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Origine de la pandémie. L’Australie face aux puissantes pressions de Pékin. Quelles perspectives pour une OMS indépendante ?
Depuis avril dernier la tension monte entre Canberra et Pékin. Alors que Wuhan était en train de sortir du verrouillage de la province du Hubei et que Pékin publiait la version officielle de sa réponse au virus, omettant les cafouillages et les occultations des mois de décembre et janvier, l’Australie appelait l’OMS à envoyer en Chine une équipe d’enquêteurs indépendants pour déterminer l’origine du virus.
L’analyse qui suit examine l’état des fortes tensions entre Pékin et Canberra. Puis, après avoir rappelé les fondements immuables de la politique étrangère de la Chine, elle élargit la recherche au rapport de Pékin avec l’Organisation Mondiale de la santé. La conclusion éclaire la dissymétrie entre les systèmes démocratiques et le centralisme politique du Parti Communiste chinois.
Stratégie coercitive de Pékin.
Réagissant le 26 avril par une interview donnée au journal Financial Review, Chéng Jìngyè 成竞业 l’Ambassadeur de Chine à Camberra estimait que « l’idée (d’exiger une enquête) était dangereuse ». Dans la foulée, il évoquait des représailles. « Les touristes et les étudiants chinois pourraient boycotter l’Australie ».
Le très réactif rédacteur en chef du Global Times, Hú Xījìn 胡锡 进 attisa la ferveur nationaliste. Dans un tweet de Weibo, il comparait l’Australie à « du chewing-gum collé à la semelle d’une chaussure » (鞋底 的 的 嚼 过 的 口香糖 xiédà shàng de jiáoguò de kǒuxiāngtáng), et anticipait que les relations Australie-Chine allaient plonger au niveau catastrophique des relations entre Pékin et Washington.
Six mois plus tard, les choses ont en effet sérieusement empiré. Le premier Ministre Scott Morrisson n’a pas abandonné ses appels à l’OMS pour une enquête internationale et Pékin a tenu ses promesses de représailles. Les douanes ciblent les exportations australiennes de viande de bœuf, de coton, d’orge, de charbon de fer et de vins idont la valeur annuelle est estimée à 19 Mds de $.
Récemment, faisant la sourde oreille à une demande de Canberra de supprimer ses taxes aux importations d’orge australien, Pékin qui s’estime offensé a encore augmenté celles sur la langouste dont des chargements de plusieurs tonnes bloquées à quai seront perdus. Plusieurs millions de dollars sont en jeu.
Mais l’essentiel est à venir. Alors que l’agriculture australienne, profitant d’un accord de libre échange signé en 2015, a fortement augmenté sa dépendance au marché chinois très friand de la bonne qualité de ses produits au point que la valeur totale des exportations agricoles a triplé en dix ans, la menace chinoise la plus sérieuse pèse sur le minerai de fer constituant la plus grosse part des exportations australiennes. En 2019-2020, elles comptent pour près de 84 Mds de $.
Les tensions à propos de l’enquête Covid-19 s’ajoutent à celles nées de la décision de Canberra d’écarter Huawei de son marché de la 5G et d’une loi votée en 2018 pour se prémunir contre les risques d’influence politique de Pékin par le truchement de la communauté sino-australienne.
Empoignades, attaques et ripostes.
Le 5 novembre, Di Sanh Duong, 65 ans, membre du parti libéral était la première personnalité connue du milieu d’affaires australien à comparaître devant un tribunal de Melbourne pour trafic d’influence au profit de la Chine. Pour ne rien arranger l’audience intervenait au milieu d’accusations d’espionnage lancées par Pékin contre Canberra en juin dernier.
A l’époque, un article du Global Times avait déclenché la polémique exigeant une repentance : « Ils ont franchi la ligne rouge et doivent une explication franche au peuple chinois » (…) « Des preuves irréfutables abondent prouvant l’espionnage de l’Australie en Chine. Alors que ses agents volent des informations et des données, mettant en péril la souveraineté et la sécurité d’autrui, ils se posent en victime et colportent des rumeurs anti-chinoises ».
