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›› Taiwan
Ma Ying Jeou défend son bilan et veut s’assurer le soutien des Etats-Unis
A l’occasion du 30e anniversaire du Taiwan Relation Act - cette disposition de droit interne adoptée par le Congrès des Etats-Unis en 1979 autorisant des relations diplomatiques implicites, quoique « profil bas », avec Taiwan et obligeant Washington à ne pas rester inerte en cas d’agression militaire chinoise contre l’Ile - le président Ma Ying Jeou, à qui il est interdit de se rendre aux Etats-Unis pour ne pas heurter la sensibilité nationale chinoise, a donné depuis Taiwan une vidéo conférence diffusée lors d’un séminaire organisé au Centre de Relations Internationales et Stratégiques de Washington. La conférence avait lieu en présence de plusieurs experts américains de la question taïwanaise et était présidée par Richard Armitage, ancien secrétaire d’Etat adjoint aux Affaires étrangères du Président Clinton, également spécialiste des questions de défense.
L’exercice, qui prenait prétexte de l’anniversaire du TRA, avait en fait pour but de faire le point sur la politique de détente à l’égard de Pékin, initiée par Ma Ying Jeou, et dont les avancées commencent à inquiéter les proches de Taïwan aux Etats-Unis, également soucieux d’un glissement pro chinois des stratégies américaines. S’il s’agissait de rassurer ses partisans aux Etats-Unis, Ma n’a pas manqué sa cible grâce à un discours qui plaçait sans ambiguïté les questions économiques, les questions de défense et l’alliance stratégique avec les Etats-Unis au centre de ses préoccupations, prenant ostensiblement ses distances avec les perspectives de rapprochement politique avec la Chine. Au passage, il a réaffirmé ses ambitions et demandé l’appui de Washington pour un élargissement de la marge diplomatique de l’Ile, qui devrait pouvoir être membre à part entière de l’Organisation Mondiale de la Santé.
La conférence a d’abord mis l’accent sur la solidité du partenariat et l’efficacité du TRA - auquel 125 membres du Congrès viennent de voter leur attachement - rappelant qu’en 1982, le Président Reagan avait fermement insisté sur la nécessité de vendre des armes à l’Ile et qu’en 1996 l’administration Clinton avait dépêché deux porte avions dans la zone du Détroit pour faire pièce aux menaces militaires chinoises. Restant dans le domaine de la défense, Ma a clairement répondu à une des préoccupations majeures de Washington qui s’inquiète de la faiblesse des finances mis à la disposition des armées taïwanaises et s’agace régulièrement des retards dans les budgets d’équipement des forces. « A partir de 2009 » a-t-il promis, « la part du budget de la défense sera au minimum de 3% du PIB », signifiant par là que Taiwan prendrait sa part du fardeau, souhaitant cependant qu’à l’avenir Washington ne manque pas aux promesses du TRA de vendre à l’Ile les armes qui lui seront nécessaires pour rétablir l’équilibre des forces dans le Détroit.
Toujours sur le sujet des relations entre l’Ile et les Etats-Unis, Ma a - message subliminal adressé à Pékin - enfoncé le clou du caractère démocratique de Taiwan, ajoutant même que son gouvernement « continuerait à rechercher le parrainage de Washington pour améliorer les droits de l’homme », soulignant que le Yuan Législatif avait récemment ratifié les deux conventions des Nations Unies pour les droits socio-économiques et les droits civils et politiques. Mais, lorsqu’il a été interrogé sur la proposition du Président Hu Jintao d’adopter des mesures de confiance entre les deux systèmes de défense, Ma, qui s’avançait en terrain miné aux Etats-Unis comme à Taiwan, a répondu que la question était « difficile et sensible et qu’en ces temps de crise financière mondiale, son administration avait choisi de se focaliser sur les questions économiques ».
C’est effectivement en privilégiant les thèmes des relations économiques, en même temps que celui de l’apaisement entre les deux rives - dont chacune avait sa propre interprétation du consensus de 1992 - que Ma a dressé le bilan de son gouvernement : inauguration et multiplication des vols directs, ouverture de l’Ile aux touristes chinois, organisation de deux conférences inédites de haut niveau entre les deux rives - la troisième est en cours à Nankin - , réussissant en quelques mois à modifier la nature même des relations dans le Détroit qui, pendant 60 ans, étaient restées figées dans une atmosphère de méfiances réciproques.
