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›› Editorial

Chine Europe. Le vent tourne

Après avoir longtemps cru qu’elle pourrait utiliser ses rapports très denses avec l’UE pour faire contrepoids aux Etats-Unis, la Chine s’est avisée, comme beaucoup d’Européens, que l’Union ne serait peut-être jamais une vraie puissance, au sens où elle l’entendait, dotée d’une influence non seulement économique, mais également militaire et stratégique. L’arrivée au pouvoir de l’administration Obama, qui a permis de resserrer les liens ou, à tout le moins, d’apaiser le ton des controverses entre Pékin et Washington et mis sous le boisseau quelques reproches américains récurrents, a diminué l’urgence d’une manœuvre de revers de Pékin, et renvoyé la coopération stratégique avec l’EU à l’arrière plan des préoccupations chinoises.

Décidément, aux yeux du Bureau Politique, l’UE ne pouvait pas être un atout. Elle ne serait pas non plus une menace. Tout au plus pouvait-elle être considérée comme un conglomérat assez hétéroclite et facilement manipulable de pays concurrents sur le marché chinois, rarement capables d’une position commune, inaptes à faire pression, et animés d’un indéfectible et sincère désir de coopération. Tout cela en dépit de lourdes différences culturelles et politiques et d’incessants litiges, dont le piratage de technologies sensibles, un important déficit commercial et d’interminables controverses sur l’ouverture incomplète ou biaisée du marché chinois. Sans parler des rivalités stratégiques qui surgissent ici et là, à propos du Moyen Orient, de l’Afrique ou de l’Iran.

La nouvelle assurance de la Chine, résultat de ses succès sur la scène mondiale et des relations apaisées avec les Etats-Unis s’est conjuguée avec la prise de conscience des faiblesses stratégiques européennes, quand à l’automne 2008, Pékin a réagi avec une violence très peu diplomatique aux controverses sur la question tibétaine après les émeutes de Lhassa en mars 2008. A l’époque, indiquant au passage le peu de cas qu’elle faisait de l’UE et la priorité absolue qu’elle accordait au respect de sa souveraineté et à l’unité de son territoire, sujets de nervosités récurrentes, elle avait purement et simplement annulé le sommet annuel entre la Chine et l’UE, quelques jours seulement avant la date prévue.

La Chine est, malgré la persistance et l’acuité de ses problèmes politiques et sociaux internes, devenue une puissance majeure. La crise financière, puis économique mondiale, en affaiblissant l’icône américaine, a aussi rehaussé son statut de puissance économique et son influence dans le monde. Dans un contexte, où il est juste de dire que les stratégies de Pékin ne sont plus tout à fait sans risques pour les intérêts des pays membres de l’UE, certains responsables politiques se demandent si l’Union sera capable de se mettre en ordre de marche cohérente pour adopter une politique chinoise coordonnée et efficace, apte à protéger ses intérêts et ceux de ses Etats membres.

C’est en tous cas à ce travail d’analyse et de persuasion des pouvoirs politiques européens que s’est attelé le « European Council on Foreign Relations » premier « Think Tank » pan européen, créé en 2007, avec la mission de « promouvoir des débats en Europe sur la définition d’une politique étrangère commune, basée sur les valeurs fondamentales de l’Union ». L’étude - « A power audit of EU - China relations » - signée de John Fox et François Godement, deux éminents spécialistes de la Chine, qui circule dans les chancelleries depuis le printemps dernier, est un constat sans concession des vulnérabilités européennes en Chine et un appel pressant à plus de cohésion et plus de pragmatisme dans la politique chinoise de Bruxelles.

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Long d’une centaine de pages, le texte passe en revue les principales lacunes de l’engagement de l’UE en Chine. La liste commence par les innombrables difficultés d’une politique commune, à laquelle les principaux Etats préfèrent les liens bilatéraux plus faciles à établir, sinon plus rentables, (actuellement la Chine a ouvert 6 dialogues sur les questions d’environnement avec des pays de l’UE qui agissent sans concertation les uns avec les autres). L’état des lieux assez catastrophique, continue avec l’insistance de Bruxelles pour faire adhérer la Chine aux « valeurs communes » de peu d’intérêt pour Pékin, mais très consommatrices en temps et énergie. Sans oublier le poids des bureaucraties et l’absence chronique de concertation entre Etats membres.

