Your browser does not support JavaScript!

Repérer l'essentiel de l'information • Chercher le sens de l'événement • Comprendre l'évolution de la Chine

Cliquez ici pour générer le PDF de cet article :

Imprimer ou exporter en PDF

›› Chine - monde

Mer de Chine du sud : Pékin propose des exercices militaires à l’ASEAN. Décryptage

Le 16 octobre, à Pékin, lors d’une réunion informelle de l’ASEAN, le ministre de la défense chinois, le général Chang Wenquan (au centre) a proposé à ses homologues l’organisation de manœuvres navales conjointes.

Le 16 octobre à Pékin, à l’occasion d’un sommet informel organisé avec ses homologues de l’ASEAN, le ministre de la défense chinois Chang Wenquan a soudain pris ses distances avec la rhétorique agressive, fond de tableau des échanges verbaux qui, depuis au moins la dernière réunion de l’ARF (forum de sécurité de l’ASEAN), au début août à Kuala Lumpur, accompagnent sur un mode de plus en plus belliqueux les tensions en mer de Chine du sud entre Pékin, Manille, Hanoi, Washington, Canberra et Tokyo.

Au moment où, en riposte à l’extension artificielle des îlots par laquelle Pékin s’autorise à contrôler et restreindre le survol et la navigation dans des espaces de plus en plus larges autour et au-dessus des Paracels et des Spratlys, la marine américaine menace d’envoyer des vaisseaux de guerre dans les nouvelles eaux territoriales revendiquées par la Chine, Chang Wenquan propose à ses partenaires de l’Asie du Sud-est d’organiser avec eux des manœuvres navales conjointes. Même s’il ne présage pas un recul de l’affirmation chinoise de souveraineté sur la presque totalité de la mer de Chine du sud, l’initiative marque un glissement significatif du discours du Politburo par rapport à ses récentes mises en garde martiales.

La presse chinoise y voit un geste de bonne volonté de Pékin, tandis que la plupart des observateurs extérieurs considèrent la manœuvre comme une tentative pour éloigner les critiques de plus en plus vives dont la Chine est l’objet de la part des riverains du Pacifique occidental. Surtout, alors que les positions arc-boutées de Washington et Pékin semblaient conduire à un face-à-face militaire dangereux avec l’US Navy dans les parages des îlots et de leurs nouvelles eaux territoriales, le régime chinois constate depuis un an le renforcement de la connivence militaire du Japon et de l’Inde avec Manille et Hanoi, créant un cristallisation hostile à laquelle il ne pouvait pas rester sans réaction.

Après avoir rappelé la succession d’incidents et d’affirmations belliqueuses adossées, chez les uns, à la liberté de navigation et, à Pékin, à la revendication de souveraineté sur toute la mer de Chine, jugée irraisonnée par 4 pays de l’ASEAN, les États-Unis, le Japon, l’Australie et l’Inde, cette note fait le point des rapprochements de sécurité des Philippines et du Vietnam avec le Japon et l’Inde. Constatant que, Washington comme Pékin, ont progressivement haussé la question de la mer de Chine du sud au cœur de leurs intérêts stratégiques, elle décrit la montée des crispations depuis 2008 et analyse le sens et la portée de la nouvelle proposition de Pékin.

*

La longue route de la discorde.

Les tensions ne sont pas nouvelles. Elles sont enracinées dans la revendication territoriale déjà ancienne des ¾ de la mer de Chine du sud, matérialisée par la ligne en 11 traits, rendue publique en décembre 1947, par la Chine de Tchang Kai-chek et réduite à 9 par une négociation directe entre Pékin et Hanoi sous l’égide Zhou Enlai. A l’origine, les limites ainsi définies n’alimentaient pas autant de crispations nationalistes de souveraineté, certains chercheurs chinois ayant même affirmé que les « 9 traits » matérialisaient « l’extension maximum » des revendications, pouvant dans certains cas être négociées, au moins pour un partage des ressources. Un projet qui, avec le Code de conduite, fut au centre de toutes les tentatives de médiation entre la Chine et l’ASEAN.

