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›› Politique intérieure
Reprise en main « culturelle » par le Comité Central
Fin octobre, à l’issue du 6e plenum du 17e Congrès, le dernier avant la grand-messe de passation de pouvoir en octobre 2012, le Comité Central a exprimé une très sérieuse inquiétude sur l’état de la société chinoise.
Dans un communiqué public on lit notamment : « dans certains secteurs apparaissent des phénomènes de décadence morale et un déficit de confiance ; la vision que certains citoyens ont de la vie et de ses valeurs essentielles est biaisée ; il est urgent de corriger la manière de penser de la société pour la remettre en cohérence avec les valeurs du système socialiste (…) Nous devons rehausser nos capacités d’encadrement de l’opinion publique (…) et renforcer les contrôles d’internet ».
Le document du Comité Central comporte 9 sections incitant les autorités chinoises à « pleinement prendre conscience de l’importance de la culture », à promouvoir la construction « d’un système de valeurs socialistes », à accélérer le développement de « l’industrie culturelle » et à améliorer « le contrôle du Parti sur les affaires culturelles ». Il précise : « Le renouveau de la Chine doit être accompagné par la force de la culture chinoise. Le Parti rassemblé doit faire bloc pour maîtriser les nouvelles attentes spirituelles et culturelles du peuple chinois et de tous les groupes ethniques ».
Moins de confiance, plus de critiques.
L’analyse de ce cri d’alarme est d’abord compliquée par le fait que le Parti, qui attise le nationalisme autour de ses succès socio-économiques, est toujours crédité par nombre de Chinois de la classe moyenne des bonnes performances de l’économie dans un contexte général plutôt récessif en Occident. Pour autant, on ne peut nier qu’avec ce « nationalisme de la performance », alimenté par les succès du Régime, cohabite aussi une désaffection publique envers le pouvoir, tandis que la cohésion et la confiance de la société indispensables à la solution équitable des contradictions auxquelles est confronté le pays, semble affaiblie.
La « décadence morale » dénoncée par le Comité Central renvoie d’abord à la tendance au repliement des Chinois, animés d’un sentiment de méfiance à l’égard de l’administration et de la police, principal moteur d’une dégradation de la confiance au sein de la société, encore aggravée par l’absence d’indépendance de la justice et l’état sinistré de la corporation des avocats traitant des droits de l’homme et des abus de l’administration.
C’est dans ce contexte, qu’il faut replacer les déficits de solidarité et les tragiques égoïsmes récemment observés lors de plusieurs accidents de personnes laissées sans secours, dans l’indifférence générale, tandis qu’il est fréquemment arrivé qu’un recours à la police pour dénoncer des abus, ou qu’une aide apportée à une personne en détresse, se retournent directement contre les bonnes intentions spontanées d’un citoyen.
Mais le constat du Comité Central exprime aussi clairement l’inquiétude du Régime de perdre le contrôle d’une partie de la société dont la contestation s’exprime non seulement par des « incidents de masse » dont la fréquence ne diminue pas, mais également sur la toile, parfois avec beaucoup de violence. Ces effervescences répétées des réseaux internet indiquent pour le moins un affaiblissement du crédit que la classe moyenne, principale bénéficiaire de la croissance, accordait jusqu’à présent au Parti et à sa politique.
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Le Parti dans le collimateur des internautes.
Dans le sillage de l’urbanisation massive monte en effet une réelle désaffection provoquée par l’inflation et la hausse des prix immobiliers telles qu’un cadre moyen éprouve aujourd’hui du mal à se loger dans les grands centres urbains de la côte Est, tandis que les salaires des plus jeunes diplômés sont à peine plus élevés que ceux des travailleurs migrants.
Le mécontentement des réseaux internet a aussi stigmatisé l’incurie de l’administration dénoncée, par exemple, lors de l’accident de TGV de Wenzhou le 23 juillet dernier. A cette époque beaucoup d’internautes s’interrogèrent sur le schéma de développement du pays, le choix des priorités et la cohérence des politiques publiques, gaspilleuses et génératrices de corruption.
Ces questionnements rejoignent les critiques des intellectuels du Régime qui réclament un ajustement politique permettant aux assemblées locales de contrôler les administrations. Dès le 28 juillet, trois jours après l’accident de Wenzhou, He Weifang, professeur de droit à l’Université de Pékin qui milite activement pour la réforme du système judiciaire s’exprimait sur Sina Weibo, le Twitter chinois, pour réclamer, comme le stipule la constitution, la mise en place d’une commission spéciale d’investigation.
En même temps, il stigmatisait la faiblesse des explications officielles également relevée par le public et la tendance du pouvoir à maquiller la réalité ou à la mettre sous le boisseau : « beaucoup d’internautes craignent que l’Assemblée Nationale Populaire sera réticente à créer une commission d’enquête dont les conclusions devraient être rendues publiques, selon les termes de l’article 71 de la constitution qui n’a en réalité jamais été appliquée depuis 30 ans ».
