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›› Editorial
Xi Jinping, Pyongyang et les impatiences de Trump
Depuis le voyage de Xi Jinping en Floride marqué par la riposte américaine contre Damas sévèrement condamnée par Moscou, mais à laquelle Pékin n’avait réagi qu’avec une extrême mesure, la relation sino-américaine est à nouveau aux prises avec le dilemme stratégique majeur du nucléaire militaire nord-coréen.
S’il est vrai que sur la question syrienne le conseil de sécurité est peu réactif et divisé [1] - principale raison de l’action unilatérale de Washington déclenchée après une attaque chimique contre des populations civiles - la réalité des risques posés par la prolifération nucléaire et balistique de Pyongyang est unanimement reconnue par les 5 permanents [2].
Avec cependant, au sein du Conseil, des divergences entre les membres sur la manière d’amener Pyongyang à résipiscence. Alors que Pékin et Moscou occupent, pour des raisons différentes, une position ambiguë à mi-chemin entre les sanctions et la nécessité d’engager un dialogue avec la Corée du Nord, Washington reste en apparence arc-bouté à l’exigence rigide d’un démantèlement préalable par Pyongyang de ses installations nucléaires et balistiques.
Le fondement des ambivalences chinoises renvoie au poids de la géographie et convoque, à près de 70 ans de distance, l’histoire de la guerre de Corée dont il faut se souvenir qu’elle n’est techniquement pas terminée [3].
Fin connaisseur des arrières pensées de Pékin, Andreï Lankov, historien russe, spécialiste de la Corée du nord, diplômé des universités de Leningrad et Kim Il-sung à Pyongyang (1985), depuis 2005 professeur à l’université Kookmin à Séoul et éditorialiste du Korea Times, résume la pensée du politburo chinois en expliquant qu’il souhaiterait tout à la fois « une péninsule stabilisée, non réunifiée et sans arme nucléaire », l’objectif de dénucléarisation venant en Chine – contrairement aux États-Unis - en dernière priorité, tandis que pour Pékin, dit Lankov - celui de la stabilité de la Corée du Nord figure sans conteste en haut de la liste.
En haussant l’observation à hauteur de l’image que la Chine cherche à diffuser d’elle-même par contraste avec celle très militariste et guerrière attachée aux États-Unis, on constate que sa stratégie nord-coréenne recoupe son discours selon lequel l’influence chinoise véhicule l’apaisement par l’harmonie des relations culturelles et commerciales, tandis que la présence militaire américaine est porteuse de tensions et pourrait, comme au Moyen Orient, déboucher sur le chaos.
Divergences sino-américaines. Cafouillage de Washington
Cette dissonance sino-américaine est encore une fois clairement apparue à partir du 3 avril, date à laquelle Donald Trump, interviewé par le Financial Times, affirma que Washington résoudrait seul la question nord-coréenne si Pékin refusait de s’impliquer plus. Le divorce des positions chinoises et américaines s’accentua encore après le 9 avril quand la Maison Blanche affirma à tort avoir envoyé vers les eaux coréennes un groupe aéronaval qui, en réalité, a d’abord été dirigé vers l’Australie.
Les médias s’étant emparés de l’affaire et les photos du groupe aéronaval pubiées dans tous les journaux avec force commentaires alarmistes, à Séoul, Tokyo et Pékin, la tension augmentée par les analyses des médias, monta encore d’un cran à l’approche du 15 avril, date anniversaire de la naissance de Kim Il Sung à laquelle le régime se livre assez souvent à une démonstration de force nucléaire ou balistique qui, cette fois, pouvait, croyait-on, entraîner une riposte militaire unilatérale des États-Unis dont le risque, disaient les commentateurs, était avéré par la séquence syrienne.
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Bien que tous les experts sud-coréens estimèrent qu’une frappe américaine unilatérale telle qu’elle fut possible en Syrie ne le serait pas en Corée [4], et alors même que l’administration américaine avait démenti l’information diffusée par la chaîne NBC qu’une frappe préventive se préparait, Pékin, accusé par Washington de complaisance à l’égard de Pyongyang, choisit de monter les enchères sur le thème du risque posé par l’agressivité militaire américaine.
Le 14 avril, lors d’une conférence de presse conjointe avec le ministre français des Affaires étrangères J.M. Ayrault, Wang Yi, le chef de la diplomatie chinoise, répéta la position de Pékin selon laquelle « une guerre dont personne ne sortirait vainqueur pouvait éclater à tous moments ».
