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›› Taiwan

La classe politique taïwanaise à la croisée des chemins

Au plan politique, deux événements majeurs auront marqué la vie de Taïwan en 2010 : la signature de l’accord cadre de coopération économique avec la Chine et les élections municipales, début décembre. Ces dernières ont clairement mis en évidence la prudence de l’électorat.

S’il est vrai que le KMT a gardé le contrôle de trois des cinq grandes municipalités (Taipei, Taichung et Xinbei), l’étroitesse de la victoire obtenue à Taichung constitue une alerte pour le Président Ma, d’autant que le DPP a réussi à conquérir 25 sièges et 400 000 voix supplémentaires, totalisant 49,87% des voix contre 44,54% au KMT).

Ayant réussi à tirer partie de l’apaisement des relations dans le Détroit et à relancer l’économie, le pouvoir doit maintenant rassurer l’électorat sur les questions sensibles de la souveraineté de l’Ile, en gardant en mémoire l’attachement de la majorité des Taïwanais au statu quo.

Quant au DPP, en qui l’électorat semble reprendre confiance, le fait qu’il n’ait réussi qu’à se maintenir dans deux mairies sur cinq (Tainan et Kaohsiung), montre bien qu’il n’est pas encore en mesure d’influer de manière significative sur la politique chinoise de Ma Ying Jeou.

Pour se redonner une chance de revenir au pouvoir - ce que Pékin n’a pas exclu (le PCC manœuvre pour nouer des liens avec de DPP) - le Parti indépendantiste s’est mis en mesure d’imaginer une politique chinoise moins manichéenne que celle conduite au cours de l’ère Chen Shui Bian, entre 2000 et 2008.

L’accord cadre économique signé avec la Chine en juin dernier aura été l’événement le plus significatif des relations dans le Détroit depuis 1949. Mais tous les experts s’accordent à dire que, passés les premiers enthousiasmes, la mise en œuvre des 15 accords déjà signés et la négociation d’accords ultérieurs seront à l’origine de tensions de plus en plus lourdes.

Ces dernières viendront de la volonté des Taïwanais de préserver leur identité et de leur crainte d’un glissement vers une dépendance économique de fait (plus de 40% des exportations taïwanaises sont aujourd’hui dirigées vers la Chine et Hong Kong), prélude à une réunification rampante.

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Le 21 décembre dernier, après trois jours de négociations infructueuses sur la coopération médicale, Chen Yunlin, directeur chinois du bureau des Affaires taïwanaises et artisan de l’accord cadre côté chinois, déclarait à Taipei : « A l’avenir, des obstacles et des difficultés gêneront inévitablement les progrès dans la relation ».

Les deux parties buttent par exemple sur la protection des investissements de part et d’autre. Les Taïwanais exigent la possibilité de faire intervenir un pays tiers en cas de litige. Une éventualité inacceptable pour Pékin, qui y voit une manière détournée de l’Ile de rehausser son statut politique.

L’identité politique de Taïwan par rapport à la Chine est pourtant bien une des préoccupations majeures et obligées du Président Ma Ying Jeou, pour qui l’année 2011 marquera l’entrée en campagne électorale. C’est pourquoi, s’attachant à ménager l’électorat d’opposition - une tendance récurrente des présidents depuis l’introduction du suffrage universel - il aura tendance à ralentir le cours du rapprochement avec la Grande Terre.

Ce freinage est déjà en cours. En août dernier, en réponse aux demandes pressantes de Pékin, le Président avait déjà souligné que le rythme des accords bilatéraux était suffisant, et qu’il ne serait pas accéléré.

En décembre, après les municipales, le Directeur des Affaires chinoises, Lai Shin Yuan évoquait le caractère inutile de la loi anti-sécession qui prévoit une riposte militaire chinoise à une déclaration d’indépendance. Dans la foulée, il rappelait les caractéristiques politiques de l’Ile, que les Taïwanais souhaitaient protéger dans le processus de rapprochement avec la Grande Terre : « démocratie, souveraineté, sécurité, liberté de choix politique, droit à participer de manière significative aux instances internationales ».