Sur son blog Han Han le provocateur, dont le site reçoit au bas mot 30 millions de visiteurs par an, avait intitulé son commentaire : « le déraillement du pays », vite effacé du net par la censure. Ayant constaté que les autorités avaient entrepris d’enterrer les wagons accidentés, il écrivait : « C’est ainsi que ce pouvoir réagit. Si quelque chose le dérange et pourrait causer des ennuis, il l’enterre. Il reste que creuser une fosse d’une telle dimension en plein jour sous les yeux des photographes et sans la moindre explication de la propagande fut une erreur ».
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La rédemption par la « culture » officielle et la censure.
Selon le Comité Central, la reprise en main de l’opinion en colère, dont les critiques acerbes peuplent le Net, et le nécessaire redressement moral de la société passent par une référence incontestable qui semble faire consensus : la culture chinoise ancestrale, dont les modèles philosophiques offrent quantité de repères prônant l’honnêteté, la probité, la solidarité, l’amour du prochain ou la modestie qui sont autant de valeurs souvent oubliées dans la maelström de la modernisation sans repères.
Cet imaginaire vertueux de la Chine ancienne, qui sert aussi à la diffusion de la « puissance douce » de la Chine à l’étranger par le biais des Instituts Confucius, est applicable immédiatement tant aux fonctionnaires corrompus et aux hommes d’affaires accusés d’avoir fait fortune par des biais malhonnêtes, qu’aux contestataires du net, implicitement accusés d’insatisfaction chronique.
De même, les concepts antiques de Xiaokang Shehui, 小康社会et d’harmonie - Hexie Shehui 和谐社会- qui renvoient l’un à une société à la prospérité suffisante et sans ostentation, appelant à la mesure, l’autre à la conciliation et au rejet des conflits, sont éminemment pertinents en ces temps de remise en question, parfois violente, du pouvoir et de dérapages capitalistes ostentatoires qui creusent la fracture sociale.
Mais pour contrôler les « dérives morales », le Parti qui aujourd’hui penche plutôt vers un encadrement strict de la société, ne saurait se contenter des exhortations à la vertu. Dans un récent éditorial, le Quotidien du Peuple appelait à la renaissance de la culture chinoise, diffusée par le Parti, laissant présager un alourdissement de la censure sur le net.
Selon Xinhua, les présidents de 39 grands groupes chinois opérant sur le réseau internet ont, à la suite d’un séminaire de trois jours organisé par le gouvernement, déjà promis de censurer la toile pour éviter la propagation de « fausses rumeurs », de contenus pornographiques et « autres informations illégales ». La tendance à la censure n’est pas nouvelle, mais elle s’alourdit depuis quelques années, notamment après les émeutes ethniques (Tibet en 2008, Xinjiang en 2009) et en amont du 18e Congrès. Le Parti est maintenant confronté au défi de l’explosion des réseaux sociaux, dont la réactivité parvient régulièrement à contourner la censure.
Ce contrôle serré est imposé par les plus hautes instances du Régime, comme on tente de retenir les eaux d’une marée montante, alors même que nombre de chercheurs mettent en garde contre les effets pervers de cette mise sous le boisseau de la société. Déjà en 2009, Sun Liping, Docteur en sociologie, professeur à Qinghua, soulignait que « l’obsession de stabilité sociale qui enferme la Chine dans un carcan peut conduire à la nécrose et à la décomposition de la société ».
Enfin, il est peu probable que cette « culture morale » imposée d’en haut, calibrée par le Parti inquiet de son pouvoir, que la nouvelle génération des artistes chinois prompts à la contestation vilipende souvent, soit de nature à susciter les réflexions indispensables à la solution des difficiles contradictions auxquelles la Chine est confrontée et qui s’énoncent comme suit :
1) Réussir l’urbanisation massive en cours, sans s’aliéner la classe moyenne dont les exigences politiques s’affirment peu à peu ; 2) Réduire la corruption, le népotisme, les injustices et les inégalités sans compromettre la libéralisation de l’économie, ni le pouvoir du Parti ; 3) Réformer le schéma de développement et moderniser le tissu industriel sans freiner la croissance ni provoquer de fracture au sein de l’oligarchie dont nombre d’intérêts sont liés aux secteurs à restructurer ; 4) Accroître le financement des services sociaux (santé et retraite), de l’éducation, de la R&D, tout en abondant les budgets des provinces, sans grever l’équilibre financier interne.
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En bref.
• Aides sociales : Le 8 novembre le pouvoir a décidé la création d’ici 2020 de 3 millions de postes d’aides à l’insertion sociale qui seraient mieux payés. Il s’agit pour lui de faire face à la marée de l’exode rural qui pousse annuellement près de 20 millions de paysans vers les villes.
