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La Chine peut-elle contourner l’Amérique par l’Iran ?
Récemment la presse internationale est revenue sur l’accord en gestation entre Pékin et Téhéran, insistant le plus souvent sur le contournement des sanctions américaines. Le 11 juillet dernier, le New-York Times titrait « Défiant les États-Unis, la Chine et l’Iran se rapprochent d’un accord commercial et d’un partenariat militaire ».
L’analyse s’appuyait sur un projet d’accord bilatéral en persan de 18 pages que les auteurs disent avoir obtenu du pouvoir iranien. La genèse remonte au 23 janvier 2016, quand Xi Jinping en visite officielle à Téhéran avait proposé aux Ayatollahs une augmentation substantielle de la coopération bilatérale. Ce n’était pas la première fois que la Chine faisait cause commune avec Téhéran.
Dans les années 90, Pékin s’était lancé dans des coopérations sensibles qui favorisèrent le programme nucléaire iranien, aujourd’hui au cœur des vindictes de Washington. L’agilité diplomatique chinoise atteignit cependant ses limites quand Washington accusa Pékin de soutenir le vaste programme missiles iranien (Sol-sol, sol-air et anti-navires) et surtout de favoriser avec la Russie la poursuite d’un programme nucléaire militaire.
Le 31 juillet 2006 (résolution 1696) après s’y être longtemps opposée par son veto, alors même qu’elle était montrée du doigt par l’AEIA, la Chine renonça à sa coopération nucléaire avec Téhéran et accepta de s’associer aux résolutions onusiennes (ou de ne pas les bloquer).
La suite est connue. Au fil de la montée en puissance de la Chine et des défis qu’elle pose à l’Amérique, elle conduit droit à la crise actuelle, dont l’affaire iranienne n’est qu’un aspect.
L’alliance anti-américaine des « jumeaux totalitaires [1] »
Le 8 mai 2018, sous la réprobation générale, notamment d’Emmanuel Macron, d’Angela Merkel, de Valdimir Poutine, de l’Union européenne et de l’ONU, mais aux exceptions notables d’Israël et de l’Arabie Saoudite, D. Trump dénonçait l’accord sur le développement du nucléaire civil signé en 2015 après douze années de négociation entre la « communauté internationale » et Téhéran dont le but était de mettre progressivement fin aux sanctions qui frappaient l’Iran.
Six mois plus tard, Total, effrayé par les menaces de sanctions américaines, abandonnait en rase campagne ses parts (50,1%) dans la JV avec CNPC en Iran, laissant à son partenaire, le n°1 chinois des hydrocarbures, le champ libre de l’exploration et de l’exploitation pétrolière au pays des Ayatollahs.
Le 25 août 2019, Javad Zarif était en visite à Pékin, (la 3e en seulement une année) et le 5 juillet dernier il confirmait que l’Iran négociait un accord avec la Chine pour une durée de 25 ans dont la teneur avait été approuvée par le gouvernement en juin dernier. L’arrière-plan de l’accord est cependant extrêmement délétère au milieu de relations internationales délabrées.
Alors que les relations sino-américaines tombaient violemment en déshérence, l’Ayatollah Khameini renouvelait sa promesse de venger l’assassinat du Général Qassem Soleimani par un tir de drone devant l’aéroport de Bagdad le 3 janvier 2019, dessinant un rapprochement avec Pékin clairement fondé sur la haine de Washington .
La mise en scène par le régime religieux de la phobie anti-américaine destinée à l’opinion publique va loin. Le 27 juillet des images satellites révélaient que Téhéran avait fait tracter une réplique d’un porte-avions américain dans le détroit d’Ormuz pour servir de cible aux entraînements de tir de la marine iranienne.
Infrastructures, télécoms, finance et base militaire.
Selon le New York Times, l’accord qui comporte une centaine de projets pour un investissement de 400 Mds de $ « élargirait considérablement la présence chinoise dans le secteur bancaire, dans les télécoms, les ports et les voies ferrées. En échange, la Chine bénéficierait d’importantes réductions sur le prix du pétrole iranien durant les 25 ans à venir ». (…)
Plus encore, le document fait état d’un approfondissement de la coopération militaire, avec non seulement les classiques exercices conjoints, mais aussi des échanges de renseignements et des recherches partagées sur les armements de pointe.