Ajoutant que la Chine dénonçait les démonstrations de forces et les déclarations porteuses de tensions irréversibles, il renvoyait encore une fois dos à dos Pyongyang et Washington, les accusant de prendre le risque d’être les fauteurs d’une guerre sur la péninsule dont tous les deux porteraient la responsabilité. Il est enfin probable que la direction chinoise aura été très agacée par la nouvelle rendue publique le 12 avril, d’une participation de destroyers japonais à la force navale américaine.
Accalmie. Persistance de l’inextricable dilemme.
Après tous ces bruits de ferraille ponctués de surenchères menaçantes où la Corée du Nord alla jusqu’à laisser flotter le spectre d’une attaque nucléaire, Pyongyang procéda le 15 juin à sa traditionnelle parade militaire de masse à la gloire de la famille Kim élevée au rang de symbole métaphysique et, le lendemain, à l’essai balistique d’un missile de portée intermédiaire qui explosa en vol quelques secondes après le tir.
Tandis que, suite à un incroyable cafouillage de communication entre les militaires américains et Donald Trump, le groupe aéronaval était à des milliers de nautiques au sud de l’endroit où tout le monde croyait qu’il était.
Du coup, le scénario catastrophe initié par la mise en scène aéronavale ratée de Trump et monté en épingle par Pékin et les médias, n’eut pas lieu, et les tensions qui s’accumulaient depuis dix jours retombèrent brutalement.
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Mais s’il est vrai que chez tous les acteurs de la région le soulagement domine, il n’en reste pas moins qu’en apparence la question nucléaire et balistique nord-coréenne n’a pas reçu l’ombre d’une solution. Pyongyang reste à la tête de son arsenal dont la capacité s’améliore inexorablement, tandis que la probabilité de nouveaux essais balistiques et nucléaires dans les semaines et les mois qui viennent reste forte.
Les contempteurs de la nouvelle Maison Blanche qui, déjà, lui reprochent d’avoir, par une frappe dont l’arrière plan était plus émotionnel que tactique, sacrifié ses alliés russes, syriens et iraniens indispensables au combat contre Daesh, l’accuseront aussi d’avoir, par ses gesticulations, conforté les programmes nucléaires et balistiques coréens, tandis que même aux États-Unis les modérés critiquent la rigidité de Washington qui refuse becs et ongles la négociation avec Pyongyang, tandis que les partisans de la fermeté taxent Donald Trump de naïveté quand il spécule sur l’efficacité de la coopération chinoise.
Pour autant, il est indéniable que, sous la surface, les choses ont bougé. Bousculée par la bourrasque impatiente de Donald Trump et ses promesses répétées d’agir seul sur un théâtre où Pékin ne peut pas se permettre de perdre la main, la relation entre Pékin et Pyongyang, déjà sur la sellette dans les entrailles mêmes du régime chinois où une école de pensée la juge dépassée et embarrassante, évolue insensiblement hors du schéma traditionnel de l’alliance indestructible héritée de la guerre.
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L’impatience contagieuse de Trump.
Au pouvoir depuis 2012, Xi Jinping est aussi le premier dirigeant chinois à ne pas avoir accueilli l’héritier des Kim à Pékin, tandis que, s’il est vrai que le souci de stabilité du régime de Pyongyang reste essentiel pour le Politburo chinois, la préoccupation anti-prolifération a migré vers le haut au même niveau de priorité.
Certes, Pékin dont les objectifs immédiats sont aussi de maintenir en vie le régime et de relancer le dialogue à 6, continuera à veiller au grain en contournant autant que possible la rigueur des sanctions onusiennes, tandis que les critiques ne se privent pas de souligner l’ambiguïté de leur mise en œuvre par la Chine. (Selon les douanes chinoises le commerce Chine – Corée a augmenté de 37,4% au premier trimestre 2017, ce qui fait dire au « think tank » conservateur CISS que les sanctions ont déjà perdu toute efficacité).
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Pour autant, s’il est vrai qu’il a aussi pris conscience que sa « gâchette » serait plus dangereuse pour lui et ses alliés en Asie du Nord-est qu’en Syrie, Donald Trump, exprime une impatience tous azimuts qui agite tous les leviers possibles pour débloquer le cul-de-sac stratégique nord-coréen.
La panoplie va du chantage aux accommodements américains sur les déficits commerciaux avec la Chine, à quoi s’est ajoutée la reconnaissance que Pékin ne manipulait pas sa monnaie (« Pourquoi irai-je ennuyer la Chine avec ces questions si elle aide à résoudre la question nord-coréenne ? ») jusqu’aux menaces, il est vrai peu crédibles de frappes unilatérales, en passant par l’hypothèse d’une négociation directe avec Pyongyang (« Why not ? ») évoquée pendant sa campagne.
