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›› Taiwan

Le KMT s’alarme des déboires de son candidat. Net redressement de la popularité de Tsai Ing-wen

Il y a une semaine, Michael Cole publiait dans « Taïwan Sentinel  » une analyse spéculant sur les hésitations et les fragilités du Guomindang aux prises avec les conséquences politiques du surgissement brutal à Kaohsiung de la figure de Han Kuo-yu, vu par beaucoup comme le relais occulte de Pékin dans la course présidentielle de janvier 2020.

Il est vrai que la sensibilité politique de Cole rattachée à sa participation de 2014 à 2016 au Centre de recherche « Thinking Taïwan » fondé par Tsai Ing-wen dont il fut le rédacteur en chef, pourrait voiler l’objectivité de son jugement.

On lui accordera cependant que la vaste expérience d’éditorialiste au Taipei Times de cet ancien officier de renseignement des services canadiens à Ottawa, sa collaboration avec l’Université de Nottingham et avec le Centre Français de Recherches sur la Chine contemporaine, tout comme ses cinq ouvrages sur Taïwan dont le dernier « Convergence or conflict in the Taiwan Strait : the illusion of peace ? » (Londres et New York Routledge 2017, 215 p.) [1] construisent un arrière-plan académique qui plaide au moins pour le sérieux de ses analyses.

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En quelques mois, écrit Cole, Han le sauveur du KMT est devenu un problème embarrassant pour le Parti. « Il est difficile de dire ce que concoctent les instances dirigeantes du vieux parti nationaliste, mais il est probable que Han et ses supporters n’aimeront pas ce qui se trame ». Surgi de nulle part, le nouveau maire de Kaohsiung a certes créé une dynamique politique salutaire pour le parti encore mal remis des échecs électoraux de 2014 et 2016.

Poussé par une vague populiste, l’homme animé d’une énergie apparemment irrésistible, porté par l’appui hyperbolique des médias sociaux, s’est, sans coup férir, également emparé de l’investiture du Parti pour la présidentielle de janvier. Ce faisant il a pris à contrepied les caciques de l’appareil qui ne l’apprécient que modérément. Depuis que sa cote de popularité faiblit, leur méfiance à son égard augmente.

L’étoile populiste de Han Kuo-yu pâlit

Progressivement, le charme s’est rompu. Les bravades et les bons mots de l’homme à la sempiternelle chemise bleue, tombent à plat. Toujours en retard aux réunions qu’il ne prépare pas, émettant des avis et des consignes contradictoires, sa magie qui promettait de changer en or tout ce qu’il allait toucher, n’opère plus. Peu à peu l’homme devient non seulement la risée de ses adversaires du DPP, mais aussi l’objet de la rancune des instances traditionnelles de l’appareil.

Au départ beaucoup regardèrent avec sympathie l’énergie nouvelle insufflée par ce spadassin ayant arraché de haute lutte l’investiture du KMT à la présidentielle ; d’autres plus critiques restèrent muets anticipant avec prudence l’éventualité qu’il soit élu président en janvier prochain.

Mais sous la surface des appuis factices, c’est le scepticisme et le malaise qui dominent. Certaines figures comme le maire du Nouveau Taipei Hou You-yi, 62 ans, ancien Directeur général de la police (2006 – 2008), ne cache plus son hostilité, tandis que la Maire de Taichung Lu Shiow-yen, 57 ans, ancienne journaliste titulaire d’un master de relations internationales s’est déclarée « trop occupée » pour soutenir Han dans la course à la présidentielle.

Surtout, la mouvance des supporters de Han qui fait beaucoup de bruit sur les réseaux sociaux s’est imprudemment attaquée au très madré Wang Jin-pying, 78 ans, titulaire de Masters de sciences et de mathématiques, ancien président du Yuan Législatif réélu 8 fois de 1996 à 2016.

D’un caractère rebelle, Wang qui fut aussi vice-président du KMT, avait déjà exprimé une contestation à l’égard de Ma Ying-jeou dont il réprouvait sa trop grande ouverture à la Chine, quand, le 26 mars 2014, Président du Yuan législatif, arguant de l’indépendance du pouvoir législatif, il refusa de faire évacuer le parlement occupé par les étudiants.

Contre-attaque de Wang Jin-pying et désarroi au KMT.