Au même moment, la police australienne effectuait une perquisition surprise au domicile et au bureau de Shaoquett Moselmane 65 ans, député libéral de Sidney accusé d’avoir été corrompu et manipulé par le gouvernement chinois. Coïncidence, alors que Canberra militait pour lancer une enquête Covid-19 indépendante en Chine, il avait fait l’éloge de la réaction de Pékin et de Xi Jinping à l’épidémie.
Le centralisme despotique et moral de la diplomatie chinoise.
Depuis Pékin, le message du Parti était sans équivoque. Pour que les relations reviennent à la normale Canberra devait abandonner l’exigence d’une enquête en Chine. « Nous menons des coopérations amicales avec d’autres pays. Elles sont basées sur le respect, l’égalité et les avantages mutuels... Nous espérons que l’Australie fera des efforts pour restaurer la confiance mutuelle et ramener les relations bilatérales sur une meilleure voie, le plus tôt possible. »
La formulation renvoie à trois constantes de la pensée politique chinoise : la centralité stratégique, l’importance de la morale et l’absolue prévalence de la souveraineté nationale. On notera que ces trois priorités n’évoquent ni l’exigence de vérité – dans le cas qui nous occupe la nécessité d’examiner objectivement l’origine de la pandémie -, ni la notion d’une connaissance à partager collectivement.
La relation avec Canberra est en revanche soumise à l’exigence politique interne de faire apparaître la dimension de suzeraineté du fort au faible diffusant une morale normative. Enoncée par Pékin sur un mode pédagogique, l’idée d’un comportement de l’Australie contraire à la bienséance définie par le « Centre », croise le sentiment de l’inviolabilité de la souveraineté nationale.
C’est peu dire que cette dernière est offensée par une demande d’enquête à conduire sur le sol chinois par une mission composée d’étrangers échappant au contrôle du Parti.
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Quelles perspectives pour une enquête objective ?
A la vérité tout indique que plus le temps passe, plus s’éloigne la probabilité d’une enquête extérieure indépendante exigée par Scott Morrison depuis avril dernier, mais dont l’idée a été acceptée par 110 pays.
Pour autant, l’éventualité est d’autant plus improbable que la Chine est devenue le premier partenaire commercial de l’Australie et que Canberra, agissant dans le sillage de Washington mais sans autre appui efficace réel en dépit des sympathies formelles exprimées, est sévèrement handicapé par la dépendance presque exclusive de ses exportations au marché chinois.
Le 25 mai dernier, lors de la réunion de l’ANP, le très nationaliste ministre des Affaires étrangères Wang Yi avait clairement mis en garde « Si l’Australie se rangeait aux côtés de Washington, son économie subirait un coup fatal ». La brutalité de la menace semblait avoir pour but de dissuader d’éventuels appuis exprimés plus ouvertement en faveur de Canberra.
Plus encore, la proximité de l’OMS avec Pékin (lire : L’influence du parti communiste chinois sur l’OMS.), arrière-plan des tensions en cours entre la Chine et l’Australie qui contrastent avec l’excellence des relations entretenues jusqu’en 2010 [1], rend illusoire l’idée d’une enquête indépendante.
Certes, Pékin, alerté par le nombre de pays favorables à une enquête, a autorisé des missions d’experts en Chine pour perpétuer l’idée qu’à terme elle accepterait une enquête officielle indépendante, mais toutes furent étroitement contrôlées par l’appareil. Certaines ne furent que formelles, les envoyés de l’OMS n’ayant eu aucune liberté de manœuvre.
Le 29 janvier, au Directeur Général venu lui rendre visite, Xi Jinping expliqua qu’il en avait accepté le principe. Pour lui « l’épidémie était le diable -疫情是魔鬼 qu’on ne pouvait laisser se cacher 我们不能让魔鬼藏匿 ».
Mais son nationalisme acceptait mal que la Chine pourrait avoir besoin d’aide. Pour lui « Une mission internationale d’évaluation de la situation devait être « objective, 客观, transparente 公正, et sereine 冷静理性地评估. » Voir le site du Parti en Chinois.