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Il reste que sur la question des relations avec la Chine, le grand projet de Ma, encore très controversé dans l’Ile, repose sur l’adoption d’un accord cadre pour la coopération économique dans le Détroit. Dans son esprit qui, dit-il, « privilégie l’approche géographique, plus pragmatique, plutôt que les repères historiques toujours sensibles », il s’agit de favoriser l’accession du marché chinois aux compagnies taïwanaises, tout en permettant à l’Ile, placée au centre d’un réseau de puissances économiques majeures de la zone Asie Pacifique, de se constituer en plaque tournante logistique et « high-tech », qu’il voudrait incontournable, non seulement pour les relations entre les Etats-Unis et l’Asie du Nord Est, mais également pour les liens avec l’ASEAN.
Mais il y a loin de la coupe aux lèvres. La négociation avec la Chine pour la signature de l’accord cadre - la troisième série de négociations entre les émissaires de Pékin et de Taipei, a commencé le 25 avril à Nankin - s’annonce difficile. Dans le même temps, à Taiwan, les contacts avec la Chine, considérés avec sympathie par 60% des Taïwanais, suscitent cependant la méfiance de l’opposition, dont l’une des préoccupations cardinales, qui renvoie aux questions sensibles de souveraineté de l’Ile, est que les échanges soient conduits « sur un pied d’égalité » et « dans l’intérêt de Taïwan et de son peuple ». Aux critiques taïwanaises, le président Ma répond qu’il continuera à développer des relations avec la Chine, pour « la prospérité de Taïwan et l’amélioration de la vie de la communauté des Chinois », ajoutant qu’il « était convaincu que l’action de son administration contribuait à paver la route de l’avenir ».
Là est en effet la question : de quel avenir parle t-il ? On peut en effet se demander si Ma Ying Jeou tiendra encore longtemps sa position qui met sous le boisseau les questions politiques, éludées au profit de l’approche purement économique, et combien de temps la Chine, qui se dit patiente, et les détracteurs de Ma à Taiwan, qui le sont beaucoup moins, accepteront de jouer ce jeu. Les incertitudes et peut-être les crises potentielles à venir sont en effet inscrites dans l’ambiguïté du « consensus de 1992 sur l’existence d’une seule Chine », que Taipei et Pékin lisent avec des lunettes radicalement différentes. Les perspectives sont d’autant plus floues que l’ambiguïté du consensus entraîne de manière presque homothétique l’ambiguïté de la position des Etats-Unis.
Alan Romberg, l’un des experts participant au séminaire du CSIS et spécialiste de la relation sino-taiwanaise vue des Etats-Unis, donne quelques savoureux exemples des malentendus surgis autour du concept d’une seule Chine : en 1994, le porte-parole du MAE américain, répondant à une question sur l’appartenance de Taiwan à la Chine, s’exclama : « Absolument. Telle a toujours été la politique chinoise des Etats-Unis ». Quelques jours plus tard, après de fortes protestations du lobby pro-taïwanais au Congrès, le Département d’Etat dut se résoudre à apporter un démenti. En 2001, Colin Powell s’était également rétracté, après avoir expliqué que Taiwan était un Etat indépendant ; en 2004, le même dut faire la marche arrière inverse, après avoir expliqué que Taiwan n’était pas un Etat souverain et que les Etats-Unis souhaitaient que les deux Chine se réunifient.
En 1972 la vision stratégique de Kissinger n’accordait qu’un avenir limité à Taiwan. Aujourd’hui il est en revanche admis que l’adhésion des Etats-Unis à « la politique d’une seule Chine » de Pékin est avant tout un moyen de calmer le jeu et de protéger leurs relations avec la Chine, sans compromettre l’avenir de l’Ile.
Il reste que, vues de Taïwan, les hésitations ou lapsus des responsables américains qui maîtrisent parfois mal le jeu des ambiguïtés, ajoutées à la richesse des liens de toutes natures qui se développent entre Washington et Pékin, ne peuvent manquer d’inquiéter les élites de l’Ile. C’est cette inquiétude, en même temps que celles du lobby pro-taïwanais aux Etats-Unis, qui a suscité l’organisation de cette conférence du CSIS, qui figure parmi les « Think Tanks » les plus neutres et les plus écoutés aux Etats-Unis, aussi connu pour l’aide qu’il apporte aux décisions stratégiques de l’administration américaine.
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