Si elle était confirmée, la contre-attaque de Wang dont l’expérience et l’habileté politiques sont infiniment supérieures à l’amateurisme du maire de Kaohsiung, porterait le risque d’un piège mortel pour la trajectoire présidentielle de Han. La rumeur court en effet que l’ancien Président du Yuan législatif aurait apporté son soutien à un rapprochement politique entre le maire de Taipei Ko Wen-je et Terry Gou, ancien PDG de Foxconn, candidat malheureux à l’investiture du KMT contre Han.

Le 23 août dernier, à 5 semaines de la date limite des dépôts de candidature, fixée à la fin septembre, les trois étaient assis côte à côte au premier rang à la cérémonie de commémoration de la première crise dans le Détroit d’août 1958.

Par cette riposte, Wang ferait d’une pierre deux coups. Outre qu’il rebattrait les cartes du KMT déstabilisé par un coup direct dont personne ne peut anticiper les conséquences, il s’insinuerait – même s’il n’était pas officiellement candidat - dans la présidentielle comme le garde-fou d’une mouvance de politiciens soupçonnés d’être trop proches de Pékin.

Preuves que le Parti ne sait plus très bien où il en est, les rumeurs circulent d’une éventuelle mise à l’écart de Han, comme ce fut le cas pour la candidate Hung Hsiu-chu évincée in-extremis à moins de 3 moins du scrutin, lors de la présidentielle de 2016 (lire : Branle-bas au KMT.).

La direction politique calcule ses options, consciente de la mauvaise impression sur l’électorat d’une nouvelle disgrâce de son candidat à quelques semaines de la présidentielle, sans compter que la vague populiste mal embouchée des appuis de Han sur les réseaux sociaux pourrait mettre le feu au KMT si son candidat était évincé.

En même temps Eric Chu, ancien président du KMT vaincu par Tsai en 2016 était à Washington pour rassurer les appuis américains du KMT et les soutiens de l’Île au Congrès inquiets de la trop grande proximité de Han Kuo-yu avec Pékin. Mais récemment un discours de ce dernier à la Chambre de commerce américaine à Taipei n’a pas rassuré Washington.

Ce n’est pas nouveau. L’homme ne semble pas avoir une grande conscience politique. Interrogé en juin sur la question de Hong Kong par un journaliste, il avait répondu qu’il n’était pas au courant des manifestations massives se déroulant dans la R.A.S.

Quelques jours plus tard, pour désamorcer les critiques qui fusèrent sur les réseaux sociaux, son équipe de campagne a mis en ligne une déclaration en 6 points résumant la position traditionnelle du Parti. Elle allait du rejet de la formule « Un pays deux systèmes  » à l’espoir que le gouvernement de Hong Kong répondrait à l’appel de sa population, en passant par le soutien à l’État de Droit dans la R.A.S et à la mini-constitution du territoire, « piliers du développement économique  ».

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Volatilité de l’opinion. Le KMT sous tensions. La popularité de Tsai se redresse.

Certes Michael Cole examine les questionnements qui agitent le KMT avec un penchant politique favorable à Tsai Ing-wen alimentant le soupçon d’un pessimisme partisan. Il n’en demeure pas moins que, faits et indiscrétions à l’appui, il dessine l’image d’un parti sous tension menacé par une fracture entre sa base populiste qui soutient Han et les caciques du sérail qui doutent de ses capacités.

Au-dessus plane le soupçon qu’il est téléguidé par Pékin propulsé dans la lumière par la puissance des réseaux sociaux investis par une armée d’internautes aux ordres du Continent. La défiance n’est pas récente. Elle se perpétue dans le sillage de la crise de 2014 quand Ma Ying-jeou lui-même avait été accusé d’être l’instrument de la stratégie de réunification rampante du Continent.

Ainsi, à mesure qu’évolue la conscience politique des Taïwanais à l’égard des intentions chinoises, se précise une contradiction de fond pour les successeurs de Tchang Kai-chek. Même en précisant qu’ils rejettent la réunification avec le Continent aussi longtemps qu’il sera sous la coupe de l’actuel régime, l’impatience de Pékin ayant démantelé sans état d’âme le réseau diplomatique de l’Île, rejaillit de manière négative sur l’opinion.