Le fait qu’il ait été abandonné signale le recul des solutions diplomatiques, au profit des politiques de confrontations. Il est exact que la présence militaire américaine, alourdie par la bascule stratégique décidée par la Maison Blanche en janvier 2012, constitue un irritant de moins en moins supportable pour Pékin. Il reste que la stratégie offensive adoptée par la Chine qui, en dernière analyse, semble confiner à tester la détermination de Washington mis au défi dans un espace où le Politburo juge sa présence illégitime, a pour conséquence très directe de conforter à la fois la présence de l’US Navy et les alliances militaires américaines avec Tokyo, Séoul et Manille, à quoi s’ajoute le rapprochement avec Hanoi, autre agacement de taille pour Pékin.

*

Depuis 2008 qui marqua aussi le début d’un rejet de plus en plus vigoureux de la présence militaire américaine en Asie de l’Est, le régime chinois a invité son opinion publique dans la controverse, créant un arrière plan nationaliste plus vindicatif. Il a aussi nettement durci sa position, liant progressivement les différends en mer de Chine du sud à ses intérêts vitaux de sécurité.

En même temps, les voix des chercheurs chinois modérés qui, comme Zhao Mingzhao ou Wang Jisi (1) appelaient à la mesure, ont été submergées par celles, de plus en plus nombreuses, d’analystes glosant sur la vacuité hypocrite du slogan sur la « montée en puissance pacifique de la Chine », alors même que le pays était engagé dans une intense compétition avec les États-Unis.

Autrement dit, dans la communauté des chercheurs et des militaires, une mouvance très nationaliste, prête à en découdre avec Washington tourne le dos aux conseils de prudence stratégique de Deng Xiaoping. Il n’est pas impossible que la nouvelle tendance ait un rapport avec le fait que, pour la première fois depuis 1989, la tête du régime aujourd’hui contrôlée par les « princes rouges » n’a pas été adoubée par le vieux patriarche, comme ce fut le cas jusqu’à Hu Jintao.

Les indices et les étapes de ce durcissement doctrinal et anti-américain sont nombreux. En août 2010, dans le Quotidien de l’armée, le général Luo Yan, vice-président de l’Académie des Sciences militaires, dénonçait « l’extension des intérêts stratégiques américains jusqu’aux portes de la Chine, en Mer Jaune et en Mer de Chine du Sud » et mettait en garde : « Nous ne sommes les ennemis d’aucun pays, mais nous ne craignons pas ceux qui nous provoquent et ignorent nos intérêts vitaux ».

Deux mois plus tard, au sommet de l’ARF, organisé à Hanoi en octobre 2010, aux propositions de Hillary Clinton alors secrétaire d’État aux Affaires étrangères qui, constatant la montée des tensions en mer de Chine du Sud, avait rappelé les principes de la politique de Washington dans la région (liberté de navigation, liberté de commerce, respect du droit de la mer, résolution pacifique et négociée des différends, préparation d’un « Code de conduite » par l’ASEAN et toutes les parties prenantes), le Ministre des Affaires étrangères chinois Yang Jiechi avait vertement répondu que la mer de Chine du sud n’était pas l’affaire des États-Unis et exhorté les parties prenantes des querelles (Hanoi, Manille, Kuala Lumpur et Brunei, qu’il avait traité de « petits pays »), à ne pas s’aligner sur Washington.

En mai 2011, le Global Times, tabloïd populaire, surgeon du Quotidien du Peuple, affirmait que la Chine devait « oser défendre ses principes et ne pas craindre d’affronter plusieurs pays simultanément ». Le mois suivant, le Quotidien du Peuple lui-même laissait pour la première fois percer l’idée que la Mer de Chine pourrait être défendue comme un intérêt de sécurité nationale, tout comme Taïwan, le Tibet et le Xinjiang : « Nous devons tracer une série de lignes en Mer de Chine du Sud pour faire comprendre aux Etats-Unis ce qu’ils peuvent faire et ce qu’ils ne peuvent pas faire ».

En décembre 2011, l’Amiral Yang Yi, de l’Université de la défense nationale, affirmait qu’il n’était plus possible de s’en tenir au « profil bas » (sous entendu la discrétion stratégique « prôné par Deng Xiaoping » par la formule 韬光 养晦 - tao guang, yang hui), lorsque la sécurité et les intérêts nationaux étaient menacés. « Des contre attaques de courte durée devraient être lancées, à la fois efficaces et sans ambiguïté. » Cinq mois plus tard, dans le Global Times, le général Luo Yan, cité plus haut, expliquait à propos de la controverse territoriale avec Manille que, « la situation dépassait les limites de la tolérance chinoise », et préconisait de « donner une leçon aux Philippines ».