Surtout, l’étude stigmatise le manque de clairvoyance des Européens, dont beaucoup continuent à percevoir la Chine comme un pays émergent, qu’il convient d’aider à intégrer la communauté internationale, au prix d’importantes concessions, notamment sur les transferts de technologie. Elle condamne le manque de fermeté qui conduit à ne jamais exiger (ou presque) une réciprocité chinoise aux avantages consentis par certains pays membres, et dénonce clairement la responsabilité de Paris, Londres et Berlin, tous trois préoccupés avant tout de se tailler une position privilégiée en Chine, au détriment des autres.

Face à cette cacophonie européenne, Pékin a beau jeu de pousser ses avantages. Avec habilité et pragmatisme, elle tire profit des accords OMC pour protéger les fleurons de son économie et ses banques contre la concurrence venue d’Europe, ferme le marché des travaux publics aux entreprises de l’UE, détourne sans état d’âme le dialogue sur les droits de l’homme vers des voies de garage et ne cesse de se tailler des parts de marché en Europe dans des secteurs de plus en plus sophistiqués, au détriment des entreprises européennes. Dans le même temps, sachant le parti qu’elle tire des rivalités européennes, elle calibre ses visites d’investissements en Europe, téléguidées par le pouvoir, pour en faire une arme politique destinée à diviser les pays membres, « récompensant » les bon élèves par des contrats, et sanctionnant les plus rétifs, en les snobant.

Pour les auteurs de l’étude, il est urgent que les Etats de l’Union se mettent en ordre de marche et fassent preuve de plus de solidarité et de cohérence. La tâche ne sera pas simple car les stratégies nationales sont disparates. Le document les divise en effet en quatre groupes : les pays industrialisés « rétifs », peu sensibles aux séductions chinoises (Pologne, RFA, République Tchèque) ; les adeptes inconditionnels du marché libre (GB, Pays Bas, Danemark, Suède) ; les suiveurs, fidèles aux stratégies européennes (Pays Baltes, Belgique, Autriche, Luxembourg, Irlande) ; les pays mercantiles, séduits par les tactiques chinoises (Europe de l’Est sauf Pologne, Europe du Sud, France).

A noter que l’Allemagne d’Angela Merkel a, depuis l’accession au pouvoir de la « Dame de l’Est » rejoint le groupe des pays « rétifs », venant du groupe des mercantiles, où elle se trouvait du temps de G.Schröder, en compagnie de la France de Jacques Chirac. Cette dernière est actuellement positionnée entre le groupe des mercantiles et celui des « rétifs », en pleine migration, commencée après les échauffourées franco-chinoises en 2008.

La cohérence intra européenne et le pragmatisme prônés par l’étude visent à rééquilibrer les stratégies chinoises des Etats membres et de l’UE, non seulement dans les relations politiques et économiques directes (coopérations sensibles comprises), mais également sur des sujets d’importance globale, comme le développement et la bonne gouvernance en Afrique, la prolifération nucléaire, le réchauffement climatique, les institutions financières mondiales, la réforme du Conseil de Sécurité. Autant de questions stratégiques à propos desquelles Bruxelles doit faire entendre sa voix, si possible en coopération avec Pékin et Washington.

La dernière partie de l’étude égrène de nombreuses recommandations, dont on retiendra d’abord l’exigence de réciprocité dans les échanges, non seulement économiques et commerciaux, mais également sur les questions stratégiques. Qu’il s’agisse de commerce, d’obstacles non tarifaires, de lutte contre le dumping, de respect des droits de propriété, ou de questions globales, comme celle des relations avec l’Afrique - où les échanges chinois augmentent trois fois plus rapidement que ceux de l’Europe -, des rapports avec les Etats parias, de la prolifération nucléaire en Iran ou en Corée du Nord, ou encore de la sécurité des lignes de communication maritimes, la stratégie proposée repose toujours sur un échange de bons procédés, volet pratique de la réciprocité. A l’occasion, les auteurs suggèrent de rechercher les moyens de faire pression.

Dans les faits rien n’a encore changé. Les pays européens avancent toujours en Chine en ordre dispersé, sans concertation stratégique, comme s’il leur importait d’abord d’y défendre leurs intérêts nationaux et d’établir des liens de confiance privilégiés avec le système politique chinois. Mais les perspectives tracées par l’étude proposent de modifier radicalement l’approche européenne de la Chine en tournant le dos aux anciennes politiques mal coordonnées des Etats membres. L’avenir dira si ces derniers auront assez de lucidité et Bruxelles assez de capacité de persuasion pour, qu’à l’avenir, la voix de l’Union pèse plus lourd et que ses intérêts et ceux des Etats membres, soient mieux protégés. Ce virage de la politique européenne vers plus de pragmatisme et plus de cohérence pourrait être le premier test des nouvelles institutions politiques de l’UE.

 

 

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