Enfin, et peut-être est-ce là un des plus gros soucis du Pentagone, les documents font état de l’attribution à la marine chinoise de facilités portuaires le long de la mer d’Oman. L’une d’entre elles serait située à Bandar-é-Jask, au débouché du golfe persique, à 400 nautiques à l’est du commandement de la 5e flotte américaine basé à Bahreïn.
Si l’information était vérifiée, elle ne ferait que confirmer le radical changement de concept de Pékin qui, avant l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping, affirmait ne pas vouloir répliquer le système de forces prépositionnées de Washington.
Aujourd’hui, cité par Mathieu Duchatel dans une publication en ligne de l’Institut Montaigne, de juin 2019, les chercheurs militaires chinois affirment que « pour protéger ses intérêts à l’étranger, la Chine établira progressivement un système de bases logistiques 后勤保障的网络体系 au Pakistan, au Emirats, au Sri Lanka, au Myanmar, à Singapour, en Indonésie et au Kenya (la liste n’est pas close) ».
Dans cette région hautement sensible du Golfe, Pékin disposera d’un réseau de trois bases, à Djibouti dans la corne de l’Afrique, à Gwadar au Pakistan et à Jask en Iran.
Alors que la mise en œuvre du projet iranien restera à vérifier, une chose est sûre. Le document préparé alors que Pékin et Téhéran sont animés de profonds ressentiments à l’égard des États-Unis, exprime leur volonté conjointe de dresser un front commun où transparaît l’insistance de Xi Jinping à accorder la prévalence aux différences culturelles.
En écho aux « caractéristiques chinoises », pensée centrale du 19e Congrès par laquelle Pékin s’autorise la transgression du droit international, notamment en mer de Chine du sud, une des phrases du projet mentionne expressément que l’Iran et la Chine expriment « deux cultures asiatiques ».
Par-là, – renvoyant en contrepoint au vieux débat sur les « valeurs asiatiques » - le document laisse entendre que la gouvernance mondiale ne saurait s’inspirer de règles uniques.
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L’opportunisme de la détestation de l’Amérique.
Dans l’Opinion du 22 juillet Claude Leblanc, rappelle les critiques du sérail américain accusant D. Trump d’avoir, par ses attitudes d’hostilité ouverte, « précipité l’Iran dans les bras des Chinois ».
Le point de vue faisait l’objet d’un article le 16 juillet derniers dans le Chicago Tribune par Ivo Dalder ancien ambassadeur américain à l’OTAN :https://www.chicagotribune.com/opinion/commentary/ct-opinion-iran-china-pact-trump-daalder-20200716-ftdlnqts6zaplerban2zwtzzn4-story.html
Faisant feu de tout bois, Pékin pourrait aussi chercher à tirer profit de l’ouverture iranienne pour damer le pion aux intérêts en Iran de New Delhi, son rival régional avec qui les relations plombées par une opposition culturelle irrépressible ne s’arrangent pas.
Engagée avec Téhéran dans le développement du port de Chabahar, point de transit de son flux commercial vers l’Afghanistan grâce à la voie ferré vers Zahedan (630 km) à la frontière afghane, construite par l’Indien IRCON, New-Delhi est aussi le pilier américain du contournement de la Chine par le concept dit de la zone « Indo-Pacifique ».
A ce titre suggère C. Leblanc, la manœuvre de Pékin qui tente d’affaiblir les positions indiennes en Iran enfonce un coin dans la construction anti-chinoise de Washington que les stratèges appellent « la Zone Indo-pacifique ».
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En même temps, l’Opinion observe que la manœuvre pourrait également être l’expression d’une vulnérabilité, exprimant l’urgence pressante ressentie à Pékin de construire un contrepoids aux hostilités qui montent presque partout en Occident contre la Chine. La même intention pousserait Pékin à élargir son empreinte jusqu’aux Émirats et en Arabie Saoudite, même au risque de gêner sa stratégie iranienne.
Reste à vérifier les intentions réelles de Pékin en Iran et, surtout, au-delà des postures, l’accueil que les Iraniens réservent à la Chine qui, selon Clément Therme, chercheur au CERI expriment un fort sentiment anti-chinois, aggravé par la pandémie.
Hostilité de l’opinion iranienne et ambiguïté chinoise.