En juin 2012, lors du dialogue de Shangrila à Singapour, en réponse au discours de Léon Panetta, alors secrétaire d’État à la défense qui présentait le repositionnement américain en Asie (baptisé « Pivot ») que la Chine dénonce comme une réflexe de guerre froide pour freiner la montée en puissance de la Chine, le Général Ren Haiquan, vice-président de l’Université de la Défense Nationale, prenait un ton menaçant pour expliquer que la Chine se préparait au pire et que la riposte aux attaques contre les intérêts chinois serait « terrible ».

Au cours des années suivantes, les tensions s’aggravèrent encore avec Manille et Hanoi, tandis qu’en avril 2013, un Livre Blanc chinois sur la défense accusait les États-Unis qui avaient entamé leur bascule stratégique vers l’Asie, « d’aggraver les tensions en Asie Pacifique en augmentant leur présence militaire et en renforçant leurs alliances ». La suite peut être décryptée comme une succession d’alarmes, d’accusations et de crises principalement dirigées contre les États-Unis qui se cabrèrent. Les enchaînements néfastes ont conduit, à l’automne 2015, à un échange de déclarations arc-boutées ponctuées de menaces militaires entre Washington et Pékin, laissant craindre l’imminence d’un accident militaire.

Note

(1) En juin 2011, Wang Jisi, doyen et directeur du Département d’études internationales de l’Université de Pékin, spécialiste des Etats-Unis, mettait en garde contre les conséquences des affirmations de puissance. Le 12 juillet 2012, Zhao Mingzhao, expert au Centre de recherches sur le Monde contemporain, lié au Département de politique étrangère du Comité Central, lui avait emboîté le pas dans le New-York Times, critiquant le mauvais usage de la force.

++++

Une aggravation des tensions depuis 2012.

Extension des récifs de Johnson Reef dans les Spratly (200 nautiques à l’ouest de l’île de Palawan) par le génie maritime chinois.

Après la demande d’arbitrage déposée en janvier 2013 par Manille au tribunal sur le droit de la mer, par laquelle les Philippines contestent la ligne en 9 traits, la construction de nouvelles structures sur certains rochers submersibles et l’extension artificielle des récifs, Hanoi a, provoquant une forte irritation de Pékin, emboîté le pas en décembre 2014, faisant état des mêmes objections légales. La démarche fut suivie 5 mois plus tard par la mise à sac au Vietnam des zones de développement abritant non seulement des intérêts chinois, mais également taïwanais, coréens, japonais singapouriens et malaisiens.

Les cibles principales des mouvements de foules attisés par le pouvoir à Hanoi étaient d’abord les commerces ou des établissements portant des enseignes en caractères chinois. Une quinzaine d’usines furent brûlées et une centaine pillées. Le détonateur de ces explosions de violence anti-chinoises dont le bilan humain n’est pas connu, fut la présence dans les eaux adjacentes des Paracels que Hanoi convoite, de la plateforme pétrolière immatriculée HYSY-981. Mais après les échauffourées de mai 2014, Pékin n’abandonna pas sa stratégie visant à tester les réactions de Hanoi et indirectement celles de Washington.

La plateforme, en route vers l’océan indien, est en effet réapparue dans les parages des Paracel en janvier 2015, escortée par des bâtiments de combat. Peu après, un navire de recherche sismique chinois entrait dans la ZEE vietnamienne à 45 nautiques des cotes dans les parages de l’île de Phu Quy, à 100 nautiques à l’Est de Vung Tao (l’ancien cap Saint-Jacques), un incident que Hanoi avait à tort assimilé à une violation des eaux territoriales, tandis que Pékin aurait du informer Hanoi de ses intentions, comme l’exige le droit de la mer.

Le bétonnage des îlots. Un facteur de crise.

Les tensions bouillonnaient sous la surface depuis le printemps 2014, soulevant aussi l’inquiétude de New-Delhi et de Tokyo, quand, après le recours au tribunal international sur le droit de la mer par Manille, Pékin fut atteint d’une fièvre de bétonnage des 7 îlots des Paracel et des Spratly (Lire notre article Nouvelles tensions en mer de Chine du Sud). Le résultat de cette nouvelle et très spectaculaire initiative, amplement documentée par les satellites américains, fut que les riverains commencèrent à avoir la conviction d’être en face d’une nouvelle étape de l’appropriation par Pékin de la totalité de la mer de Chine du sud.

