qui s’est effondré, le système d’éducation qui tombe en ruine et les allocations chômage ? Aujourd’hui, seuls les riches peuvent espérer être soignés et seuls leurs enfants peuvent se payer les quelques écoles, horriblement chères, qui mènent à la réussite sociale.

Comme idéal de justice communiste, ce n’est pas terrible... Jusqu’à quand les gens vont-ils accepter un statu quo contraignant, s’ils ne récoltent que les miettes de cette prétendue croissance ? Jusqu’à maintenant, elle s’est aussi accompagnée d’une montée du chômage effrayante. Qui peut nous promettre que la prochaine période de croissance va recréer les emplois qui ont été détruits ? La majeure partie des sociétés d’État battent encore de l’aile et conservent une pléthore d’employés en surnombre... Sans compter les technologies modernes qui, comme je te l’ai dit, tuent l’emploi plus qu’elles n’en créent.

Tous les constructeurs automobiles ont opté par exemple pour des lignes de peinture automatisées. Les industriels préfèrent investir dans des équipements à quelques millions d’euros, donnant un résultat presque parfait, plutôt que d’utiliser une main-d’œuvre qui ne coûte pas grand-chose mais qu’il faut former et continuellement contrôler. Nos économies de riches peuvent à peine prendre en charge leurs chômeurs, comment veux-tu que la Chine puisse s’offrir des taux de 15 à 20 % de chômage ? Sans parler de l’onde de choc qui a traversé les campagnes et qui a commencé à jeter sur les routes des millions et des millions de paysans déracinés et désoeuvrés, attirés par la lumière des villes : comment va-t-on les stopper et les maintenir à résidence ? Et avec quels arguments ?

- De plus, surenchérit Lispiking, quand bien même cette croissance serait au rendez-vous, cela ne ferait nullement de la Chine un pays peuplé de milliardaires... A sept pour cent de croissance, dans vingt ans, La Chine sera peut-être devenue la plus grosse économie du monde, mais nos amis chinois auront un revenu annuel par tête d’habitant de 4000 USD ; c’est-à-dire moins que la plupart des habitants des pays de l’Asie du sud-est aujourd’hui. C’est la multiplication de ce revenu par 1,3 milliard d’habitants qui donne des chiffres vertigineux. En clair, la Chine est, et risque de rester, un riche marché de pauvres... Mais se positionner sur un marché de pauvres aussi vaste et aussi dilué, cela pose des problèmes énormes et cela coûte un maximum aux sociétés qui investissent. D’autant plus que les barrières entre les provinces compartimentent le pays en une multitude de marchés indépendants...

++++

- D’après vous, donc, les présidents des grands groupes internationaux qui s’obstinent à venir investir ici sont tous des fous ou des idiots ?

- On peut être intelligent et se tromper, lui répondit ironiquement Finet-Dinon. Il faudrait que tu revoies tes manuels de base du capitalisme. Le malheur des uns fait toujours le bonheur des autres. Les crashs économiques ne sont que l’occasion de redistribuer les cartes. Crois-tu que nos aïeux qui se sont rués sur les bons du trésor russes ou sur les actions des chemins de fer chinois qui tapissent encore certains de nos greniers étaient tous des imbéciles ? Et lors de la dernière bulle spéculative sur les valeurs des nouvelles technologies, Regarde tous les mecs qui jouaient sur le Nasdaq ou qui ont acheté des Alcatel ou des France Telecom au plus haut ; Tu en as quelques-uns qui rigolent au bord de leur nouvelle piscine et des paquets d’autres spéculateurs qui n’ont plus que leurs yeux pour pleurer. C’est ça le capitalisme. C’est tout sauf intelligent, c’est sauvage et sans pitié. Le jeu c’est d’essayer d’éviter le mur ou de sauter de la voiture juste avant...

- Donc, on y revient, la Chine va dans le mur ?

- Non, la Chine s’est simplement convertie au capitalismesauvage ; c’est le capitalisme qui s’amuse à pousser les gens dans le mur. La Chine va essayer de braquer avant... Le problème, c’est que quand on est dans la voiture, c’est confortable et on n’a pas l’impression de rouler trop vite.