Faisant cela, la Maison Blanche maintient le sentiment d’urgence à son plus haut niveau, ébranle les anciens schémas et diffuse par contagion l’obligation d’agir pour une solution. Rien ne dit que la nouvelle dynamique connaîtra un meilleur succès que les anciennes prudences, mais personne ne peut nier que la stratégie du tambour de guerre et du « tweet » rebat les cartes et réveille les énergies.
L’effet contagieux est d’autant plus puissant que, pendant cette année de Congrès du Parti, la machine politique chinoise navigue au plus juste pour donner d’elle-même l’image d’un pouvoir raisonnable face à une opinion publique de plus en plus consciente des risques posés par la Corée du nord.
Le 12 avril le Global Times 全球时报 publiait un éditorial spéculant sur l’impatience des Chinois fasse aux provocations nord-coréennes. « La société chinoise souhaite de plus en plus l’application de sanctions plus sévères contre Pyongyang dont l’attitude approche un point de rupture (…) La Corée du Nord espère gagner le pari des provocations, mais tout indique qu’elle est sur le point de le perdre ».
Alors que l’armada soit-disant envoyée par Trump mais en réalité mise en mouvement par le Pentagone ayant, sur ce coup, laissé la Maison Blanche dans le brouillard, n’avançait pas vers les eaux coréennes qu’elle n’atteindra en réalité que fin avril après un détour par les détroits indonésiens, Pékin qui continuait à condamner les gesticulations militaires, mais, à l’évidence, décidé à tout faire pour tenir à distance le spectre d’une frappe américaine, s’est efforcé de donner des gages de sa bonne foi dans la solution du dilemme.
Le 10 avril, Wu Dawei, ancien ambassadeur au Japon et en Corée du sud, vice-ministre des AE et, de 2005 à 2007, président du « Dialogue à 6 » que Pyongyang avait quitté en 2009, était à Séoul. L’objectif était à la fois d’inciter les Sud Coréens à se tenir à distance des provocations militaires américaines, de tenter de freiner l’installation du THAAD et d’étudier de nouvelles mesures pour augmenter l’efficacité des sanctions en cas de nouveaux tests balistiques ou nucléaires.
Concrètement, contredisant les sceptiques, il ne fait pas de doute que Pékin accentue peu à peu ses pressions. Le 12 avril, plusieurs articles de Reuters indiquaient qu’une dizaine de bateaux coréens chargés de charbon ont été renvoyés en Corée du nord après un ordre des douanes chinoises daté du 7 avril.
Pour faire bonne mesure, pliant par habileté tactique sous le vent de Washington, le déficit en charbon résultant de l’embargo a été comblé par des commandes directes de charbon américain qui, en février 2017, ont atteint 400 000 tonnes pour le plus grand bénéfice du secteur minier américain, coup de pouce chinois aux réformes de Trump. Le même jour, le Global Times envisageait – sanction unilatérale beaucoup plus sévère - un embargo chinois sur les exportations de pétrole vers la Corée du Nord.
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En 2012, Christopher Hill, ancien ambassadeur américain en Corée du Sud, ancien secrétaire d’État adjoint pour l’Asie et chef de la délégation américaine du dialogue à 6, écrivait dans un article de « Project Syndicate » que « la politique nord-coréenne de la Chine changerait quand Pékin perdrait patience ». Aujourd’hui, certains croient que l’exaspération chinoise a rejoint celle de Donald Trump. Ils se trompent. Par les temps qui courent, à Pékin la patience est bien plus longue qu’à Washington.
S’il est vrai que les deux se sont probablement rejoints sur l’objectif de dénucléariser la péninsule, s’il est également exact que le politburo acceptera de s’engager sur la voie de sanctions plus dures, il est en revanche illusoire de croire que la Chine laissera le régime s’effondrer et encore plus de s’imaginer qu’elle cautionnera une action violente contre Pyongyang.
Rappel des lignes rouges chinoises.
Le 18 avril, alors qu’à Séoul le vice-président américain Pence argumentait autour de « la fin de la patience stratégique » de Washington, rappelant un fois de plus la détermination de Trump à résoudre le problème nord-coréen avec ou sans la Chine, le Quotidien du Peuple mettait les choses au point.
En substance, l’auteur membre de l’Académie des Sciences militaires, expert des relations de défense sino-américaines dont l’article a été repris en Anglais dans le China Daily, démontrait que la négociation était la seule option viable pour la solution du dilemme nord-coréen.