« Nous étions déjà mécontents de tous ces produits chinois de mauvaise qualité que l’on trouve partout. Mais maintenant, en plus, ils nous ont apporté cet horrible virus. », lançait une iranienne citée par l’Opinion du 12 mars dernier dans un article dont le titre était sans ambiguïté : « Coronavirus : le partenariat stratégique avec la Chine à l’origine de l’épidémie en Iran ».
L’accusation s’appuyait sur une appréciation du Centre de recherches Chatham House de Londres : « Pour Téhéran la Chine représentait le partenaire commercial de la dernière chance. Il s’est transformé en bombe toxique ». Les médias sociaux iraniens ne sont pas tendres. On y critique les abandons « humiliants de territoires à une puissance étrangère et à ses troupes » ; « le manque de fiabilité économique de la Chine » et « les attentes excessives des autorités iraniennes. »
Même des figures politiques aussi violemment opposées que Reza Pahlavi, le fils du Shah défunt et l’ancien président Mahmoud Ahmadinejad ont donné de la voix pour dénoncer « l’abandon honteux de souveraineté » que représentait l’accord avec Pékin.
Enfin, à l’examen, on constate que jusqu’à présent la réalité des engagements chinois qui paraissent traduire une réticence prudente, n’ont pas été à la hauteur des déclarations d’intention.
Déjà avant la nouvelle des sanctions américaines en 2018, Pékin et Téhéran avaient affiché l’objectif improbable d’un commerce bilatéral de 600 Mds de $ alors qu’en 2019, trois années après les déclarations, il n’était que 23 Mds de $, en chute sévère de 34,3% par rapport à 2018.
Depuis 2016, loin d’augmenter, les investissements chinois se sont contractés année après année, pour ne représenter qu’un total de 27 Mds de $ entre 2005 et 2019.
De fait, en 2019, la Chine n’a investi que 1,54 Mds de $ contre 5,36 Mds en Arabie Saoudite.
S’il est vrai qu’après les sanctions, Pékin a continué d’acheter du pétrole iranien, les quantités n’ont cessé de décliner rapidement au point que, depuis 2019 elles ont baissé de 89%. En juin dernier, elles étaient nulles, alors que les achats à l’Arabie Saoudite atteignaient le chiffre record de 8,8 millions de tonnes.
De l’avis même des autorités de Téhéran, jusqu’à présent, l’engagement de Pékin en Iran a été « tiède ». Elles comptent bien que l’accord annoncé il y a trois ans et récemment approuvé par le parlement, le relance, alors que l’économie est sérieusement tirée vers le bas par la pandémie et que l’image internationale du pays a encore été dégradée, le 8 janvier 2020, quand une erreur de tir a abattu un avion de ligne ukrainien prés de Téhéran (176 morts).
La valeur stratégique de l’Iran dans le jeu chinois.
Pour Pékin la Perse n’est ni une source de pétrole, ni une priorité économique. En d’autres termes, la Chine est bien plus indispensable à l’Iran que l’inverse. En revanche, s’il est exact que l’intérêt économique est marginal – l’accord pourrait néanmoins modifier cette situation -, le pays reste un atout stratégique dans la compétition avec Washington.
Grâce aux controverses, Pékin se donne la posture d’un pays capable de tenir tête aux États-Unis. En même temps, le point chaud du Moyen Orient créé par Téhéran, détourne d’importants moyens navals américains de l’Asie Pacifique que le Pentagone dépêche dans la zone du golfe persique.
Surtout, point crucial pour Pékin, explique John B. Alterman, Directeur Moyen Orient au CSIS, la question iranienne très controversée, isole Washington de ses alliés européens.
Dans ce jeu où Washington dont la réputation souffre toujours de la désastreuse campagne d’Irak du début des années 2000, qui, de surcroît, a endossé le rôle subversif d’avoir sérieusement affaibli un accord international considéré à tort ou à raison comme vertueux, la Chine, est plus à l’aise dans les relations bilatérales avec chacun des pays de la zone, y compris Israël.
Elle y fait valoir ses intérêts et développe ses projets d’infrastructure grâce à ses groupes publics directement liés aux banques d’État et à l’exécutif.
Note(s) :
[1] L’expression est de Brian Hooks, Représentant Spécial des Etats-Unis pour l’Iran.
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