Au même moment, Su Chi, ancien secrétaire général du Conseil Nationale de Sécurité de l’Ile, pressait le DPP de négocier avec le KMT une politique chinoise commune, en amont des négociations avec Pékin sur les questions de souveraineté liées à l’accord cadre (espace de manœuvre international, mesures de confiance militaires, traité de paix).

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Enfin, dans son discours de fin d’année, Ma Ying Jeou, l’œil fixé sur les prochaines échéances électorales, a mis l’accent sur la différence des systèmes politiques, un sujet à la fois irritant pour Pékin et susceptible de faire obstacle au rapprochement politique souhaité par Parti Communiste Chinois :

« Au XXIe siècle, la République de Chine sera un modèle de démocratie pour le Monde Chinois. Elle est une nation indépendante et souveraine. Non seulement elle protège la sécurité et la dignité de Taiwan, Penghu, Kinmen et Matsu, mais elle apporte aussi la preuve que les peuples de Chine peuvent emprunter la voie nouvelle de la liberté et de la démocratie ».

L’horizon politique des hommes politiques taïwanais est donc borné par les relations avec la Chine et avec les Etats-Unis, le mentor de l’Ile et son ultime rempart de sécurité, dont la protection n’est cependant pas acquise quelles que soient les circonstances.
Le Parti indépendantiste a entrepris d’élaborer une politique chinoise plus pragmatique. Il doit maintenant se faire violence et sauter le pas d’une négociation avec le KMT sur le sujet capital des questions de souveraineté liées à la mise en œuvre de l’accord cadre.

Quant au KMT, il a fixé les limites et les conditions de sa politique chinoise - pas de déclaration d’indépendance, pas de réunification, maintien de l’identité politique et de la souveraineté de l’Ile, existence d’un espace de manœuvre international -. Il lui revient maintenant de définir une stratégie qui rassure son électorat, écartelé entre les satisfactions économiques du rapprochement et la crainte d’une réunification rampante et qui, de surcroit, aurait la vertu improbable d’apaiser à la fois Pékin et Washington.

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En bref :

Evolution du Parti Indépendantiste : Fin novembre, Tsai Ing Wen, présidente du DPP, annonçait qu’elle allait créer un centre de recherches destiné à aider son parti à établir des relations stables avec le Parti communiste chinois. Cette initiative la démarque nettement de son prédécesseur, Chen Shui Bian, qui, pendant la période 2000 - 2008, avait placé l’Ile en situation de confrontation permanente avec Pékin.

Accord Cadre : Le 2 janvier, conformément aux dispositions de l’accord cadre économique, Taïwan et la Chine ont abaissé les tarifs douaniers sur 800 produits. Mais c’est la Chine qui a consenti le plus gros effort puisqu’elle a appliqué la réduction à 557 articles taïwanais des plus divers qui vont du poisson aux bicyclettes, en passant par les produits chimiques, les machines outils et les constructions métalliques.

De son côté, Taïwan abaissera les tarifs de 267 produits chinois exportés dans l’Ile, qui vont du le ciment au thé vert, en passant par la pétrochimie, les équipements électroniques et les pièces détachées automobile. L’accord, qui inclut également les services et la banque, prévoit une baisse échelonnée sur trois ans en fonction des secteurs.

Le 1er janvier, Xinhua a annoncé que la Chine ouvrira sous peu 6 secteurs de service aux compagnies taïwanaises (secteur médical, banque, assurance, maintenance aéronautique, design, investissements financiers). Des négociations sont en cours pour une ouverture symétrique côté taïwanais.

Taïwan. Croissance : Selon l’Académie Sinica, après une croissance négative en 2009, l’économie taïwanaise a rebondi par une hausse de 13,21% au cours des 6 premiers mois de 2010. Selon l’Asia Development Bank, en 2010, la croissance moyenne a été proche de 10%. En 2011, elle devrait se stabiliser entre 4 et 5 %.

Défense de Taïwan : le 28 décembre, le ministère de la défense taïwanais a publié les résultats d’un sondage révélant que 76,5% des personnes interrogées seraient prêtes à défendre l’Ile en cas de conflit avec la Chine, en hausse de 2 points par rapport à 2009.