Par le truchement des zones maritimes contigües qui génèrent des eaux territoriales et des zones économiques exclusives, l’espace maritime autour des Paracel et des Spratly devenait progressivement une zone administrée par la Chine qui, désormais, se croit autorisée à y contrôler les mouvements des navires et des aéronefs.

La réalité du danger d’appropriation est perçue avec d’autant plus d’énervement par les 4 pays qui disputent à Pékin cette souveraineté, que la « ligne en 9 traits » chinoise passe par endroits à moins de 30 nautiques des côtes du Vietnam, des Philippines et de la Malaisie, c’est à dire très largement à l’intérieur des zones économiques exclusives. S’il est vrai que ces espaces sont juridiquement ouverts à la libre navigation, il n’en reste pas moins que les riverains y ont un droit de préemption sur tous les projets économiques.

Enfin, accusée de militariser la mer de Chine du sud, la Chine s’en défend et renvoie le grief vers Washington en rappelant les alliances militaires américaines et les incessantes patrouilles et manœuvres de l’US Navy. Mais, quand Pékin répète que les travaux conduits sur les îlots par le génie maritime chinois sont à vocation civile, Washington exhibe les images satellites de hangars pouvant abriter des chasseurs de combat et de 3 pistes d’aviation dont l’une, déjà achevée, est longue de 3000 m, sur les Paracel, tandis que 2 autres sont en construction dans les Spratlys.

Les crispations sino-américaines atteignirent leur apogée à la veille de la visite officielle du Président Xi Jinping aux États-Unis, quand au milieu d’autres griefs qui allaient des cyber-intrusions aux protectionnisme commercial en passant par la pollution, le dumping des prix et les manquements aux lois sur la propriété intellectuelle, Obama accusa la Chine de profiter de la puissance militaire pour exercer des pressions sur ses « petits voisins ».

Sur zone, les tensions se traduisirent par quelques incidents, des postures martiales et des menaces qui toutes concourraient à créer l’impression d’une dangereuse spirale. Déjà, en mai dernier, un appareil de patrouille américain, de type P-8A Poseidon, biréacteur dérivé du Boeing 737-800, avait été interpellé par les contrôleurs chinois qui lui enjoignirent de dégager la zone pour « éviter tout malentendu ». Pour faire bonne mesure, le Pentagone avait diffusé le reportage sur CNN.

Crispation chinoise et fausse placidité américaine.

Le 15 octobre, les médias chinois accusèrent les États-Unis de « provocations incessantes en mer de Chine du sud », alors que le Pentagone étudiait la possibilité, et le faisait savoir, de dépêcher des navires de guerre dans les nouvelles eaux revendiquées par la Chine. Le même jour, après une réunion des responsables australiens et américains, Ashton Carter, le secrétaire d’État à la défense, aussitôt soutenu par la ministre des Affaires étrangères australienne Julie Bishop, prévenait Pékin que le Pentagone allait continuer à envoyer ses unités navales militaires « partout où la loi sur la mer l’autorisait, y compris en mer de Chine du sud ».

En même temps, un éditorial du Global Times condamnait à nouveau « la politique de puissance de Washington » et ses « incessantes provocations », exhortant le pouvoir à Pékin « à ne pas tolérer les incursions américaines dans les eaux et l’espace aérien chinois et à se préparer à riposter en proportion du niveau de provocation ». Il ajoutait que l’envoi de navires de combat par Washington revenait à franchir une « ligne rouge » à quoi l’armée chinoise se devait de riposter.

Quant aux réactions officielles de Washington qui décrit les patrouilles comme des « opérations de routine », mais en réalité très préoccupé par les risques de dérapage militaire, elles ont été empreintes d’une placidité de façade, probablement parce que la position de la Maison Blanche n’est pas isolée. Les déclarations martiales de Pékin ont en effet également soulevé l’inquiétude dans la région, notamment des grands voisins que sont Canberra, Tokyo et New-Delhi.

En réalité, depuis plus d’un an et, en dépit des puissantes relations commerciales entretenues par Pékin avec tous les pays de la région, se cristallise dans la zone une inquiétude dont les conséquences les plus visibles sont l’augmentation générale des budgets militaires et le développement des liens de coopération de défense et de sécurité entre Tokyo, New-Delhi, Hanoi et Manille.