- C’est bien beau, toutes ces jolies métaphores mais vous préconisez quoi ? Si j’essaie de vous comprendre, à votre avis, il vaudrait mieux partir maintenant de ce pays avant qu’il ne soit trop tard ?

- Oui et non... De toute façon, pour des myriades de compagnies, le mal est fait. Elles sont déjà là ; partir ne leur fera pas perdre ou gagner plus de fric. Mais pas mal de boîtes auront besoin de restructurer leur approche. La Chine est devenue un pays avec lequel il faut maintenant compter, il n’y a pas de doute là-dessus... Le problème, c’est que beaucoup d’entreprises se sont laissé entraîner là par effet de mode, dans un marché qui a rarement évolué dans la direction où elles espéraient le voir se diriger ... Beaucoup ont fait des paris à trop long terme, sur des bases trop optimistes...

A mon avis, il faut revenir à des critères de base simples et ne pas faire d’exception, sous prétexte que le potentiel est énorme ou que c’est l’endroit où va se jouer le destin du monde... toutes ces absurdités que l’on nous assène à longueur de journées. Les sociétés viennent là pour gagner de l’argent, il faut qu’elles en gagnent et ceci, dans un délai raisonnable. Gagner un petit peu aujourd’hui pour en gagner plus demain, c’est encore acceptable mais, dans tous les cas, il faut faire du profit. Tous les raisonnements fondés sur le potentiel fabuleux, les marchés de demain et l’avenir en devenir sont à proscrire... Tout ça, ce ne sont que des pièges à cons, des transferts de technologie gratuits, du gavage de pigeons...

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- Avec des raisonnements comme ceux-là, on n’aurait jamais planté d’arbres fruitiers ! Il faut parfois savoir parfois être patient...

- Je ne te dis pas de faire du profit dès le premier jour, mais au moins dès que l’outil est productif. Un pommier, tu sais qu’il faut attendre dix ans avant d’avoir une bonne récolte, mais après deux ans tu sais déjà si ton arbre est pourri ou non... T’as déjà vu un mec attendre dix ans, pour s’apercevoir que son arbre ne donnera rien ? Si le marché n’est pas là aujourd’hui, ou si l’on n’est pas sûr qu’il le sera le jour où le projet démarrera, alors il ne faut pas venir...

- Votre ami Teuton disait, l’autre jour à Chengdu, qu’avec des raisonnements comme ceux là, on n’aurait jamais développé la Californie. À jouer gagnant à coup sûr, on ne gagne pas grand-chose...

Finet-Dinon éclata de rire :

- Si c’est Teuton qui dit ça, cela prouve au moins qu’on ne doit pas dire que des âneries... Teuton ne comprend rien à rien, il est grave borné ! C’est s’il avait été d’accord avec nous qu’on aurait pu douter. Participer à la ruée vers l’ouest, cela tenait de l’aventure, de la maison de jeux et de l’épicerie. Ceux qui sont devenus riches, ce ne sont pas ceux qui ont posé les rails ni ceux qui ont ouvert les premiers pressings, mais ceux qui sont arrivés ensuite par le train et qui donnaient leur smoking à nettoyer... Teuton n’a rien compris au film !

- Il est peut-être joli ton raisonnement mais, à force d’attendre que les autres aient payé les pots cassés, tu n’as pas peur que les premiers arrivés aient pris les meilleures places et que tes espérances, le jour où tu te réveilleras, soient réduites à la portion congrue...

- Il y a un risque c’est certain ; il ne faut pas non plus louper le train. Mais pour le moment ce n’est pas le cas et ce marché n’avantage en aucune façon les premiers arrivants. Bien au contraire ! Regarde dans le domaine de la construction automobile. C’est l’un des secteurs industriels phare, celui qu’on prend pour exemple à tout bout de champ, pour prouver la vitalité et le potentiel immense du marché chinois. Volkswagen y avait plusieurs longueurs d’avance sur tous ses concurrents. Dix ans d’avance et un mariage avec le constructeur chinois numéro un. Résultat ? Il a été le numéro un avec plus de 50 % du marché mais bientôt, s’il survit, il ne sera plus qu’un constructeur parmi des dizaines d’autres, en train de ramer sur un marché en complète surproduction... Les autres sont venus, son partenaire l’a fait cocu avec tous ceux qui se présentaient... Les sous-traitants ont empoché les licences sans les acheter au nom de l’amitié et du prix à payer pour être le premier sur un marché aussi prometteur, et les concurrents ont profité au fur et à mesure de régulations de moins en moins contraignantes et d’un environnement industriel que Volkswagen s‘était efforcé de créer en dépensant des fortunes.

