Cliquez ici pour générer le PDF de cet article :
›› Taiwan
Ventes d’armes à Taïwan. Tensions sino-américaines
Le vendredi 29 janvier de Département d’Etat américain a notifié au Congrès, qui doit encore l’approuver, une nouvelle vente d’équipements militaires à Taiwan, pour une valeur totale de 6,4 milliards de dollars. La décision de Washington, qui figure parmi les plus importants contrats d’armement jamais concédés à Taïwan, intervient à peine plus d’un an après deux autres contrats signés en 2008 par l’administration Bush en fin de mandat, pour une somme totale de 5,1 milliards de $.
Le lot comprend 60 hélicoptères multi rôles Black Hawk 60 M BH, dotés d’une avionique sophistiquée, également commandés par l’armée américaine en 2007 et livrables en 2009 et 2010. 114 batteries de missiles anti-missiles PAC 3, aux performances améliorées, mis en service en 2003, en dépit d’une série de tests pas tous très probants, au cours de l’année 2002. Employé pour la première fois contre l’Irak, cet équipement antibalistique est doté d’un système anti brouillage et d’un radar de recherche, d’identification et de tir d’une portée de 100 km.
A cette liste s’ajoutent 2 bâtiments chasseurs de mines de la classe OSPREY, désarmés par la marine américaine en 2006 et 2007, reconstruits et équipés d’un sonar moderne à haute définition et d’un robot sous-marin télécommandé pour la neutralisation des mines en surface et en profondeur. 12 missiles Harpoon antinavires équipés d’un radar autodirecteur et 25 systèmes intégrés de transmission et de commandement.
A Taiwan, le bureau des affaires chinoises appelle depuis une semaine la Chine à démanteler le millier de missiles à moyenne portée braqués sur l’Ile, tandis que Ma Ying Jeou affirme que le renforcement de la défense de l’Ile augmentera la confiance des Taïwanais dans le processus d’apaisement et de rapprochement avec la Grande Terre. Le Département d’Etat américain tient un discours similaire et rappelle que le Taiwan Relations Act de 1979 (adopté par le Congrès l’année même de l’établissement des relations diplomatiques entre Pékin et Washington) oblige les Etats-Unis à livrer des armes défensives à l’Ile, capables de dissuader une agression chinoise.
La Chine ne l’entend pas de cette oreille. Le 30 janvier, l’ambassadeur des Etats-Unis Jon Huntsman a été convoqué au Waijiaobu pour s’entendre dire que « la vente d’armes à Taiwan était une grossière ingérence dans les affaires intérieures chinoises ; qu’elle menaçait la sécurité de la Chine, compromettait gravement les efforts de réunification pacifique de Pékin et mettait sérieusement en danger les relations sino-américaines ».
++++
Immédiatement après, Pékin a annoncé quelques mesures de rétorsion, allant de l’annulation attendue des rencontres militaires bilatérales prévues pour 2010, à - et c’est nouveau - des représailles ciblées contre les sociétés américaines en Chine, impliquées dans la vente des armes à Taiwan, mais dont l’identité n’a pas été dévoilée officiellement. Même si elle est difficile à mettre en œuvre du fait des implications en retour pour l’industrie aérospatiale chinoise, la mesure - que Pékin justifiera à l’OMC en évoquant des impératifs de sécurité nationale - est suffisamment crédible pour générer des inquiétudes chez Lockheed Martin et Boeing.
Depuis 1990 les Etats-Unis ont vendu plus de 25 milliards de $ d’équipements militaires à Taiwan, ce qui correspond environ à trois années de budget de la défense de l’Ile. S’il était approuvé par le Congrès le contrat en cours serait l’un des plus importants jamais signé avec Taipeh. Les autres années fastes pour l’industrie d’armement américaine ont été, dans l’ordre d’importance 1992 : 150 chasseurs F16 (5,8 milliards de $) et 3 systèmes anti-aériens Patriot (1,3 milliards $) ; 2008 : 330 systèmes Patriot Pac-3 (3,1 milliards de $) et 30 hélicoptères d’attaque Apach Longbow (2,5 milliards) ; 2007 : 12 avions de patrouille maritime P3-C Orion (1,9 milliards de $) et 2 systèmes antiaériens Patriot (939 millions de $).
Le dessous des cartes de ces contrats a parfois été tendu. Dans les années de la présidence de l’indépendantiste Chen Shui Bian (2000 - 2008), les rivalités politiques entre le KMT et le DDP avait paradoxalement induit de nombreuses hésitations et coupes sombres dans les budgets d’équipements malmenés par les élites, incapables de trouver un accord, au grand agacement de Washington. Ces blocages expliquent l’importance des contrats de 2008, comportant notamment des hélicoptères d’attaque, rattrapage autorisé par un retour du consensus sur les budgets après l’élection de Ma Ying Jeou. Aujourd’hui c’est au tour des militaires taïwanais d’être frustrés, puisqu’au moins deux des équipements majeurs qu’ils attendaient (60 Chasseurs F 16 et une assistance technique pour la construction de sous-marins) ne font pas partie du lot d’équipements soumis à l’approbation du Congrès.
++++
A Washington, on veut croire que l’impasse faite sur ces deux besoins majeurs exprimés par l’Etat-major taïwanais (les chasseurs F16 taïwanais auront bientôt 20 ans d’âge) et le fait que les équipements vendus n’ont pas de capacité d’agression, atténuera la fureur de Pékin. Mais il est possible que les turbulences dans la relation avec Washington, crées par ce contrat durent plus longtemps que celles qui avaient entouré les dernières ventes d’armes. Après les contrats massifs de 2008, les relations avaient repris dès juillet 2009, il est vrai au milieu de solides méfiances réciproques.
Mais aujourd’hui, le retour à la normale sera peut-être plus long du fait, non seulement de la nouvelle assurance de la Chine, portée par sa formidable capacité financière, vecteur de son influence dans le tiers-monde et dans les autres pays émergents, mais également de l’accumulation de contentieux commerciaux politiques et stratégiques qui vont des différends sur la question climatique, aux tensions autour de l’affaire Google aggravée par l’intrusion des hackers chinois dans les boîtes gmail des dissidents, en passant par la condamnation de LIU Xiaobo, la situation au Xinjiang et au Tibet, la rencontre prochaine du Président Obama avec le Dalaï Lama, sans oublier le récent durcissement de la Maison Blanche, qui stigmatise la faible coopération chinoise sur le dossier iranien.
• À lire dans la même rubrique
Les répliques politiques internes de l’accord commercial entre Taipei et Washington
[7 février 2026] • François Danjou
Harcèlements au Yuan Législatif. Le nouveau visage ambigu du KMT. Quelles perspectives ?
[25 décembre 2025] • François Danjou • 2
Taiwan et D. Trump dans l’embrasement entre la Chine et le Japon
[1er décembre 2025] • Jean-Paul Yacine
Les conditions de l’indépendance énergétique. En filigrane d’un référendum, l’avenir de l’électronucléaire et le projet du transfert en Chine des combustibles nucléaires usés
[24 août 2025] • La rédaction
Le grand ratage des révocations collectives
[29 juillet 2025] • François Danjou