Pour Washington, l’aide militaire, même modeste, dispensée par Tokyo et New-Delhi aux deux « rebelles » philippin et vietnamien a l’avantage de désamorcer les critiques chinoises qui accusent la Maison Blanche d’attiser la militarisation de la zone.

++++

Le Japon et l’Inde s’invitent à la table des disputes.

Le président vietnamien Truong Tan Sang est reçu au Japon par l’Empereur Akihito le 17 mars 2014.

En juin dernier, Shinzo Abe était à Manille où furent discutés des exercices conjoints avec la marine japonaise et le transfert de patrouilleurs aux garde-côtes philippins. Des pourparlers sont en cours pour l’acquisition par Manille d’aéronefs de surveillance maritime. Fin septembre, la visite retour de 4 jours à Tokyo de Benigno Aquino donna lieu à une déclaration commune sur « la solution pacifique des différends ».

Agacé, Pékin rappela sa « souveraineté indiscutable sur les îlots et les eaux adjacentes », tandis que le ministre de la défense japonais répétait que la situation en mer de Chine du sud était un défi de sécurité pour Tokyo. Avec l’approbation par la diète, le 18 septembre dernier, d’un amendement à la loi sur la sécurité, autorisant l’engagement des forces d’auto-défense hors du périmètre de l’archipel, aux côtés d’un allié, la force de frappe navale combinée des États-Unis et du Japon devient un puissant outil dissuasif qui trouble le jeu chinois.

L’attention de Tokyo s’est aussi tournée vers Hanoi, devenu la première cible de l’aide directe japonaise dont une part importante est destinée à la coopération sur les questions de sécurité maritime qui, en 2015, se monte à 1,6 Mds de $. En septembre, la marine vietnamienne a pris livraison des 2 premiers gardes cotes japonais d’occasion jaugeant 800 tonnes sur un total de 6. Comme avec Manille, la coopération navale est orientée vers les techniques de surveillance côtière, avec une priorité : tenir à distance les nombreuses intrusions des pêcheurs chinois dans les eaux vietnamiennes.

L’autre grand voisin qui s’insinue en Asie du Sud-est, partie prenante indirecte de la querelle en mer de Chine du sud, est l’Inde. Avec le Vietnam qui, comme New-Delhi, fut un ancien allié de l’URSS durant la guerre froide, les relations datent des années 60. Récemment, à la suite des visites croisées du président indien Pranab Muckherjee à Hanoi (septembre 2014), du Premier ministre vietnamien Nguyen Tan Dung à New-Delhi un mois plus tard, à quoi s’ajoute la visite en Inde en mai dernier du Ministre de la défense vietnamien Phùng Quang Thanh, la relation entre Hanoi et New-Delhi a évolué autour de nouvelles préoccupations de sécurité, là aussi assorties de coopérations entre garde-côtes et de livraisons de patrouilleurs.

Dans ce contexte, les déclarations des autorités indiennes sur la liberté de navigation et les tensions en mer de Chine du sud, ont, sans équivoque, plusieurs fois ciblé la Chine : en octobre 2014, celle du président indien Pranab Muckherjee avec le n°1 du Parti communiste vietnamien Nguyen Phu Trong, en septembre 2014 et en janvier 2015, celles de Narendra Modi avec Obama, lors de leur première rencontre à Washington et, 4 mois plus tard, lors la fête nationale indienne où le président américain était l’invité d’honneur.

*

Tel est le climat général qui dessine le spectre, très redouté par les élites chinoises, de l’encerclement, en dépit des puissantes relations commerciales de la Chine dans la région, aujourd’hui encore renforcées par le vaste projet « Yi Lu Yi Dai » (2) qui étend l’influence économique chinoise dans toute l’Asie du Sud-est, vers l’Asie Centrale, le Moyen Orient et l’Europe. A cette tendance qui concentre les critiques de tous les grands et petits voisins contre Pékin, le Bureau Politique chinois vient de riposter par la proposition du ministre de la défense d’organiser avec les pays de l’ASEAN des manœuvres navales conjointes.

Note.

(2) Un des exemples récents de la force de projection commerciale et industrielle chinoise dans la région est l’attribution à China Railway International Co.Ltd (CRI) au détriment du Japonais Kawasaki, du chantier de TGV Jakarta – Bandung pour un budget initial évalué à 5,5 Mds de $. CRI détiendra 40% des actions du consortium avec 3 groupes indonésiens. Début des travaux en 2016. Un point d’achoppement est la tendance chinoise à importer sa propre main d’œuvre, au détriment des locaux.

