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›› Chronique
La santé du Parti et la force déstabilisatrice d’internet
« Méfions nous de la force démoralisatrice d’internet ». Tel était le titre d’un article du journal Qiushi 求实- quête de vérité - édité par l’Ecole du Parti paru le 16 juin dernier. La charge venait de Liu Yunshan, grand maître de la propagande et Directeur de l’Ecole du Parti pour qui le net et les réseaux sociaux sont devenus le plus grand obstacle à la diffusion des slogans et à la manipulation de la pensée et des foules.
Les réseaux sociaux ont en effet graduellement favorisé la création d’un espace où s’expriment parfois vertement les opinions très critiques contre le gouvernement que les caciques du Régime ressentent aujourd’hui comme une menace directe contre la légitimité du Parti.
Moins de deux mois plus tard l’agence Chine Nouvelle publiait également un article alarmiste sur l’impact pernicieux et subversif des réseaux sociaux. Le raisonnement qui s’appuyait sur un amalgame avec le sort qui frappa l’URSS après 1989, mettait en garde non pas contre les risques pour le Parti Communiste Chinois, mais contre les périls qui guettent la Chine elle-même.
Cette succession d’alertes venant du plus haut niveau de la machine politique du Régime suggère le poids rémanent des conservateurs que les réformes politiques effraient puisqu’elles bouleverseraient le schéma gaspilleur des prébendes. Elle pose la question de la résilience du Parti Communiste à la tête de la Chine et de manière connexe, celle de la capacité du Régime à engager une réforme politique de fond.
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Distinguer « l’information constructive » de la « critique erronée. »
L’article de Qiushi qui distinguait « l’information positive créatrice d’espoir et d’énergie » et « l’énergie négative diffusée par Internet », se plaignait que la toile soit noyée sous les nouvelles de désastres, d’accidents et de scandales, diffusant à jets continus une ambiance malsaine où la confiance dans la puissance publique s’était évaporée, au point, disait l’auteur, que « les déclarations et les démentis officiels étaient tous suspectés de mauvaise foi et de machiavélisme, tandis que le moindre dysfonctionnement ou raté de l’administration était attribué à un déficience systémique du régime chinois ».
Mais Lu Yiyi spécialiste de la société civile chinoise et auteur d’un livre sur les ONG en Chine, note que l’arsenal de la censure et l’armée des internautes loués par le pouvoir à 0,5 RMB la contribution - 网络评论员 – ou 五毛党(le Parti à 50 centimes) - créé par le Parti en 2004 pour intervenir à son profit dans les forums de discussion, n’ont pas réussi à mettre sous le boisseau les attaques directes contre le pouvoir et ses agents.
Sur l’armée des internautes recrutés par le pouvoir, voir l’analyse de Brice Pedroletti dans le Monde du 6 août 2008.
Dans un article du 20 août paru dans China Real Time (Wall Street Journal), Lu cite quelques échantillons significatifs de la hargne anti gouvernementale des internautes qui continue d’inonder le net en dépit des contrefeux de la censure. La teneur très agressive des messages confirme à la fois les questionnements sur la légitimité du Parti et l’appréciation de Qiushi qui qualifie l’ambiance de « malsaine. »
Quand, après le récent scandale de la Haute Cour de Shanghai décapitée pour de sérieuses fautes de comportement et de graves accusations de corruption, le président par interim Cui Yadong expliqua dans un discours que l’esclandre public avait été « l’occasion pour les forces hostiles d’attaquer le Parti en Chine et hors de Chine », des milliers de commentaires ont été postés sur Weibo (新浪微博 – Xin Lang Weibo -), qui compte plus de 500 millions d’utilisateurs et où s’échangent chaque jour 100 millions de messages.
Dans l’avalanche des réponses on pouvait notamment lire : « Encore un impudent sans vergogne. Tous des fascistes ! », ou « c’est vous Messieurs qui êtes les pires ennemis du peuple chinois » et encore « la maladie s’appelle la paranoïa des dictateurs ». D’autres réclamaient la démission de Cui et une enquête sur ses qualifications pour tenir le poste.
Toutefois, il faut reconnaître qu’à cette situation délétère le Parti ne s’est pas contenté de répondre par la censure ou la manipulation. Afin de restaurer la confiance évanouie les ministères et les fonctionnaires ont en effet été encouragés à ouvrir des comptes sur les médias sociaux les plus en vogue pour répondre aux critiques en dévoilant leur identité et leur fonction.
En juin 2013 ils étaient plus de 70 000 organismes officiels et fonctionnaires titulaires d’un compte sur un réseau social, ce qui constitue un doublement par rapport à 2012. Certains se sont regroupés en réseaux pour s’appuyer mutuellement dans les passes d’armes publiques, tandis que leurs commentaires rassemblent un nombre non négligeable de supporters.