L’amitié, la reconnaissance, la fidélité ne sont que des formules creuses dont nos amis chinois se servent à profusion pour attirer les gogos. Pour quelques centaines de millions d’euros tu peux être le premier à rêver, mais pour un centime de différence sur tes produits, tu verras tous tes clients te quitter du jour au lendemain et les autorités te faire une leçon de capitalisme pour t’expliquer que c’est comme ça que ça se passe... Alors si tu veux quelques consignes simples : n’accepte jamais de payer de surcoût ou de faire des concessions majeures sous prétexte que le potentiel est énorme ou que l’amitié est sacrée. Et ne te dis jamais que si ce n’est pas toi, c’est ton concurrent qui va y aller. « Avec un raisonnement aussi con », aurait dit un jour un de nos grands industriels, « vous coucherez ce soir avec votre mère ! ». Lui, avait de la jugeote et savait garder les pieds sur terre...

- Vous savez que vous n’êtes pas très gais, les gars ! A vous entendre, il ne faut même pas repartir par l’avion suivant, il faut regretter d’avoir pris le premier...

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- Encore une fois, cela dépend, il y a quand même des gens qui sont contents d’y être... C’est vrai que la Chine n’est pas la panacée pour tout le monde mais ce n‘est pas une raison pour jeter le bébé avec l’eau du bain. Les gens, souvent sans scrupules d’ailleurs, qui ont délocalisé pour profiter d’une main-d’œuvre docile et à bon marché, ont l’air d’avoir plutôt bien profité de la situation. Il faut dire que pour une main-d’œuvre docile, c’est une main-d’œuvre docile ! Il faut voir ces armées de petites ouvrières traversant la cour des usines au pas cadencé, pour rejoindre leur poste de travail ou leur dortoir... Ça fait plaisir à voir ! Il n’y a pas la moindre velléité de désobéissance ou d’insoumission. De toute façon, c’est ça ou mourir d’ennui dans leur trou perdu, avec leurs parents au chômage ou dépossédés de leurs terres.

Ces investisseurs-là pleurent de joie ! Plus ils perdent d’argent en Chine en vendant leurs chemises à moins de 3 euros l’unité, plus ils en gagnent ailleurs en les revendant 35 la pièce. Quand ils pleurent au volant de leur BMW 745, en vous expliquant les tracasseries des autorités chinoises et les pots-de-vin qu’il faut distribuer pour les soudoyer, on a vraiment de la peine pour eux ! Ici, en gros, tu as deux catégories d’industriels : ceux qui perdent de l’argent et font donc mine d’être très heureux d’être là, et ceux qui en gagnent un max et n’hésitent pas à pleurer pour que cela ne se voie pas trop...Bref, c’est facile la Chine : il y a ceux qui sont tristes de gagner de l’argent et ceux qui sont contents d’en perdre autant !

- Il y a bien des gens qui gagnent de l’argent en vendant sur le marché chinois ! Vous n’allez pas me faire croire que tout le monde en perd ! Cela ne tient pas debout, ça finirait quand même par se savoir !

- Bien sûr qu’il y a toujours des exceptions pour confirmer les règles ! Il y a tous les vautours de service : les banquiers, les avocats, les comptables... Comme ce sont eux que l’on consulte en premier quand on arrive sur un nouveau marché, tu comprends que c’est le coup du serpent qui se mord la queue... Ils ne vont pas cracher dans la gamelle qu’ils servent ! Et puis il y a toujours quelques boîtes qui parviennent à tirer leur épingle du jeu. Mais, regarde des choses simples comme les communiqués de presse : sur les quinze dernières années, je te défie de trouver un seul communiqué de presse avouant des profits sur ce marché ! Je peux t’en montrer des milliers qui parlent de signatures, de colossaux investissements, de réinvestissements, de lancement de nouveaux produits, de gains de parts de marché etc....etc. Des profits ? Jamais ! Voilà bien des pudeurs que nos amis capitalistes ne connaissent pas dans d’autres parties du monde...

