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›› Editorial
A Hong-Kong Xi Jinping « recadre » les démocrates et met en garde contre une remise en cause du pouvoir central
Le week-end dernier, le Président Xi Jinping était à Hong-Kong avec le double objectif de présider aux festivités du 20e anniversaire de la rétrocession de la colonie britannique et d’investir Carrie Lam, nouveau gouverneur de la R.A.S, récemment élue.
Le président s’était déjà rendu dans l’ancienne colonie britannique à la recherche d’investisseurs quand il était en poste au Fujian et au Zhejiang dans les années 90. A l’époque il y avait noué des relations avec la communauté d’affaires dont le milliardaire Li Ka-shing [1]. En 2008, alors, vice-président en charge des JO, il était venu inspecter les installations des épreuves hippiques.
La mise en œuvre heurtée des « deux systèmes »
Deux décennies après la mise en œuvre fréquemment heurtée du concept « un pays deux systèmes », le n°1 du Parti était cette fois en première ligne face à une situation beaucoup plus tendue. Depuis 3 ans celle-ci fut marquée par le mouvement d’occupation du quartier de « Central » (en abrégé 和平 佔 中) – du 28 septembre au 3 décembre 2014 – auquel avait même participé le cardinal Joseph Zen évêque de Hong-Kong protestant avec plusieurs dizaines de milliers de manifestants contre la volonté de Pékin de contrôler les candidatures à l’élection au suffrage universel du gouverneur en 2017 [2].
Les tensions avaient atteint leur apogée les 18 et 19 octobre 2014, dans le quartier de Mongkog, où les opposants aux manifestants et les provocations mafieuses activées en sous main par le régime chinois furent les plus fréquentes. Des centaines de policiers anti-émeutes s’étaient heurtés aux manifestants, pour la plupart de jeunes étudiants qui hurlaient des insultes en refluant. Durant ces échauffourées plusieurs douzaines de personnes dont 22 policiers avaient été plus ou moins gravement blessées.
A côté de ces émeutes considérées à Pékin comme les prémisses d’une révolte contre le pouvoir central, un autre phénomène encore plus inquiétant pour le parti a vu le jour. Quoique marginal, il sonne une alerte existentielle dans le sérail politique chinois. Le 4 septembre 2016, 5 parlementaires, tous âgés de moins de 40 ans, appartenant à la mouvance « séparatiste » ont été élus au Conseil Législatif.
Outre le fait qu’avec leurs alliés de principe de la mouvance démocrate, les nouveaux élus forment désormais un groupe de 30 députés (+2 par rapport aux dernières législatives de 2012) soit plus du tiers des 70 sièges ce qui les met en situation d’opposer un veto à tout changement constitutionnel qui serait destiné réduire la marge de manœuvre de l’opposition, la nouveauté qui alarme le parti est l’émergence d’une force politique de rupture, remettant en cause le schéma de rétrocession définitif de l’ancienne colonie à la Chine en 2047.
Un sérieux coup de semonce.
C’est peu dire que la nouvelle avait touché un nerf sensible à Pékin. Le 1er juillet, à Hong-Kong le président Xi Jinping ne s’est pas trompé sur les enjeux. Alors qu’à quelques mois du 19e Congrès le moindre laxisme sur la question ultrasensible de la souveraineté chinoise, pouvait avoir un effet dévastateur sur son image, il est revenu sur la conception de Pékin du schéma « un pays deux systèmes », dont pour le Continent l’essentiel de l’esprit figure dans l’article 1 du préambule de la constitution du territoire : « La R.A.S de Hong-Kong est une part inaliénable de la République Populaire de Chine ».
Dans ce contexte, aucune autonomie ou liberté d’expression ne saurait remettre en cause le principe fondamental qu’en dernier ressort le pouvoir politique du territoire réside à Pékin. Lors du discours d’investiture de Carrie Lam, Xi a bien fait comprendre que, tout en restant ouvert au débat avec « ceux qui aiment sincèrement la Chine » sur les modalités pratiques de la gouvernance, les choix sociaux économiques et les priorités d’une société aux attentes diverses ayant des vues parfois contraires sur nombre de sujets, toute remise en cause du pouvoir central était hors limites.
Ayant conscience du risque nouveau posé par la mouvance séparatiste - « le principe un pays deux systèmes rencontre des problèmes a t-il dit一国两制 遇到了 新问题 - » -, il a prévenu que « toute tentative contre la souveraineté et la sécurité nationales, défiant le gouvernement central et l’autorité de la loi fondamentale, ou ayant pour but de mener, par le truchement de Hong Kong, des opérations d’infiltration ou de sabotage à l’intérieur du Continent, franchirait (“toucherait 触碰 – chu peng - dans le texte chinois“) la limite extrême de ce qui est permis et ne sera pas accepté ».
« 任何 危害 国家 主权 安全 挑战 中央 权利 和 香港 特别 行政区 基本法 权威 利用 香港 对 内地 进行 渗透 破坏 的 活动 都是 对 底线 的 触碰 都是 绝 不能 允许的 »。
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Dégradation progressive de la confiance.