Compromissions avec la Chine. L’OMS au pied du mur.
Le 2 novembre le New-York Times publiait une analyse très fouillée sur le sujet décrivant une « impasse géopolitique » alors que la pandémie a repris de plus belle aux États-Unis et en Europe.
« L’autoritarisme chinois s’applique à tenir l’OMS sous contrôle ; Le Président Trump qui a retiré les États-Unis de l’Organisation, paraît aujourd’hui décidé à la détruire, tandis que les Européens s’efforcent de la réformer et de lui injecter un plus grand sens des responsabilités ».
Chacun aura cependant compris que, depuis l’élection de Joe Biden, les prémisses de l’analyse vue de Washington ont toutes les chances d’évoluer hors de l’actuel cul-de-sac dans laquelle l’Organisation est enfermée. Le plus probable est que les États-Unis décideront d’y retourner. Il serait cependant étonnant que la nouvelle Maison Blanche n’y mette pas quelques conditions inspirées des Européens.
Il n’en reste pas moins que la quête pour déterminer l’origine du virus entraînera l’analyse collatérale des compromissions de l’OMS avec la Chine. C’est là que le bât blesse.
S’il est vrai que l’investigation sur l’origine du virus progresse en apparence, pour le moment, les points clés acceptés par l’OMS sont ceux des scientifiques chinois. Tous fidèles à l’hypothèse d’une origine de l’épidémie et d’un « patient zéro » liés au marché de Wuhan.
Si d’autres hypothèses existent, elles restent toutes enveloppées de secret ou au mieux minimisées. Une analyse plus détaillée des rapports de l’époque montre en effet que 4 des cinq premiers malades identifiés n’avaient pas eu de contact avec le marché.
Alors que le Dr Tedros, Directeur Général de l’OMS avait, contre l’évidence, félicité la Chine pour, dit-il, « ses actions ayant contribué à réduire la contagion à d’autres pays », le 30 janvier, après la réunion du Comité sanitaire, il a fini par déclarer l’état d’urgence, en dépit de réticences du représentant chinois. Il a tout de même attendu le 11 mars, soit 48 jours après le confinement par la Chine de toute la province du Hubei pour déclarer l’état de pandémie mondiale.
Les concessions à la Chine du Dr Tedros se sont clairement exprimées quand, à la mi-février, la mission de l’OMS venue à Pékin pour négocier l’organisation d’une évaluation, accepta de ne pas enquêter sur la réponse initiale de Pékin à l’épidémie. Plus encore, le premier réflexe de l’appareil fut de ne pas autoriser que la mission se rende à Wuhan.
Finalement, après avoir concédé que, sans un déplacement à Wuhan, l’enquête n’aurait pas de sens, Pékin autorisa une mission dans la ville encore confinée composée de trois représentants chinois et trois experts internationaux. Mais ils n’y restèrent que 24 heures, visitèrent deux hôpitaux et ne furent pas autorisés à se rendre au marché.
A l’issue, en revanche, la rédaction du rapport dura trois jours, tant les représentants chinois pesaient chaque mot au trébuchet de critères essentiellement politiques.
Pour Lawrence O. Gostin, psychologue de l’Université de New-York, expert légal de santé publique, l’expérience fut une « mascarade ». Selon, les membres chinois de la mission, elle fut cependant tout ce qu’ils réussirent à négocier avec Xi Jinping.
En juillet, l’embargo politique était déjà passé au stade du déni pur et simple. Deux autres experts de l’OMS venus en Chine passèrent deux semaines en quarantaine et ne furent pas autorisés à se rendre à Wuhan. L’administration leur fit savoir que, désormais, la position officielle du gouvernement chinois était qu’il fallait enquêter en Europe, à la suite de la découverte de traces du virus dans les eaux usées.
Aucun de ces cafouillages ne furent rendus publics par l’OMS qui, au contraire ne communiquait officiellement que sur les « progrès » des investigations.