Mais comme l’explique Lu Yiyi, la stratégie de transparence n’est pas sans risques. Après une remarque déplacée certains des fonctionnaires qui osèrent se lancer dans le tumulte des forums de discussion ont du subir un flot de commentaires qui, certaines fois s’apparentaient à un « cyber-lynchage ». Récemment Chen Mingming le vice-gouverneur du Guizhou a provoqué une tempête en ligne quand il a encouragé « ceux qui trahissent la patrie tous le jours - qu’il traitait de “pourriture“ - à émigrer aux Etats-Unis ».
Offusqués par le commentaire, les internautes firent pression pour déclencher une enquête sur les avoirs privés de Chen et de sa famille. L’affaire s’est terminée par les excuses publiques du vice-gouverneur qui promit d’être plus prudent à l’avenir.
Résurgence du débat sur la résilience du Parti.
La réaction du Parti engagé dans ce bras de fer sur internet pose la question de la résilience du pouvoir politique à la menace de déstabilisation conséquence de la mise à jour des nombreuses turpitudes publiques par l’effervescence indiscrète, anonyme et impitoyable des réseaux sociaux. Le phénomène est nouveau. Associé à d’autres facteurs, il pourrait bien contredire les analyses de ceux qui jusqu’à présent spéculaient sur la capacité de résistance du Parti Communiste Chinois (PCC).
Dans son livre « Authoritarian resilience », publié en 2003, Andrew J. Nathan, expliquait que la capacité d’adaptation du PCC s’était renforcée et reposait sur l’institutionnalisation du processus de succession, la sélection des cadres au mérite, le recul du népotisme et une meilleure interaction du pouvoir avec la société civile. Force est de constater que cette appréciation n’est plus tout à fait vraie.
S’il est exact que la succession du 18e Congrès n’a pas donné lieu à des luttes ouvertes, l’affaire Bo Xilai a en revanche mis à jour les considérables talons d’Achille du système politique que sont la corruption, l’abus de pouvoir et les trafics d’influence. En même temps, en novembre 2012 et en mars 2013, les rivalités de clans ont percé la surface du consensus au travers de la promotion à la vice-présidence de Li Yuanchao, pourtant écarté du Comité Permanent et du maintien de Zhou Xiaochuan à la tête de la Banque Centrale en dépit du blocage du Comité Central qui rejeta sa candidature.
Enfin dans son essai A.J. Nathan oublie de mentionner que l’un des facteurs de stabilité politique du régime chinois et de la fluidité des transitions après 1989 fut la puissance symbolique de la caution de Deng Xioaping qui avait lui-même adoubé ses successeurs jusqu’à y compris celle posthume de Hu Jintao. Cette aura, véritable contrepoison aux querelles politiques trop exacerbées a cessé en 2007, quand 10 ans après la mort du « Petit Timonier », Jiang Zemin a in-extremis imposé Xi Jinping à la place de Li Keqiang comme vice-président et futur n°1 du Parti.
Quant à la qualité des élites issues de la méritocratie, elle n’est plus ce qu’elle était. Les sociologues chinois font en effet remarquer que l’ascenseur social est grippé. Un article de Guo Yuhua professeur de sociologie à Qinghua, paru en janvier 2012 dans le magazine Caixin résumait l’essentiel des ressentiments d’une partie de la classe moyenne, d’autant plus dangereux que le Parti a toujours considéré ce segment de la population comme sa base politique la plus fiable.
Selon Guo, la désillusion prenait racine dans le décalage entre les discours publics sur la « naissance d’une nation puissante » et la faiblesse des progrès individuels dans une société de moins en moins ouverte, où disait-elle « ce ne sont toujours pas la connaissance et les diplômes qui ouvrent les portes, mais les réseaux, les appuis et le statut de la famille ».
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Les « blogueurs » accusés de créer le risque d’une chute pire que celle de l’URSS.
Enfin s’il fallait une preuve de la nervosité du pouvoir face à l’intrusion du phénomène internet, on la trouverait dans un autre article très provocateur publié par Xinhua et signé de Wang Xiaoshi, 中国若动荡,只会比苏联更惨 qui, le 1 août, titrait sur les conséquences d’un effondrement de la Chine dont l’auteur affirmait qu’elles seraient bien pires que le naufrage de l’URSS.
L’essai repris par les grands médias et cité par Russel Leigh Moses dans China Real Time (WSJ) du 2 août affirmait que la Chine risquait l’appauvrissement et la misère à cause des menées toujours plus agressives de la vaste population de « micro-blogueurs ».
Rappelant le chaos économique et politique de la Russie après l’effondrement du régime soviétique, la chute de 50% de son PNB, la disparition des accès à la mer, la déchéance de la flotte militaire et le pillage des ressources du pays par les oligarques, l’auteur pointait du doigt les risques pour la Chine de l’adoption irréfléchie et prématurée de réformes politiques telles que la démocratisation et le respect des valeurs universelles prônés par nombres d’activistes politiques du net.