Et je ne te parle pas de la détérioration de l’environnement, des catastrophes naturelles, du Sida, du SRAS, de la grippe du poulet et d’un tas d’autres petites choses qui ne sont pas officiellement au programme, mais qui peuvent venir perturber le cours des événements sans qu’on le leur demande...

- Pourquoi ? Vous avez encore d’autres petites plaisanteries de ce genre ?

- Autant que tu en veux... Côté démographie, la situation ne va pas être facile non plus à gérer. Avec une population qui devrait dépasser les 1,5 milliard à l’horizon prochain et une bonne vingtaine de métropoles de plus de 10 millions d’habitants... bonjour les dégâts ! Et le ratio garçons/filles qui va bientôt dépasser 120 garçons pour 100 filles... Dans quelques années, ce seront 10, 15, 20 millions d’hommes qui chercheront sans espoir l’âme sœur pour combler leurs aspirations sexuelles ! Pour contenir la poussée démographique, c’est idéal... mais pour contrôler les pulsions de la population, cela risque d’être un peu plus coton ! Si tu le souhaites, je peux également te parler de la corruption qui gangrène à peu près tout le système, ou des aspirations de la population à plus de libertés individuelles...

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- Tu crois vraiment que nos amis chinois aspirent à plus de démocratie ? Regarde autour de toi ! On n’a vraiment pas l’impression que la population est sur le point de tout renverser pour des questions de libertés démocratiques. Leur slogan politique c’est « enrichissez-vous ! », la phrase que Deng Xiaoping a lancée il y a presque vingt ans. Ce n’est pas un programme politique révolutionnaire...

- Tout ça, c’est du jargon d’affreux capitalistes qui trouvent leur intérêt dans la préservation de l’ordre établi. Pourquoi plus de liberté devrait nécessairement s’opposer à plus de bien-être ou à une amélioration du niveau de vie ? Regarde les chinois de Taiwan ou de Hongkong ; ils aspirent à plus de démocratie et personne ne trouve rien à redire...

Quant à l’argument des chinois qui ne sont pas demandeurs, laisse-moi rire ; Si tu es demandeur, tu en prends pour quinze ans de camp... Il y a de quoi refroidir les velléités et calmer les réponses ! C’est l’argument de toutes les dictatures que de condamner tout changement sous prétexte que cela peut mener au désordre ! Je ne suis pas en faveur de la démocratie pour nos amis chinois ; c’est aussi con que de la leur interdire ! Je dis simplement que c’est leur problème et que s’ils en veulent plus, je ne vois pas pourquoi on devrait s’en offusquer. Va faire un tour sur les chats d’Internet, tu verras ce qu’ils se disent entre eux, quand ils ont l’impression de pouvoir parler sans trop de risques... Ça ne manque pas de sel ni d’intérêt ! Mais cela fait peur à nos investisseurs qui aiment, par-dessus tout, la stabilité... Alors ils se rassurent en questionnant les gens qu’ils rencontrent...

Comme ils vivent au milieu de Chinois qui appartiennent au système en place et qui sont généralement assez haut placés dans la hiérarchie pour ne pas avoir envie de remettre tout en cause, on n’est pas surpris de la réponse qu’ils obtiennent... A mon humble avis, ils se trompent d’interlocuteurs et en plus, ils ne posent pas non plus les bonnes questions. Si on demande abruptement à un Chinois que l’on croit connaître s‘il souhaite plus de démocratie à l’occidentale, on a la réponse qu’on mérite. Mais si on demande au même Chinois devant une bonne bouffe et un verre de bière ce qu’il pense de l’information qu’il trouve dans ses journaux ou des mecs qui sont chargés de le fliquer dans sa résidence ou sur son lieu de travail... on aura vraisemblablement des réponses qui montrent bien que le couvercle commence à peser un peu lourd... Voilà, tu nous as demandé un panorama de la situation... Tu l’as eu... Tu en veux encore ?

- Et d’après vous, qu’est-ce qui peut se passer maintenant ?