++++

« Rectifier » la relation entre Pékin et l’ASEAN.

Les tensions sino-américaines en mer de chine du sud se sont aggravées en dépit des échanges diplomatiques. Ici John Kerry le 16 mai 2015 à Pékin avec le général Fan Changlong, Vice-président de la CMC, membre du Bureau Politique, ancien commandant de la région militaire de Jinan.

Rendue publique le 16 octobre, à l’occasion d’une rencontre informelle entre le ministre chinois de la défense et ses homologues de l’ASEAN, la manœuvre entraîne l’Asie du Sud-est sur le terrain des exercices militaires où, jusqu’à présent, le Pentagone tient le haut du pavé. L’objectif officiel proposé par Chang Wanchuan a, outre la gestion des différends, la prévention et le contrôle des risques d’accidents militaires, un arrière plan paternaliste et moralisateur : « replacer les relations de la Chine avec ses voisins sur une trajectoire “correcte“ ».

En fond de tableau : la position chinoise selon laquelle les différends territoriaux dans la région doivent être réglés par la Chine et ses voisins directs, sans interférence extérieure. Les thèmes des exercices qui devraient commencer en 2016, sont calqués sur ceux en général proposés par le Pentagone : réactions aux rencontres fortuites en mer, recherche et sauvetage, réactions aux catastrophes naturelles.

Mais le ministère de la défense a donné peu de détails sur l’organisation des exercices auxquels il est probable que la plupart des pays, y compris le Vietnam, répondront favorablement. Avec cependant une incertitude pour Manille, lié à Washington par un « accord de défense renforcé » (Enhanced Defense Cooperation Agreement – EDCA -) signé en 2014, qui prévoit, entre autres, le redéploiement d’équipements aériens et navals américains aux Philippines. Sur la forme, certains experts notent qu’un dialogue, et plus encore des exercices militaires conjoints entre Pékin et l’ASEAN considérée comme un tout, constitueraient un glissement de la stratégie chinoise, jusqu’à présent uniquement disposée à des dialogues bilatéraux sur la question des différends en mer de Chine du sud.

Une manœuvre tactique qui laisse de côté la question de la souveraineté…

Au total, l’initiative chinoise qui ne résoudra aucune des questions de fond relatives à la souveraineté, apparaît comme une réaction à l’influence militaire de Washington que Pékin ne cesse de critiquer. Plus largement le glissement tactique de la position chinoise s’inscrit toujours dans la compétition que se livrent, dans le Pacifique Occidental, la première puissance navale et son premier rival continental. La portée de cet objectif stratégique de première grandeur où la Chine défie la puissance américaine à ses approches, explique aussi que les concessions de Pékin, quand elles existent, ne soient que des accommodements tactiques ne remettant jamais en question le projet d’appropriation de toute la mer de Chine.

…sur fond de nationalisme populaire.

Qu’il s’agisse du « code de conduite », voie d’apaisement à laquelle le nouveau Politburo qui ne veut pas se lier les mains a cependant tourné le dos, de l’exploitation conjointe des ressources dont on a peu parlé récemment, ou des mesures de confiance militaires récemment proposées par Chang Wanquan dont l’efficacité reste à mesurer, aucune des stratégies de conciliation disponibles, maintes fois répétées, au point que les acteurs semblent en être lassés, n’apporte de solution à la question centrale dominée par perspective hautement déstabilisante et agressive de la domination totale de la mer de Chine du sud par Pékin et sa marine. A cet égard on ne peut pas ignorer le fait que l’actuelle rigidité de la Chine est aussi le résultat d’une stratégie de politique intérieure aux très forts accents nationalistes ayant à la longue pris en otage le pragmatisme, pourtant l’un des meilleurs atouts de l’arsenal diplomatique de Pékin.

Force est de constater qu’en ces temps de face-à-face exacerbé avec l’Amérique, la souplesse n’est plus à l’ordre du jour. Le temps est en effet révolu où, en juillet 2010, on pouvait lire dans le Global Times, sous la signature de Da Wei chercheur reconnu de l’Institut d’études pour les relations internationales, contemporaines dépendant du ministère des Affaires étrangères : « En traitant des questions territoriales - souvent assimilées à des intérêts vitaux - 核心利益 – hexin liyi -, il n’est pas rare que des pays adoptent des positions de compromis. Parfois même des grandes puissances acceptent de renoncer à des territoires contestés. Cela ne signifie pas pour autant qu’elles sacrifient leurs intérêts vitaux ».