Adoptant un ton aussi alarmiste que l’article de Qiushi, revenant sur les mêmes thèmes, au point que l’offensive apparaît à Moses comme une campagne menée par les conservateurs opposés aux réformes, l’auteur expliquait que « chaque jour les blogs et leurs mentors fabriquaient des rumeurs et des informations négatives sur la Chine et sa société créant une vision apocalyptique du pays et de son effondrement imminent, tout en dénigrant sans relâche son système socialiste dans le but de promouvoir le modèle constitutionnel et le capitalisme en vigueur aux Etats-Unis et en Europe ».
Wang continuait en précisant que l’objectif probable « des internautes et de leurs sponsors » était de « créer le désordre social en manipulant les masses, arme principale de leur offensive. »
La réaction des internautes ne s’est pas faite attendre, rappelant que récemment de par le monde l’effondrement des régimes se nourrissait plus des abus des dictateurs et de leurs échecs que des conspirations libérales et capitalistes. Parmi eux, cité par Moses, Yu Jianrong, sociologue engagé insistait sur la nécessité de débattre des échecs de la Chine, comme l’élargissement du fossé entre les pauvres et les nantis creusé par les abus du capitalisme des « copains et des coquins », habituels transgresseurs de l’état de Droit et responsables de la débâcle de la moralité publique.
Les perspectives d’une réforme politique d’envergure sont faibles.
Les deux articles posent une fois de plus la question de la solidité du régime chinois sur laquelle les experts sinologues débattent avec une vigueur renouvelée depuis que la crise économique a également frappé la Chine.
S’il est vrai qu’il est bien difficile de confirmer les hypothèses de la résilience du Parti ou celles inverses de l’affaiblissement du Régime porteur de risques, il faut reconnaître qu’une partie des arguments en faveur de la capacité de résistance du Parti (méritocratie, solidité institutionnelle, dialogue avec la société civile) sont aujourd’hui moins pertinents. Surtout, le nouveau défi d’Internet qui nourrit la réactivité contestataire et rebelle de tout un pan de la société chinoise aujourd’hui moins sensible aux slogans, constitue un puissant facteur d’ébranlement de la légitimité du pouvoir.
Enfin la répétition à si brefs délais de deux très claires mises en garde conservatrices jette un sérieux doute sur la volonté et la capacité réelle de réforme politique du régime. A ce sujet il est nécessaire de tracer les limites des enjeux à venir.
L’hypothèse d’une ouverture démocratique complète avec l’instauration officielle de forces politique d’opposition reconnues est d’autant moins probable qu’à Pékin on est aussi conscient de la perversion néfaste de l’idéal démocratique à l’Ouest où les systèmes sont gangrenés par la force des lobbies financiers et la dérive « sondagière » des pouvoirs tirés à hue et à dia par l’inconstance des opinions publiques qui handicapent gravement la mise en œuvre des politiques de long terme.
Mais en Chine même, il existe des voix qui prônent l’indépendance du pouvoir judiciaire, dont l’urgence a récemment été mise à jour par le scandale de la Haute Cour de Shanghai, comme la condition indispensable à l’éradication de la corruption et à la restauration de l’éthique politique de l’administration.
Surtout de plus en plus de juristes réclament – comme d’ailleurs le prévoit la Constitution chinoise - que les assemblées locales et nationales puissent exercer toute l’étendue de leur pouvoir de contrôle au moins sur les choix de développement du pays et les grands projets d’infrastructure et industriels locaux et nationaux, notamment ceux qui, baignant dans de graves corruptions, occasionnent des pollutions de l’environnement ou nourrissent les captations de terres génératrices de troubles sociaux.
Aujourd’hui, chacun le sait, cette capacité de supervision et de censure n’est mise en œuvre que de manière formelle, à la manière d’une pièce de théâtre déjà écrite où les remises en cause ouvertes des politiques publiques par les assemblées sont rarissimes. Comment s’en étonner quand le nombre de députés élus hors Parti reste encore très limité, que les députés de base ne sont que faiblement rémunérés et que les assemblées locales ne se réunissent que 2 ou 3 fois par an, sur un mode plus protocolaire qu’opérationnel.
Compte tenu de l’actuelle composition du Comité Permanent du Bureau Politique peuplé de membres assez âgés à la sensibilité réformiste aléatoire et du fonctionnement consensuel du processus de décision on peut douter que le régime soit capable de modifier cet état de fait avant le prochain congrès en 2017.
Lire aussi.
- Les élections libres, les micro-blogs et les
- Stabilité sociale, liberté d’expression et droits des particuliers
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