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›› Politique intérieure
La longue portée des armes chinoises
Lors de sa réunion annuelle l’Assemblée Nationale Populaire a rendu public les chiffres du budget de la défense pour 2019 : 177,6 Mds de $. En augmentation de 7,5%, il se maintient de très loin au 2e rang mondial après celui des États-Unis que le ministre de la défense Patrick Shanahan espère porter en 2020 à 718 Mds de $ essentiellement en réaction à la montée en puissance militaire de la Chine [1].
Pour des raisons inhérentes au goût du secret et à l’opacité du système chinois, il est difficile de tracer les contours exacts du budget chinois – pour 2018, le Pentagone le situait déjà à 207,6 Mds de $ (chiffres de IHS Market), tandis que le SIPRI l’évaluait à 228 Mds de $ -.
Pour augmenter le flou, les chiffres officiels chinois excluent la part allouée aux forces stratégiques comptabilisées à part. Ils ne comptent pas non plus les acquisitions d’équipements étrangers, la recherche et développement et le budget des forces paramilitaires.
L’ambiguïté structurelle étant posée, il n’est en revanche pas contestable que depuis le milieu des années 90 les ressources consacrées à la défense augmentent régulièrement, mais à un rythme inégal avec des accélérations remarquables parfois liées aux circonstances de conflits impliquant les États-Unis.
Au fil des réveils successifs.
La première accélération eut lieu en 1994, à une époque où le budget identifié était encore inférieur à 10 Mds de $, tandis que celui des États-Unis était déjà 30 fois supérieur.
C’était peu après la 1re guerre en Irak (1990 – 1991) à laquelle succéda l’intervention en Yougoslavie sous conduite américaine où furent déployés d’importants moyens aériens dont le ballet des attaques aux sol était réglé par des AWACS, autant de technologies que la Chine ne maitrisait pas. L’étalage de cette puissance sonna le réveil des militaires chinois.
En 2000, le budget avait atteint 14,6 Mds de $, suite à une augmentation de 17,7% ; en 2001 les chiffres officiels chinois étaient de 17 Mds de $.
Avec la guerre en Yougoslavie, une nouvelle prise de conscience directement liée aux intérêts stratégiques chinois, qui donna le coup d’envoi d’une réelle modernisation fut la crise de Taïwan 1995 – 1996 où il apparut que les capacités de l’APL à dissuader une intervention américaine étaient faibles.
Une autre prise de conscience cuisante fut le bombardement le 7 mai 1999 de l’Ambassade de Chine à Belgrade par des munitions guidées tirées à partir d’un bombardier B-2 américain. L’attaque attribuée à une erreur, mais que certains croient intentionnellement dirigée contre un relais radio des forces paramilitaires serbes abritée par l’ambassade, avait tué 3 journalistes et blessé 20 personnels de l’ambassade dont 5 sérieusement.
En 2002, une nouvelle hausse de 17,6% porta le budget à 20 Mds de $.
Le Livre Blanc sur la défense de 2004 annonçait la poursuite de l’effort qui porta officiellement les moyens à 29,9 Mds de $ en 2005, puis à 35 Mds en 2006, soit une augmentation de 139% depuis 2000. Dans le même temps, le Pentagone estimait que, toutes dépenses confondues, le budget réel se situait plutôt entre 50 et 70 Mds de $.
Logiquement accéléré par les crises, le rythme d’augmentation des ressources dédiées aux armées accompagnait l’enrichissement du pays. Cependant à mesure que Pékin tente d’affirmer sa prévalence stratégique, on constate un découplage entre la croissance qui faiblit et la hausse des dépenses militaires restée plusieurs années à deux chiffres avant de faiblir elle aussi.
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Crises, PIB et dépenses militaires.
Entre 2007 et 2009 les dépenses militaires officielles passèrent de 45 à 57 Mds de $ (soit une hausse de 26,6%), suivant une hausse du PIB qui variait entre +14,2% en 2007 et 9,4% en 2009.
Depuis 2001, l’arrière-plan stratégique des hausses fut l’attaque terroriste contre New-York, le 11 septembre 2001, puis l’engagement américain en Irak (2003) et en Afghanistan (depuis 2001, toujours en cours sous divers noms). Dans le même temps, Pékin voyait monter un risque terroriste au Xinjiang qui, après 2009, provoqua l’engagement dans la province d’importantes unités militaires et paramilitaires.