Après avoir énuméré les risques d’engrenage et de montée aux extrêmes portés par une frappe américaine, il a repris le raisonnement de Wang Yi sur l’inanité des sanctions qui, au lieu d’affaiblir le régime le renforçaient, imposant au peuple coréen d’insupportables restrictions, tout en échouant à stopper les progrès balistiques et nucléaires. Surtout, il insistait sur l’essentiel.
L’actuelle stratégie de pressions de Washington accélérait les programmes qu’elle souhaitait éradiquer et renforçait le sentiment à Pyongyang que le couplage d’une arme nucléaire avec un missile balistique à longue portée capable de menacer les États-Unis constituait – « à tort », ajoutait l’auteur - la meilleure garantie de survie du régime.
Dès lors, la solution s’imposait d’elle-même. La Maison Blanche devait d’abord convaincre Pyongyang qu’elle n’avait pas de plan pour renverser le régime. Certes, ajoute l’auteur, Rex Tillerson l’a affirmé à Séoul, mais le déploiement d’une puissante force navale envoie un signal inverse. C’est la raison pour laquelle, l’idée chinoise avancée par Wang Yi d’un moratoire sur les exercices conjoints entre les États-Unis et la Corée du sud contre le gel des programmes nucléaires et balistiques de Pyongyang pouvait être une bonne base de départ.
Elle aurait l’avantage de sauver la face à tout le monde et d’apaiser immédiatement les tensions sur la péninsule. La dernière phrase de l’article renvoyait à la politique d’Obama dont il n’est pas très certain qu’elle trouvera un écho favorable à Washington : « L’Amérique est parvenue à un accord avec Cuba et l’Iran, pourquoi n’y parviendrait-elle pas avec la Corée du Nord ? ».
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Mais rien n’est simple. Si, par chance, Pékin parvenait à convaincre Washington, ce qui pour l’heure reste peu probable, le politburo devra aussi persuader Pyongyang. Or, selon Reuters qui cite une source anonyme du Waijiaobu, lors de son périple dans la région, Wu Dawei bien accueilli à Séoul aurait, en revanche, trouvé porte close en Corée du nord.
L’incidence, si elle est vérifiée, indiquerait une fois de plus que la clé la plus efficace du dilemme nord-coréen se trouve à Washington. Pékin a beau tenter de rester dans la course en jouant les bons offices et en faisant la promotion du dialogue à 6, si Washington décidait soudain d’entamer un dialogue direct avec Kim Jong-un et son régime, tous les projecteurs se tourneraient vers l’Amérique, tandis que Pékin serait réduit au rôle de « facilitateur ». Ce que la Direction chinoise n’apprécierait pas forcément.
Il reste que c’est ainsi que Pyongyang voit son avenir : des garanties américaines de non agression et un traité de paix directement signé avec Washington.
Raison de plus pour qu’à l’avenir Donald Trump et ses militaires se parlent
avant que ce Président américain d’un genre nouveau ne déclenche ses tweets perturbateurs qui, vers le 15 avril, placèrent la région au bord d’une apocalypse virtuelle.
Note(s) :
[1] Entre 2011 et 2014 Pékin et Moscou avaient opposé 4 veto à des résolutions proposés par les États-Unis et leurs alliés.
[2] Alors qu’à propos de la Syrie un consensus reste impossible, la résolution n°2321 du 30 novembre était la 6e série de sanctions infligées à la Corée du Nord par le Conseil de sécurité depuis 2006.
[3] Non seulement la paix n’a pas été signée entre les belligérants - d’un côté la Corée du Sud et 16 pays représentant les NU -, de l’autre la Corée du Nord, la Chine et l’URSS - mais Séoul a aussi refusé d’endosser l’armistice signé par tous les autres à Panmunjom le 27 juillet 1953.
A Pékin, la survivance aux portes de la Chine d’une situation de guerre dans laquelle Mao avait plongé son pays contre les États-Unis et l’ONU pour venir à la rescousse de Pyongyang renvoie directement aux racines du régime chinois. Oublier ces occurrences expose au risque d’une erreur d’analyse sur l’attitude à venir de la Chine.
[4] Compte tenu de la capacité de riposte directe de la Corée du nord (artillerie classique, missiles et engins nucléaires, voire chimiques), essentiellement contre les populations locales et les bases américaines en Corée et au Japon, l’option d’une frappe punitive unilatérale américaine est devenue une solution à très hauts risques pouvant conduire très vite aux extrêmes.
Signe indubitable que la gesticulation américaine était un bluff augmenté par un très préoccupant défaut de communication entre le Pentagone et la Maison Blanche, s’il est exact que les forces américaines haussèrent d’un cran leur niveau de vigilance, la population de Séoul ne montra aucun signe de panique et ne reçut aucun avis d’alerte.
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