• Fuite des grandes fortunes : Dans un rapport récemment rendu public, effectué grâce à une enquête auprès de 1000 riches chinois conduite par la Banque de Chine et le Groupe Hurun, près de la moitié affirmaient avoir l’intention de quitter la Chine. 14% d’entre eux disaient avoir déjà organisé leur départ.
Les raisons de ces départs vont de l’espoir d’une vie meilleure, d’une retraite plus sûre, d’une meilleure éducation pour leurs enfants, à la crainte pour leur fortune en Chine, en passant par les lacunes de l’état de droit, la dégradation des conditions d’investissement, la pollution, les impôts à quoi s’ajoute la peur face à la montée des rancœurs sociales qui ciblent directement les grandes fortunes.
• 18e Congrès : Le Parti vient de commencer la désignation des 2270 délégués du Congrès de 2012 qui seront sélectionnés par des élections intra parti.
Une récente déclaration officielle a fait état de la volonté du Parti 1) d’augmenter la proportion des femmes et le nombre de délégués de la base, qui devraient représenter 32 % des délégués (+ 2% par rapport à 2007), y compris ceux représentant les migrants apparus pour la première fois en 2007 ; 2) d’améliorer la sélection par un contrôle de la probité des candidats ; ainsi que 3) d’améliorer le « caractère démocratique » des élections internes en imposant un nombre de candidats supérieur de 15% au nombre de postes à pourvoir.
• Censure artistique : Le Parti a récemment annulé plusieurs expositions dont il estimait qu’elles comportaient trop de « messages politiques ».
La première, prévue le 19 octobre à Shuny, présentait les œuvres d’une trentaine d’artistes. Une des œuvres de Yue Luping, organisateur de l’exposition, intitulée Anesthésie / Sensibilité, représentait cinq mots clés interdits par la censure d’internet : « Princelings », « Mères de Tiananmen », « révolutions de jasmin », « Wang dan » et « Radio Free Asia ». Une autre représentait Lin Biao.
Une autre exposition annulée présentait 32 peintures de Yu Jianrong, sociologue à l’Académie des Sciences Sociales, sur le thème des pétitions. (Lire nos articles Avantages et risques politiques du syndicalisme et Les contradictions du droit à pétition).
Selon Yue Luping, ces censures, liées à la situation politique, sont conjoncturelles. « Depuis 30 ans le regard que le Parti pose sur l’art est beaucoup moins crispé ».
• Les projets du rail dans le collimateur. Selon le South China Morning Post 6 millions de migrants travaillant sur le projet du rail n’ont pas été payés depuis plusieurs mois suite à la quasi faillite du ministère du rail. En septembre dernier les prévisions de dépense dans ce secteur ont baissé de 19% par rapport à 2011.
Selon Li Hongchang de l’université Jiaotong à Shanghai, « au cours des dernières années les constructions de voies ferrées se sont développées trop vite et de manière désordonnée. La faible rentabilité des nouvelles voies creuse les déficits qui obligeront le gouvernement à abonder le budget ». Selon le China Daily, en juin dernier ; le ministère du rail avait accumulé 329 Mds de $ de dettes.
• Gouvernement et confiance sociale.. Le 19 octobre dernier une réunion du Conseil des Affaires d’Etat présidée par Wen Jiabao a eu lieu à Pékin sur la question du déficit de confiance dans la société chinoise. D’après Xinhua, le Premier Ministre a relevé que les Chinois avaient été choqués par les maquillages dans les affaires, la commercialisation de produits frelatés et la falsification des données économiques.
Les mesures arrêtées vont d’une amélioration de la législation pour régler les conflits à la création d’agences de surveillance de la qualité en passant par l’établissement de listes des fraudeurs ou à l’inverse de listes de sociétés dignes de confiance.
• Le défi de l’urbanisation. A la mi-octobre un groupe d’experts ont pointé du doigt les difficultés de l’urbanisation en Chine, notamment celles liées à l’intégration des migrants.
Selon plusieurs professeurs de l’Académie des Sciences Sociales, malgré les nombreuses mises en garde, le pouvoir continuait à ne considérer les migrants qu’en termes de sécurité et de stabilité sociale. Marginalisés, ils n’ont qu’un accès limité aux services sociaux de base et poseront vite des problèmes sociaux graves.
Le pouvoir chinois qui considère que l’urbanisation massive aura un impact favorable sur l’emploi a pris en compte ces difficultés et publie ou fait publier de nombreux articles sur le sujet dans le Quotidien du Peuple, qui traitent de la question sous tous ses aspects : institutions, infrastructures, services sociaux, intégration des migrants.
Trois phases sont identifiées : 1) phase initiale où les problèmes les plus urgents seront liées à la question foncière ; 2) phase intermédiaire avec le défi des infrastructures et des services publics, notamment de transports et logements, clés de l’ajustement de la main d’œuvre à l’emploi ; 3) phase avancée avec l’appui à la création d’emplois, le développement des services, des infrastructures et des logements en même temps que le contrôle des zones périurbaines et des bidonvilles.
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