Déclaration de Lee Teng Hui : Le 26 décembre, l’ancien président Lee Teng Hui (1988 - 2000), premier chef d’état taïwanais élu au suffrage universel, transfuge du KMT, devenu un des plus farouches critiques de Ma Ying Jeou et un défenseur emblématique de l’indépendance de l’Ile, niait l’existence du « consensus de 1992 », sur lequel le KMT a pourtant bâti toute sa politique de rapprochement avec la Chine :

« Le soi disant consensus de 1992 renvoie au concept d’une seule Chine, qui devrait sérieusement inquiéter les Taïwanais. Taïwan est une démocratie et un pays souverain. Le concept d’une seule Chine ne devrait pas être évoqué avec la Chine communiste ».

Le « consensus de 1992 » fait référence à un accord tacite entre le KMT et le PCC qui renvoie à l’existence « d’une seule Chine », la nature politique de celle-ci pouvant être sujette à une interprétation différente de part et d’autre du Détroit. En 2008, les références au consensus par Ma Ying Jeou, après les 8 années de crispations sous la présidence de l’indépendantiste radical Chen Shui Bian, avait grandement contribué à rassurer Pékin qui craignait que l’Ile ne se sépare de la Chine.

Il reste que nombreux sont les hommes politiques taïwanais qui nient qu’un tel consensus ait jamais eu lieu. C’est le cas de Su Chi, député KMT, ancien Chef du Bureau des Affaires chinoises, qui, en 2006, a avoué qu’il avait lui-même fabriqué le concept en 2000 pour alléger les tensions dans le Détroit. Ko Chen Fu lui-même, à la tête du Bureau des Affaires Taïwanaises pendant la période de 1992 a toujours nié que les deux parties soient parvenues au consensus. Aujourd’hui, réel ou fabriqué, le consensus constitue le seul argument politique capable de maintenir l’apaisement dans le Détroit, dans un contexte où le pouvoir chinois, soutenu par la très grande majorité de la communauté internationale, n’accepterait aucun autre cadre à la relation entre les deux rives. Dans ce contexte, la mouvance chinoise la plus modérée est cependant prête à accepter une interprétation très large du consensus et de l’autonomie de l’Ile.

Relations de défense avec les Etats-Unis : Alors que le ministère de la défense taïwanais annonçait le 8 décembre que l’Ile allait produire en série les missiles de croisière Chichun et Chuifeng, et que l’armée de l’air taïwanaise allait mettre en service une douzaine de P3-C Orion aux capacités anti-sous marines, Washington confirmait sa détermination à livrer à l’Ile les équipements de défense « qui lui seront nécessaires » et à appuyer la quête de l’Ile pour plus d’autonomie internationale. Toutefois, sachant à quel point l’affaire serait de nature à créer des tensions dans la relation avec Pékin, Washington n’a, pour l’instant, pas répondu à la demande taïwanaise d’achat de nouveaux chasseurs F 16. Pour l’heure le Pentagone n’a accepté que la rénovation des F16 vendus à la fin des années 80.

Sondages : Fin octobre, un sondage du Global View Research Center révélait que la cote de Ma Ying Jeou était en hausse à 46,1% de satisfaits (contre 39,8% le mois précédent), avec cependant toujours 49,1% de mécontents. 62,5% des sondés ne croyaient pas que la Chine démantèlerait les missiles menaçant Taïwan avant les élections présidentielles de 2012, tandis que 45,3% estimaient que l’accord cadre économique était plus important pour l’Ile que la question des missiles. Les principaux reproches que les Taïwanais font au Régime chinois, sont, dans l’ordre : 1) la réduction de la marge de manœuvre internationale de Taïwan (77,2%) ; 2) L’absence de démocratie et de liberté d’expression (68,4%) ; 3) La menace missiles (67,6%) ; 4) La loi anti-sécession (53,7%) ; 5) La proposition d’appliquer à Taïwan le schéma « Un pays deux systèmes » (47,4%).

 

 

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