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L’opéra italien à la conquête de la Chine

Les Chinois aiment l’opéra italien. Ils s’y sont mis après les Coréens qui interprètent depuis longtemps tout le répertoire classique dans le texte. Si on en juge par le nombre de représentations de ses œuvres, c’est Giacomo Puccini qui est le plus en vogue au moins à Pékin et à Shanghai. D’avril à juillet derniers, le festival d’opéra, donné dans le plus grand théâtre de Pékin... et du monde, au toit sphérique en titane qui pourrait contenir tout ensemble le palais Garnier et l’opéra Bastille, comptait 4 œuvres de Puccini sur 9 représentations. Celles-ci alternaient les opéras chinois modernes de facture révolutionnaire avec le répertoire italien, dont la célèbre Tosca. On y a également joué une version en Chinois de la Bohème, où la chambre de bonne du décor parisien avait été remplacée par un atelier d’artiste, aménagé dans une ancienne usine à munitions de l’ère Mao, située dans un quartier périphérique de Pékin.

Dans cette tendance qui s’affirme depuis un peu plus d’une dizaine d’années, exprimant la boulimie d’ouverture et la quête d’émotions nouvelles qui caractérise non seulement une partie des intellectuels et des artistes chinois, mais également la classe moyenne curieuse, avide de d’expériences étrangères, parfois, il est vrai, par snobisme ou besoin d’affichage, il est un opéra de Puccini qui mérite une attention particulière, c’est Turandot.

Il y a plusieurs raisons à cela.
D’abord parce que l’histoire, qui met en scène une princesse chinoise traumatisée par l’histoire de son aïeule, hostile à la gente masculine, au point de mettre à mort ses prétendants, se déroule dans la Cité Interdite. Certains critiques avaient alors assimilé la princesse Turandot à l’impératrice Cixi, dont le pouvoir d’intrigues arriva à son apogée précisément à l’époque où Puccini entrait au conservatoire ; ensuite parce que l’œuvre a déjà fait l’objet de plusieurs représentations, en 1995 et surtout en 1998, dans la Cité Interdite même, où Puccini situe l’histoire.

Il y eut alors seulement huit représentations, devant 30 000 spectateurs triés sur le volet par le prix des places, l’orchestre étant dirigé par Zubin Mehta. Tout le monde s’accorde à dire que la double conjonction de l’art lyrique occidental interprété sur les lieux même de l’histoire imaginaire de Turandot, dans une Chine en pleine effervescence, mais en même temps encore viscéralement attachée à son passé, dont elle est de plus en plus fière, fut une extraordinaire réussite.

Le fait que la mise en scène fut réglée par Zhang Yimou, le plus célèbre cinéaste chinois, qui avait déjà fait l’expérience d’une coopération avec Zubin Mehta pour une représentation de Turandot en 1997 à Florence, a probablement ajouté au succès rencontré par l’épisode de la Cité Interdite, dont le lever de rideau fut rehaussé par le grondement cadencé de 80 tambours traditionnels chinois, dans une flamboyante présentation de costumes d’époque, habillant plus d’un millier de figurants. Zhang Yimou, qui a également mis en scène les grandioses spectacles d’ouverture et de clôture des JO de Pékin, est progressivement devenu le chantre d’une Chine sûre d’elle-même et fière de son passé. Il a aujourd’hui acquis une grande maîtrise dans l’organisation des vastes fééries musicales et chorégraphiques à tendance historique qui, selon lui, doivent traduire la force des émotions que les Chinois éprouvent à l’évocation de leur passé.

Mais Turandot, l’Opéra occidental fétiche des Pékinois et de Zhang Yimou, n’a pas toujours reçu un aussi bel accueil. Dans les années 60, il était même considéré comme une expression du racisme et de l’arrogance de l’Occident qui présentaient la Chine sous un jour insultant. La prévention était encore présente 20 ans après la mort de Mao, lors de la représentation de 1995, au point que la mise en scène dut éliminer toute référence à la Chine et situer l’action dans un pays imaginaire. La dernière controverse en date eut lieu en 2008, lors de l’inauguration du nouveau théâtre national, quand les organisateurs qui avaient programmé plusieurs œuvres de Puccini, se heurtèrent à l’insistance des plus nationalistes des amateurs chinois, exigeant que ne soient présentées que des œuvres du répertoire local. Un accommodement fut heureusement trouvé, précisément grâce à Turandot.