Compte tenu de ce qui précède, il est facile de prévoir que, sans un appui international plus efficace, la perspective que l’OMS et la Chine acceptent d’organiser une mission indépendante d’investigation sur l’origine du virus telle que le réclame Canberra est extrêmement faible.
Quant à la réforme de l’Organisation visant à plus grande indépendance, elle ne sera possible qu’à la condition que les pays soucieux d’une gestion efficace et objective des épidémies sans intrusion politique extérieure unissent leurs énergies.
La dissymétrie des systèmes politiques.
En haussant l’analyse d’un étage, on constate aussi que les tensions entre la Chine et l’Australie mettent en évidence l’asymétrie des capacités d’influence et d’action née du contraste des systèmes politiques.
Entre celui de la Chine articulé au centralisme politique inflexible et celui de démocraties sans cesse tiraillées entre des courants contraires dont le Parti communiste chinois dit qu’ils sont à l’origine du chaos dont les démocraties modernes sont de plus en plus nombreuses à souffrir.
Sans compter que dans les démocraties, les changements de majorité produisent parfois des variations de trajectoires stratégique alors qu’en Chine depuis au moins l’avènement du parti communiste en 1949, le but, reste - il est vrai avec de considérables déboires conjoncturels – le retour de puissance du pays à une place centrale dans le concert des nations.
Cette fois, Pékin, qui porte son projet de renaissance au nom des caractéristiques chinoises opposées aux valeurs occidentales, ne manque pas de critiquer le chaos des démocraties.
Lors de l’élection présidentielle américaine, la tête de l’appareil s’est abstenue de commenter le chaos des empoignades politiques et les réactions du président sortant rejetant le résultat des urnes. Mais les grands médias du régime ne se sont pas privés de décrire le désordre. Le 5 novembre le Global Times écrivait :
« L’anxiété, la suspicion et les troubles dans les villes américaines poussent apparemment la seule superpuissance global au chaos et à la tourmente, après l’une des courses électorales la plus meurtrière des temps modernes. »
*
Dans un article du 28 octobre dernier, paru dans Nikkei Asia, le Dr Priya Chacko politologue de l’Université d’Adelaïde revenait sur la fragilité des démocraties et plus particulièrement sur la faiblesse des positions de Scott Morrison.
Pour elle, la diplomatie du Premier Ministre, tiraillée à l’intérieur entre les forces contraires d’une bureaucratie partisane et divisée, gênée par son opportunisme politique, est vulnérable aux pressions de Pékin.
On ajoutera que, tirant profit de l’excessive dépendance des exportations australiennes au marché chinois – enjeu de politique intérieure au point que le consensus vertueux d’une relation à la Chine équilibrée est devenu difficile -, Xi Jinping dispose d’un levier de coercition contre lequel Canberra n’est pas en situation de se prémunir.
Note(s) :
[1] 2010 fut l’année où le travailliste Kevin Rudd, sinologue et sinophile qui fut aussi ministre des Affaires, fut remplacé à la tête du gouvernement par Julia Gilard qui prôna aussitôt un rapprochement avec les États-Unis et une prise de distance avec Pékin.
Au cœur des controverses politique internes sur la politique étrangère de Canberra, le « Dialogue de sécurité quadrilateral » entre les États-Unis, le Japon, l’Australie et l’Inde. Initié en 2007 par le Japonais Shinzo Abe, appuyé par le vice-président américain Dick Cheney, il est en réalité dirigé contre la puissance montante de la Chine.
Mis sous le boisseau par l’effet de la détente entre la Chine, le Japon et l’Inde au cours des années 2008 - 2010, le dialogue reprit progressivement de la consistance à mesure que Pékin affirmait ses prétentions territoriales en mer de Chine du sud. Lors du sommet de l’ASEAN de 2017 à Manille, les 4 parties au dialogue décidèrent de le relancer.
Signe de la montée des tensions avec la Chine, entre 2017 et 2019, Tokyo, Washington, New-Delhi et Canberra ont tenu cinq sessions du dialogue. En mars 2020, la réunion fut consacrée à la pandémie à laquelle participèrent la Nouvelle-Zélande, la Corée du sud et le Vietnam.
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