Alors qu’elle est en tous points conforme à la « loi fondamentale » régissant le schéma « un pays deux systèmes », la partie du discours de Xi Jiping rappelant le pouvoir du centre, évoquant également sans le dire les manœuvres extérieures contre la Chine d’ONG financées par les États-Unis, est pourtant apparue comme une menace. La réalité est que le recul de la confiance dans les « deux systèmes » vient après diverses tentatives de Pékin d’interférer dans le système judicaire et de réduire la liberté d’expression.
Simultanément, les réticences du Bureau Politique pour introduire un suffrage universel authentique avaient divisé l’opposition, tandis les crispations chinoises choquèrent d’autant plus les puristes adeptes d’un scrutin totalement ouvert que la Loi Fondamentale prévoit elle-même, par son article 68, de faire évoluer le mode de désignation du gouverneur vers un scrutin universel direct.
Encore dans toutes les mémoires, l’action des services spéciaux de Pékin qui, débordant les forces de sécurité du Territoire, avaient, à la fin 2015, enlevé 5 libraires et éditeurs coupables d’avoir mis en vente ou édité des magazines mettant à jour quelques détails de la vie privée de Xi Jinping, avait jeté un froid sur la classe politique de Hong Kong.
Plus encore, favorisée par l’ambiance de durcissement politique, la rumeur court que Pékin remettrait bientôt sur le tapis le projet d’inclure dans la loi fondamentale l’article 23 sur la sécurité existant sur le Continent et dont les motifs d’accusation - trahison, sédition, sécession, subversion, divulgation de secrets d’État – donnant lieu à des interprétations sans limites fourniraient un arsenal répressif sans mesure aux forces de sécurité.
Lire notre article : A Hong-Kong, théâtre des luttes de clans, Pékin réduit la liberté d’expression.
L’inquiétude des Hong Kongais fervents de la démocratie a encore monté d’un cran quand, agacé par les rappels de Washington et de Londres sur les entorses de Pékin aux libertés civiles en amont de l’anniversaire, le parti a, par la voix du porte-parole, vertement rappelé tout le monde aux réalités de la situation, laissant entendre que Pékin ne se sentait plus lié par les accords passés il y a plus de 33 ans avec Londres.
« Maintenant que Hong Kong est revenu dans le giron de la mère-patrie, le document historique de la déclaration conjointe sino-britannique n’a plus de sens et ne constitue plus une obligation légale sur la manière dont le gouvernement central administre Hong Kong. »
Ce n’est pas la première fois que Pékin réfute brutalement les ingérences extérieures. En 2014, la direction chinoise dénonçait déjà les manœuvres de Washington. Lire : Hong Kong : Pékin se cabre.
Mais c’est la toute première fois que le parti remet en cause les accords dument cautionnés par l’ONU. L’occurrence mérite attention car elle signale à la fois un malaise et un durcissement à venir.
Rôle accru de l’APL.
Enfin, signe que les temps et l’humeur de Pékin changent, les parades de l’APL organisées lors des anniversaires gagnent régulièrement en ampleur [3]. Surtout, alors que jusqu’à présent l’Armée Populaire de Libération était restée relativement discrète, depuis quelque temps elle se montre plus et organise des exercices de contre insurrection dans les Nouveaux Territoires. Récemment, un article de Qiushi 求事 (quête de vérité) de l’Ecole Centrale du Parti donnait la parole au Vice-Amiral Yuan Yubai, nouveau commandant du théâtre opérationnel sud (Canton) et à son commissaire politique Wei Liang.
Ayant en tête la rivalité globale (stratégique, économique et idéologique) avec les États-Unis, les deux insistaient sur le rôle à la fois militaire et politique de l’armée chinoise à Hong Kong. « La R.A.S est en première ligne des affrontements idéologiques entre l’Est et l’Ouest et les militaires chinois sont sous la menace de pressions idéologiques et de tentations diverses de “débauche“ ». (…) « Il est essentiel que les troupes restent loyales, impeccables et dignes de confiance. »
Enfin, alors que les porte-avions de l’US Navy sont des habitués de la R.A.S, le 7 juillet c’est le porte-avions Liaoning en exercice dans la région qui fera sa toute première escale à Hong Kong où il restera quatre jours.
Dans ce contexte, la succession d’événements depuis 2013 qui expriment un incontestable alourdissement de la main chinoise sur Hong Kong n’a pas laissé la mouvance pro démocrate indifférente.
Déception et colère des démocrates.
Quelques heures seulement après le départ de Xi Jinping plusieurs dizaines de milliers de manifestants ont défilé dans les rues de la R.A.S à partir du Pic Victoria réclamant une « véritable démocratie et un authentique suffrage universel ». Le 30 juin, Anson Chan (Chang Fang On-sang), 77 ans, ancienne Secrétaire Générale de l’administration de la RAS jusqu’en 2001, résolument critique de la manière dont Pékin resserre son emprise sur Hong Kong, appelait la communauté d’affaires étrangère a faire bloc pour défendre le schéma un pays deux systèmes.