Trois ans plus tard (2012), le budget officiel était de 106,4 Mds de $, 10 fois supérieur à celui de 1994, après une hausse de 11,6% par rapport 2011, alors que la croissance s’était contractée à 7,9%. A partir de 2013 (croissance à 7,8%), eut lieu un premier freinage avec une hausse réduite 10,7% - tout de même très supérieure à la croissance - qui porta le budget à 114,3 Mds de $. Celui des États-Unis était alors de 613 Mds de $.
En 2014, alors que la hausse de PIB n’était que de 7,5%, Li Keqiang corrigea encore une fois la trajectoire et proposa une hausse plus substantielle de 12,2% et un budget de 132 Mds de $. L’année suivante (2015) fut la dernière hausse à deux chiffres à +10% pour un budget de 145 Mds de $, alors que la croissance était tombée à 6,9%.
Depuis, la hausse du budget militaire se contracte : +7,6% en 2016 ; +7% en 2017 ; +8,1% en 2018. Au total, depuis 1994, si l’on compte l’ensemble des sommes destinés aux armées, aux équipements et à la R&D, le budget de la défense a été multiplié par 20. Mais les chiffres réels sont mal connus.
Par exemple, en 2017, quand la Chine l’affichait officiellement à 174,5 Mds de $, le SIPRI l’estimait à 228,2 Mds.
Pour compliquer encore les choses, les diverses agences d’analyse (SIPRI, Pentagone, IISS, RAND) ne s’accordent pas sur les ingrédients du budget (avec ou sans les retraites et les salaires ; avec ou sans la R&D ; avec ou sans les achats d’équipements).
Tandis qu’en général, les systèmes de défense - et pas seulement le Chinois – sont allergiques à la transparence, certains répartissant leurs crédits dans divers autres ministères (les États-Unis par exemple incluent une partie de leurs budgets des forces stratégiques nucléaires dans le budget de l’énergie). (Lire : China Power)
Quoi qu’il en soit, la plupart des agences traitant du budget chinois de la défense s’accordent à dire que sa transparence augmente lentement et que les dépenses réelles peuvent se déduire des dépenses affichées en multipliant par un facteur 1,2.
Enfin, contrairement aux pays occidentaux, le système chinois ne donne que peu d’informations sur la distribution des crédits à l’intérieur de l’appareil de défense au sens large.
Les prémisses d’une politique de puissance.
« China Power », cité plus haut, rappelle que l’essentiel des dépenses correspond à de nombreux programmes d’équipements de haut niveau, à des réformes de structures consécutives à l’abandon par l’APL des activités commerciales qui, au temps des vaches maigres, servaient à abonder le budget et, enfin, à l’adaptation des forces aux nouveaux concepts stratégiques.
Si certains des efforts de défense chinois apportent un contribution notable aux opérations de maintien de la paix, d’autres, visibles en mer de Chine du sud par exemple, contribuent au contraire à mettre sérieusement sous tension les relations de Pékin avec ses voisins.
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En haussant l’analyse d’un étage on note qu’en Asie de l’Est les dépenses militaires cumulées sont passées de 89,4 Mds de $ en 1990 à 322,2 Mds de $ en 2017, la part la plus importante de ce gonflement étant le fait de la Chine. Si en 1990 les dépenses militaires chinoises ne représentaient que 23,5% de celles de l’Asie de l’est, en 2017, ce pourcentage a bondi à 71%. En examinant la totalité de l’Asie on constate qu’aujourd’hui le budget militaire chinois représente 39% de celui de tout le continent Moyen Orient compris.
A ce rythme, même plus réduit dans les décennies à venir, le budget militaire chinois pourrait rattraper celui des États-Unis. Ces perspectives posent la question des intentions réelles de Pékin dans un cycle de croissance ralenti.
Si les dépenses militaires continuaient à augmenter avec autant de constance d’un pourcentage supérieur à la croissance, elles pourraient obérer les dépenses sociales, notamment celles de plus en plus lourdes dédiées au 3e âge. Surtout, elles attiseraient encore les soupçons sur les intentions impérialistes de la Chine qui ont déjà réveillé des sentiments anti-chinois en Europe, aux États-Unis, en Australie et en Nouvelle-Zélande.
Note(s) :
[1] A ce niveau le budget militaire chinois représente approximativement 3 fois celui de l’Arabie saoudite, 4 fois celui de la France, de la Russie ou de l’Inde, 5 fois celui du Japon ou de l’Allemagne.
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