A la même époque, Zhu Feng, professeur de relations internationales à l’Université de Pékin, mettait le doigt sur le piège que le Parti avait lui-même créé en attisant à l’intérieur le national-populisme : « Ce n’est pas la politique du Parti de désigner la Mer de Chine comme faisant partie des « intérêts vitaux » de la Chine, mais le problème est qu’un démenti public serait considéré comme une reculade des dirigeants, qui enflammerait les sentiments nationalistes du peuple ».

…et de crispation américaine aggravée par l’angoisse du déclin.

La réflexion autour du « piège nationaliste » vaut aussi pour les États-Unis, puisque, s’il est vrai que les différends sino-américains se nourrissent de raisons objectives articulées autour d’une série de griefs commerciaux et stratégiques bien connus, en mer de Chine du sud, la capacité de mise en perspective de Washington semble brouillée par l’angoisse des élites américaines, tous partis confondus, confrontées au spectre du déclin de l’Amérique. Il est clair que cette angoisse s’aggrave face au surgissement d’un rival planétaire qui refuse de plus en plus ouvertement de se couler dans le moule de Washington et prétend écarter sa puissance navale de la zone.

L’enchaînement des événements révèle qu’aux États-Unis comme en Chine, le pragmatisme a peu à peu laissé la place à des crispations militaro-nationalistes récemment dénoncées par l’amiral Blair lui-même ancien commandant en chef américain dans le Pacifique au début des années 2000. Tout en affirmant que les Chinois prendraient un risque considérable en engageant le combat avec l’US Navy, l’Amiral Blair n’en juge pas moins irrationnelles les actuelles ripostes américaines consistant à systématiquement survoler les îlots des Spratly ou à croiser dans les espaces maritimes adjacents à mesure que Pékin modifie la structure des archipels pour définir les zones contigües et leurs abords aériens comme des espaces de souveraineté nationale.

De l’examen des dernières évolutions où la Maison Blanche a systématiquement répondu au défi chinois par des démonstrations de force, y compris en faisant survoler en novembre 2013 la nouvelle zone d’identification aérienne chinoise au-dessus des Senkaku par des bombardiers stratégiques B-52, potentiellement nucléaires, il ressort que, pour l’instant, la classe politique américaine s’est en général laissée enfermer dans un jeu stérile de provocations – ripostes.

Rares sont en tous cas les élites qui paraissent disposées à écouter les conseils de sagesse, tels que ceux proposés par la Brookings en août 2014. Ils étaient énoncés par Jeffrey Bader, ancien conseiller stratégique pour l’Asie du président Obama, Kenneth Lieberthal spécialiste des affaires chinoises qui fut conseiller spécial du président Bush pour la sécurité nationale et du vice-amiral Michael McDevitt, expert des stratégies navales chinoises :

« Washington devrait cesser de considérer la mer de Chine du sud comme le cœur d’une nouvelle guerre froide avec la Chine et l’essence de ses relations avec Pékin (…) Une telle approche conduira probablement à manquer les objectifs que poursuivent les États-Unis et à aggraver les tensions sino-américaines. Elle plombera la confiance réciproque, tout en augmentant le risque que les pays asiatiques opposés aux stratégies de Pékin prennent des initiatives inconsidérées. ».

Un an après ce texte, la vraie question est : le temps de la sagesse est-il révolu ?

Lire aussi :

- Chine, Russie, Etats-Unis : Une ambiance de guerre froide
- Entre raison, émotions et rivalités stratégiques, la marine chinoise participe à RIMPAC

 

 

A Pékin, la bascule du monde. Après D. Trump, voici Poutine

[22 mai 2026] • François Danjou

« Auto China 2026 », une démonstration de force des marques chinoises

[2 mai 2026] • Jean-Paul Yacine

Conférence de presse du ministre des Affaires étrangères. Mise au ban de l’esprit de nuance pro-occidental

[19 mars 2026] • Jean-Paul Yacine

Friedrich Merz à Pékin. Douze ans après Angela, l’improbable deuxième souffle de la « Lune de miel. »

[28 février 2026] • François Danjou

Face au désordre de Trump, Xi Jinping en majesté

[10 février 2026] • Jean-Paul Yacine