- Tu y tiens, hein ? Qu’est-ce qu’on pourrait bien te dire ? Tu as déjà joué au Pachinko ? Il s’agit d’une sorte de billard japonais vertical dans lequel des billes tombent dans un labyrinthe de clous. Les boules forment des combinaisons plus ou moins payantes suivant l’endroit où elles tombent. Prédire le futur, surtout en Chine, ça tient du Pachinko... Tout ce qu’on peut faire, c’est d’évoquer certains scénarios plus probables que d’autres... et encore ! On peut toujours penser que la population saura être patiente, endurante et très compréhensive, que les étrangers continueront à déverser leur argent sur ce pays, que la croissance parviendra à juguler les problèmes au fur et à mesure qu’ils se présenteront et donc que la Chine gagnera son pari de puissance.

A mon avis, c’est théoriquement possible, mais assez utopiste. On peut plutôt imaginer, si on est optimiste, quelque chose de moins idyllique : un scénario où tout ça tient tant bien que mal avec des coups de butoirs, des stop-and-go à répétition, histoire de permettre à la situation sociale de rester en ligne avec les réformes économiques. Le tout assaisonné d’un régime fort, totalitaire à souhait, capable de faire avaler toutes les pilules nécessaires à la guérison du système, aussi amères soient-elles. Si on est pessimiste, toutes les autres combinaisons sont déstabilisantes et il est difficile, voire impossible, d’en évaluer les conséquences. Cela peut commencer par un affaiblissement du pouvoir central ou la création d’un multipartisme, par un crash économique ou financier, une jacquerie dans les campagnes, une révolte dans les villes, une grève générale des mineurs, des ouvriers et des cheminots, une aventure militaire à Taiwan... La liste est longue, tu peux y rajouter tout ce qui te passe d’autre par la tête : grippe, sida, sras, tremblements de terre, météorologie désastreuse et catastrophes alimentaires...

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- Mais toi, qu’est-ce que tu en penses ? Parmi toutes les hypothèses que tu viens de me débiter, tu vois quoi ?

- Je ne suis pas Madame Soleil... Aujourd’hui, la Chine produit de l’inégalité, de l’injustice, de la corruption, toutes sortes de déséquilibres. Elle empile des briques les unes sur les autres sans ciment et sans fil à plomb. Dans ce jeu là, un jour ou l’autre, il y aura une brique de trop qui fera s’écrouler l’édifice. Au bout de combien de briques ? Jusqu’à quelle hauteur ? cela dépend seulement de l’adresse et de la dextérité des poseurs de briques...

- Je pense que vous vous trompez. Vous faites trop de paraboles... Ton édifice de briques, c’est une belle image mais cela demande une chose invisible pour que ça marche : la gravitation. C’est elle qui fait tomber les briques, pas la façon dont les briques sont disposées ! Mais en Économie, la gravitation n’existe pas. C’est plein d’autres forces en tous genres, politiques, sociales, industrielles, que sais-je encore... Votre démonstration sous-entend une force mystérieuse et uniforme ; c’est là où le bât blesse. Il y a bien des forces économiques monétaires ou autres qui ne vont pas dans le bon sens, mais en face tu trouves des forces politiques ou des forces sociales pour les contrecarrer. Cela ne serait bon pour personne que ce pays s’effondre dans une dépression. Personne n’en sortirait indemne...

- Inch’Allah ! Dieu t’entende ! Et que Bouddha exauce tes prières... Même à eux trois, je ne suis pas sûr qu’ils y puissent grand-chose...

Je quittai leur petit groupe, les jambes un peu flageolantes. Heureusement, un serveur passait à ma portée. J’optai pour un grand verre de whisky anti-déprime, et continuai mon tour d’inspection des autres convives. Le brouillard sableux qui ne s’était toujours pas levé donnait une atmosphère ouateuse et mystérieuse... Je m’approchai de Jean Van de Becq, un banquier belge qui traînait en Chine depuis de nombreuses années et qui présidait aux destinées de la Chambre de Commerce Européenne à Pékin. Il discutait avec François Pommier, un de ses confrères français :

- Alors, parle-t-on de nos entarteurs dans la communauté belge ou à la Chambre de Commerce Européenne ?