Volatile, sans nuance, rancunière ou pusillanime, celle-ci assimile les investissements chinois à Kaohsiung promis par Han Kuo-yu à une manœuvre de vassalisation oblique. Les résultats se lisent dans les sondages. Ils sont à la convergence d’un vaste faisceau de paramètres négatifs allant du soupçon de connivence avec Pékin dont le caractère funeste est aggravé par les turbulences à Hong Kong, aux discours indigents à propos des manifestations de la R.A.S, en passant le manque de professionnalisme du candidat Han.

Une enquête menée au téléphone du 1er au 3 août dans les 22 villes les plus importantes de l’Île, par la « Fondation pour une nouvelle constitution - 台灣制憲基金會 » -, simulant une compétition électorale entre Han et la présidente a placé cette dernière en tête avec 51% contre 31% à son adversaire.

Dans une simulation à trois avec l’entrée en lice de Ko Wen-je, le maire de Taipei, Tsai restait en tête avec 41,9%, tandis que ses adversaires Han et Ko obtenaient respectivement 25,7% et 22,6%. Un scrutin à quatre avec Terry Gou, donnait Tsai toujours largement en tête avec 39,2%, Han à 27,9%, Gou à 12,5% et Ko Wen-je à 12,4%. En revanche, la prévalence de Tsai serait moins certaine dans le cas où ses adversaires parviendraient à s’unir.

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Prenant le recul du Détroit de Taïwan et des péripéties récentes, tous les observateurs savent aussi que la popularité de Tsai qui s’était effondrée à seulement 24% d’opinions favorables à la fin 2018, avait rebondi à 34,5% après sa réponse sèche au discours de Xi Jinping du 2 janvier 2019 (lire : Les défis de l’obsession réunificatrice.), par laquelle, rejetant fermement le schéma « Un pays deux systèmes  » en vigueur à Hong Kong, elle promettait de sauvegarder Taïwan et le mode de vie de sa population.

Cinq mois plus tard, les tumultes qui secouent Hong Kong ont un effet puissamment répulsif dans l’opinion de l’Île. Confortant le discours réponse de Tsai de janvier dernier, ils allument un nouvel étage de la popularité de Tsai qui paraît se conforter.

Enfin, divine surprise pour la Présidente, la guerre des taxes entre Washington et Pékin annulant par le surcoût fiscal de 25%, les avantages d’une délocalisation en Chine, poussent les entreprises de haute technologie taïwanaises (59% de la production chinoise de composants électroniques, équipements optiques et ordinateurs portables, comptant pour 10% des exportations chinoises) à rapatrier leurs activités dans l’Île.

Alors que, selon une enquête de PricewaterhouseCoopers (PwC) publiée par Citibank, au moins 40% des compagnies taïwanaises en Chine envisagent de réajuster leur chaîne d’approvisionnement - certaines d’entre elles accélérant une délocalisation en Inde - citons l’exemple de Foxconn qui vient d’annoncer que la production à destination des États-Unis quitterait la Chine à brefs délais. La référence à Foxconn est d’autant plus pertinente que Terry Gou, son PDG, battu par Han Kuo-yu à la primaire du KMT est un des candidats potentiels à la présidence.

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A quatre mois du scrutin présidentiel, alors qu’une vague d’opinions favorables semble à nouveau porter l’espoir d’une réélection de Tsai Ing-wen dont les ingrédients ont en partie été fabriqués par l’impatience de Pékin [2], il est cependant impossible de ne pas évoquer la volatilité de la scène politique de l’Île, traversée par des ambitions rivales qui, pour l’instant, entravent les alliances.

On l’a vu, si face à Tsai Ing-wen et Han Kuo-yu se construisait entre Terry Gou, Ko Wen-je et Wang Jin-pying, un rapprochement politique pour l’heure encore improbable, les conditions même de l’élection seraient bouleversées et les chances de Tsai à nouveau amoindries.

L’autre carte sauvage capable de bousculer le scrutin est la puissance populiste qui, depuis avril 2018, a envahi le net taïwanais.

Le risque démocratique de la manipulation des réseaux sociaux.

Analysés en juillet dernier par QC (lire : Chine – Taïwan – États-Unis, sérieux orages en vue) de très sérieux soupçons d’ingérence dans les réseaux sociaux de l’Île pèsent sur Pékin. La tendance intrusive basée sur l’invasion du nombre, l’agressivité des soutiens et la manipulation de l’information cessera d’autant moins que le candidat ayant la faveur de Pékin est en difficultés.