Remarquant qu’en 1997 tous les observateurs s’était réjouis de la subtilité du schéma des « deux systèmes » proposé par Deng Xiaoping, elle regrettait qu’aujourd’hui les intérêts d’argent et la puissance financière de la Chine aient pris le dessus, comme si les « valeurs » de la démocratie et la nécessité de faire des affaires étaient exclusifs l’un de l’autre. Elle ajoutait que si dans les premiers temps de la rétrocession, Pékin et le bureau de liaison ne se mêlaient pas des affaires de la R.A.S, il n’en est plus de même depuis 2012.
Aujourd’hui des menaces, dit-elle, pesaient sur la liberté académique, la liberté d’expression et d’association ainsi que sur l’indépendance de la justice.
Cette dernière est mise à mal depuis le livre Blanc de 2014 où Pékin stipule que les juges étant partie de l’administration, devraient donner la priorité aux intérêts de sécurité nationale chinois. Surtout elle met en garde contre la profonde frustration qui s’est emparé de la jeunesse, déçue que la promesse d’un véritable suffrage universel n’ait pas été tenue. Celle-ci se lit dans les sondages. 2 ans après les incidents d’Occupy central, l’idée d’indépendance, jusque là totalement taboue, est aujourd’hui appuyée par un Hongkongais sur six. Tandis que seulement 3% des 18 – 29 ans disent se sentir Chinois contre 30% il y a 20 ans.
Certes, ajoute Anson Chan, consciente que les temps avaient changé, en 1997, Hong-Kong comptait pour 80% du PIB chinois alors qu’aujourd’hui la part de la R.A.S dans la richesse de la Chine n’est plus que de 3%.
Mais le Territoire peut encore jouer le rôle important de passerelle pour améliorer le droit en Chine et lutter contre la corruption. Il appartient à la communauté d’affaires de Hong-Kong qui a si longtemps tiré profit de la réputation de Hong-Kong, d’aider à préserver la pérennité des « deux systèmes ». Une régression de l’état de droit entrainerait une dégradation du climat des affaires dont tout le monde souffrirait.
Mais l’ancienne fonctionnaire britannique le dit elle-même, la question de la réussite ou de l’échec des « deux systèmes » ne se résume pas à l’état des affaires. Elle est aussi articulée à l’adhésion ou non à la Chine. En 1983, Deng Xiaoping spéculait sur le nationalisme chinois et l’amour de la mère patrie contre l’histoire coloniale anglaise dont il faut rappeler qu’elle n’avait jamais envisagé la démocratie dans le Territoire.
Entre pragmatisme, idéologie et risques politiques.
Aujourd’hui les lignes ont bougé. Avec l’article 68 envisageant l’introduction du suffrage universel, la Loi Fondamentale a fait surgir des attentes, notamment chez les jeunes, les intellectuels et une partie de la classe moyenne, profondément frustrés par l’interprétation chinoise du scrutin stipulant que seuls les candidats ayant témoigné un nationalisme prochinois pourraient se présenter.
Une partie des démocrates comprennent la position de Pékin. Conscients que jamais la Chine ne risquerait l’élection d’un gouverneur hostile, ils suggéraient d’accepter le principe d’une élection de candidats présélectionnés. Les puristes du droit des individus l’ont tué dans l’œuf, tandis que les raidissements de Pékin ont fini par faire surgir un mouvement indépendantiste inédit, certes marginal, mais dont la seule existence est, compte tenue de la puissance symbolique du Territoire, reliquat colonial des humiliations infligées à l’Empire, un explosif à court retard.
Enfin, dernière contradiction, s’il est vrai que, pour Pékin, la marge de manœuvre répressive est étroite puisque tout durcissement porte en lui le risque d’augmenter encore la désaffection populaire à l’égard de la réunification définitive dans 30 ans, il reste que, pour le régime, l’introduction à ses portes d’une vraie démocratie s’ajoutant à celle de Taïwan constituerait un risque existentiel que le Parti n’est pas prêt à prendre.
Tel était le sens de la déclaration du MAE, considérant que les accords sino-britanniques de 1984 étaient désormais caduques.
Note(s) :
[1] Ce dernier avait accepté d’investir dans la rénovation de l’ancienne zone résidentielle de Fuzhou datant des Ming dites des « trois ruelles et des sept allées » (三坊七巷 – san fang qi gang).
[2] Les propositions de Pékin ayant été rejetées par le Conseil Législatif (Legco) en juin 2015, Carrie Lam fut élue le 26 mars 2017 par les anciennes procédures articulées autour d’un vote au sein d’une commission de sélection restreinte, largement contrôlé par la mouvance d’affaires pro-Pékin.
[3] La parade du 20e anniversaire, organisée sur la base de Shek Kong qui a cette fois rassemblé 20 compagnies (environ 2000 hommes et femmes) soit 30% de l’effectif de la garnison, était la plus importante de celles organisées en 1998, 2004, 2007 et 2012.
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