Les organisateurs qui tenaient à produire la dernière œuvre de Puccini ont en effet demandé à un compositeur chinois de réécrire la fin de l’œuvre laissée inachevée par Puccini, disparu avant d’avoir terminé son opéra. L’auteur, Hao Weiya, professeur au conservatoire de Pékin, avait été le seul Chinois ayant suivi des cours d’opéra en Italie. Avec cet artifice, la Chine présenta pour l’inauguration de son nouveau théâtre national futuriste, construit par le Français Paul Andreu, un opéra italien, dont l’histoire se déroule dans la Cité Interdite, et dont la fin a été réécrite par un Chinois. L’honneur national était sauf.

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Aujourd’hui l’enthousiasme des Chinois pour Turandot a atteint son apogée. Zhang Yimou, devenu un familier de Puccini et de sa cruelle princesse chinoise au cœur de glace, transformée en amoureuse transie par la grâce d’un prince perse, avait déjà réglé la mise en scène de Turandot dans les grands stades de Séoul, au Stade de France, à Munich et à Barcelone. Aujourd’hui, il prépare ce spectacle, devenu sa mascotte, pour deux représentations, les 6 et 7 octobre prochains, dans le « nid d’oiseau », le grand stade olympique de Pékin, à l’occasion du 60e anniversaire de la République Populaire de Chine. On y attend 200 000 spectateurs. Il n’est pas certain que cette dérive dans la démesure, dont les Chinois sont coutumiers, fasse beaucoup progresser l’art lyrique. Mais au moins introduira t-elle un peu de rêve dans les cérémonies du 60e anniversaire, dont les prémisses transpirent déjà cette paranoïa sécuritaire, prélude au grand défilé militaire. Celui-ci fait déjà couler beaucoup d’encre sur la menace chinoise, un des thèmes préféré des vendeurs d’angoisse, qui font leurs choux gras de l’inquiétude distillée par leurs écrits.

On peut s’interroger sur les raisons de la ferveur chinoise pour Turandot. Peut-être cette représentation mythique et ambigüe d’une Chine imaginaire, à la fois cruelle et fastueuse, au travers d’une histoire d’abord sanglante, mais dont la chute est plutôt « fleur bleue », agit-elle comme un miroir. Les Chinois, qui ne détestent pas l’écho vaguement inquiétant nimbé de mystère et de subtilité que les Occidentaux leur renvoient d’eux-mêmes, y contemplent leur image compliquée, à la fois caricaturée et magnifiée par un Occidental, qui au demeurant ne connaissait rien à la Chine. Il accumula en effet les erreurs historiques, puisque la Cité Interdite, où se déroule l’action, n’existait pas à l’époque où Puccini situait son histoire, tirée d’une légende perse.

Et puis il y a la musique. L’Opéra italien présente peut-être pour les Chinois une double qualité. Il est avant tout la représentation à la fois théâtrale et musicale des passions et des sentiments qui agitent les sociétés humaines. Un thème qui parle naturellement à l’imaginaire des Chinois, dont une partie de la culture baigne dans la complexité des rapports humains. Mais l’Opéra occidental se présente aussi comme un art normé aux règles strictes, une autre particularité également présente dans la tradition chinoise, où la musique était codifiée et où les amateurs d’Opéra classique développent, tout comme les fervents de l’art lyrique occidental, une culture encyclopédique de leurs œuvres et de leurs artistes favoris, dont ils sont souvent capables de réciter ou de chanter tout le répertoire sans se tromper. Il y a dans cette ferveur commune, matière à une véritable connivence. Ceux-là sont aussi choqués par les égarements des metteurs en scène chinois qui, tâtonnant dans les méandres foisonnants de l’expression artistique renaissante et débridée, torturent parfois les œuvres originales du répertoire classique, au point qu’elles en deviennent illisibles.

 

 

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