La stratégie modifie d’ores et déjà – pas uniquement à Taïwan - l’équilibre des scrutins démocratiques submergés par l’émotion prenant le pas sur les analyses équilibrées et rationnelles. Compte tenu de la volatilité des opinions du net, de leur réceptivité aux émotions, ayant déjà favorisé l’adoubement insolite d’un quasi inconnu dans le fief indépendantiste de Kaohsiung, il est impossible d’exclure que la manœuvre chinoise puisse réussir.

En tous cas, l’inventivité des ingénieurs informatiques taïwanais a déjà pris en compte ce risque. En mai dernier, Max Yi-Hsun Chou, ingénieur logiciel a mis en ligne sur le site Medium une extension de Google Chrome destinée à permettre aux utilisateurs Facebook de bloquer tous les messages de Han et de ses « fans » sur leur compte personnel. Par un procédé classique utilisé par les censeurs, le logiciel que les utilisateurs peuvent installer eux-mêmes sur leur compte selon les instructions de Chou, fonctionne par le repérage de mots clés.

Parmi eux on retrouve « Président Han 韓總 » , « Vague Han 韓流 » et quelques-unes de ses expressions favorites telles que « s’enrichir:發大財 ». A la place des messages de Han et de ses fans apparaît une note de dérision usant du sobriquet « sac de paille - 草包 » dont ses opposants l’ont affublé : « le sac de paille a déjà été vidé  : 草包已被隱藏 » ou encore en référence à l’ancestrale conception cosmologique « Tianxia 天下 » de la dynastie Zhou « sans le sac de paille la paix règne sous le ciel 沒有草包天下太平 ».

Note(s) :

[1Publié au moment où les observateurs analysaient la première année du mandat de Tsai Ing-wen et la brutalité des réactions chinoises alors qu’on s’interrogeait encore sur la position à venir de la Maison Blanche, le livre couvre la période allant de la précédente administration issue du Minjindang de Chen Shui-bian (2000 – 2008) à la période précédant les élections de janvier 2016 et leurs conséquences immédiates.

La simultanéité des défis lancés à Pékin par Taïwan (Occupation du Yuan législatif ; lire : Taïwan : Craquements politiques dans l’accord cadre. Les stratégies chinoises en question) et Hong Kong (Occupy Central ; lire : Hong Kong : « Occupy Central » s’étiole, tandis que resurgit le contentieux sino-britannique) ont conduit Cole à consacrer une grande partie de l’analyse aux développements de la situation dans la R.A.S.

Dans les deux cas, analysait Cole, les perspectives sont sombres, d’autant qu’en démantelant les accords du « Trans Pacific Partnership », la nouvelle Maison Blanche a laissé le champ libre à la Chine au moment même où la démocratie est partout assiégée en Asie.

Justement l’argument central de Cole consiste à ériger l’Île en symbole de la démocratie globale en rappelant l’opposition des Taïwanais tous partis confondus à la fois à la réunification avec une Chine communiste autocrate et à la proposition «  Un pays deux systèmes  » qui montre ses limites à Hong Kong.

Après avoir expliqué que, dans le cas extrême d’une décision chinoise d’agression militaire de l’Île, les robustes capacités militaires de Taïwan, obligeraient Pékin à mettre en œuvre une violence d’un niveau inédit qui devrait soulever la réprobation unanime des nations libres, Cole élargit la question à la défense globale de la démocratie menacée par les calculs à courte vue des adeptes de la « Realpolitik ».

[2Récemment le Livre Blanc sur le défense dont la tonalité générale se voulait modérée, donnant le sentiment de ménager Washington (lire : Défense : un Livre Blanc édifiant et modéré), avait cependant fait une exception pour les forces indépendantiste à Taïwan considérées par Pékin comme la menace stratégique la plus imminente.

Un long passage était en effet consacré à une mise en garde adressée à Tsai Ing-wen et à son parti « obstinément accrochés à l’indépendance  », accusés de jeter de l’huile sur le feu et de s’appuyer sur des « influences étrangères  ».

L’analyse répétait non seulement que la réunification était un élément essentiel de la renaissance nationale, mais reconnaissait de surcroît que les récents exercices militaires autour de l’Île – une vingtaine depuis le début de 2018 évoqués par QC -, avaient pour but d’adresser une sévère mise en garde aux forces séparatistes de Taïwan.

 

 

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