- Tu penses bien que l’on ne parle que de ça ! Tout le monde voudrait savoir qui sont les joyeux lurons qui tartinent vos hauts dirigeants ! En tout cas, je t’arrête tout de suite : Ce ne sont pas des belges ! Je te vois venir avec tes gros sabots ! On a déjà vos blagues, tu ne vas pas en plus nous rajouter vos soupçons ! Je sais que tu as cuisiné notre bon ami Lormel qui est pourtant la crème des crèmes ! Non, c’est bien parmi tes compatriotes que tu dois chercher tes coupables ! Si j’entends parler de quoi que ce soit, je veux bien t’informer mais compte tenu du nombre de Belges qui traînent à Pékin, je peux tout de suite te dire que tu fais fausse route !

- Arrête ! Je n’accuse aucun Belge ! En tout cas, c’est sympa d’accepter de m’avertir si tu entends parler de quelque chose à ce sujet... Mais toi qui as du recul et qui connais bien la communauté française de Chine, tu pencherais pour qui comme principal suspect ?

- Me v’là indic de la police française, maintenant ! Je suis Belge donc pas malin, n’est-ce pas ? Alors je te dirais que cela ne peut être que Teuton ou Dupalet...

- Toute plaisanterie mise à part, qu’est-ce qui te fait penser qu’ils pourraient être dans le coup ?

- Rien du tout ! Tu vois que c’est déjà très louche ! Mais surtout ce n’est pas normal qu’ils aient réussi le tour de force de se faire entarter deux fois de suite...

- Tu penses qu’ils sont complices ?

- Non, pas obligatoirement... En tout cas, tes entarteurs doivent bien les connaître. Ce n’est pas possible qu’ils aient pu tomber comme ça, par hasard, sur les plus cons...

- Tu n’as pas l’air de les porter dans ton cœur !

- La notoriété n’a pas de frontière. La bêtise et la méchanceté non plus d’ailleurs...

Tout compte fait, son raisonnement n’était pas si bête et Dupalet était là pour montrer qu’il y avait bien des liens entre certaines victimes et leurs entarteurs... C’est vrai que nous n’avions pas fait l’effort de reprendre notre enquête sous l’angle des victimes complices, consentantes ou non, avec leurs agresseurs.

Adel, le patron du Paradisio, le must du coucous pékinois, passait comme par hasard à mes côtés un plat fumant de merguez, sur son plateau...

- C’est de la merguez ! C’est pas de la tarte ! T’en veux une ?

- Fous-toi de ma gueule Adel ! Dis-moi plutôt ce qu’on dit de tout ça dans la communauté musulmane : c’est un coup des Sunnites ou des Chiites ?

- Si tu veux mon avis désintéressé, les Sunnites ou les Chiites, ce n’est pas avec de la tarte à la crème qu’ils te règleraient ton affaire... Alors, tu la prends ma merguez ?

Je refusai poliment ; il commençait à se faire tard et j’avais hâte de savoir ce que le général avait pu tirer de son entrevue avec Dupalet d’Estée et si Grodaeg avait pu localiser Cucchini... Je pris congé de mes hôtes :

- Merci pour ce déjeuner, les gars, et pour ce cours d’économie... destructif mais néanmoins instructif. Je vais essayer d’en faire bon usage. Je me demande seulement comment font vos boîtes pour vous garder, malgré ce peu de confiance dans l’avenir de ce pays...

- Tu n’es pas maboule ? Tu ne crois tout de même pas qu’on raconte ça à nos patrons ou à nos clients ! lui lança Lispiking, cela servirait à quoi de scier la branche sur laquelle on est assis puisqu’on sait qu’il y a déjà quelqu’un en train de scier le tronc...?

Il y avait une certaine logique dans son raisonnement. Un peu spécieux mais logique... En tout état de cause, je ne pouvais pas m’attarder plus longtemps ;

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« PEKIN, CE N’EST PAS DE LA TARTE » est un roman de pure imagination, dont le seul but est de vous distraire et, si possible, de vous faire sourire. Les personnages sont fictifs et les faits relatés n’ont jamais eu la moindre réalité.

(À suivre, la semaine prochaine)

 

 

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