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Evergrande, un « cygne noir » dans la routine des analyses convenues
Les informations souvent incomplètes fleurissent sur l’économie chinoise ; elles sont aussi contradictoires.
Il est exact que, venant de la source officielle du BNS ou du pouvoir, elles n’hésitent plus à sonner l’alarme, en prenant cependant la précaution d’attribuer en partie les risques aux désordres de l’économie mondiale.
En mars dernier, Guo Shuqing ayant la double casquette de secrétaire du Parti de la banque centrale et de président de la Commission de régulation des assurances et des banques, s’est dit « très préoccupé » par les risques posés à la fois par les « bulles » spéculatives de la finance globale et celles du marché immobilier chinois.
Depuis, la bourse de Hong Kong ne cesse de chuter. Entre la mi-février et la mi-septembre elle a, malgré quelques rebonds en avril et juin, perdu 20%. En même temps, les chiffres chinois qui soulignent le rebond des exportations et la forte reprise économique, manquent souvent les parties négatives de l’image sur l’endettement, le niveau de l’inflation et le taux chômage, notamment des jeunes.
Quant aux observateurs extérieurs, ils sont partagés entre, d’une part, un optimisme raisonné qui spécule sur la forte capacité du système chinois à encaisser les chocs et, d’autre part, l’analyse des risques systémiques articulés à l’accumulation des dettes et au déséquilibre de l’économie dont une part excessive s’appuie sur l’immobilier [1], signes avant-coureurs d’une secousse grave.
Rebond du commerce extérieur, inquiétudes et vents contraires.
Alors que la Chine a mieux résisté que les autres grandes économies à la crise épidémique, les signes contradictoires continuent à susciter la perplexité. En août, la valeur des exportations a augmenté de 25,6% par rapport à la même période de 2020, tandis que les importations ont bondi de 33,1%, le commerce chinois ayant pour ce seul mois atteint la valeur de 529 Mds de $.
Au bilan du premier semestre 2021, le total des échanges de la Chine avec le monde était de 2800 Mds de $, soit environ 16,4% du commerce des pays du G.20, lui-même en hausse moyenne de 5% (chiffres OCDE et Banque Mondiale).
Mais parallèlement, l’agence Fitch Ratings de Hong Kong, signalait l’apparition récente de vents contraires sur de nombreux fronts, remettant en cause les prévisions initiales de croissance à 8,4% pour 2021.
Les investissements d’infrastructure, élément essentiel du plan de relance budgétaire ont chuté depuis avril, ralentis par le dynamisme moins grand des provinces. Échaudées par la reprise en main politique et la crainte de créer de nouvelles dettes, elles n’ont pas atteint les quotas d’obligations et d’emprunts liés à l’infrastructure.
Les menaces pesant sur les perspectives sont devenues évidentes après que les efforts pour éteindre une modeste vague de cas de Covid-19 en juillet-août aient entraîné une restriction temporaire mais généralisée des transports. Surtout, le retour par endroits de la crainte épidémique et la frilosité des provinces ont coïncidé avec un repli massif du secteur immobilier.
Moteur essentiel de la croissance, la construction a ralenti en partie en raison des politiques visant à limiter l’endettement des promoteurs, à freiner les achats spéculatifs de logements et à contenir l’inflation des prix de l’immobilier (voir la note [1]). Le recadrage qui a jeté un froid, suivait directement la tempête de régulations ayant frappé le secteur des géants du numériques et celui du soutien scolaire.
Il s’est traduit par une hausse de la volatilité après que de nombreux investisseurs se soient brulés les doigts. Pris à contrepied, certains ont crié au scandale ; d’autres ont appelé à une plus grande prévisibilité dans la réglementation publique du marché des capitaux. Selon un témoin, membre d’une société chinoise cotée à New-York, resté anonyme et cité par Caixin « l’intrusion politique brutale dans le jeu économique n’était pas prévue avec une telle vigueur. »
Le 6 septembre, le vice-premier Liu He, diplômé de la Harvard Kennedy School, figure emblématique de l’économie chinoise qui en, 2018, fut en première ligne des tentatives d’apaisement de la guerre économique menée par l’administration Trump, a senti les risques et tenté un contrefeu.
Affirmant que « le soutien public à l’économie privée n’avait pas changé et ne changera pas à l’avenir », il a assuré que les entrepreneurs non étatiques au cœur des projets d’innovation chinois, joueront à l’avenir un plus grand rôle dans la stabilisation de la croissance et de l’emploi.
Les inquiétudes n’ont pas été calmées, d’autant qu’à la suite de Huarong, brutalement mis au pas et recadré par l’appareil sur sa mission initiale de défaisance des dettes toxiques dont il ne s’était acquitté qu’à la marge, préférant se répandre en investissements affairistes mâtinés de corruption [2], surgit un nouveau « cygne noir ».
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Evergrande le champion de l’immobilier en perdition.
D’une ampleur encore plus gigantesque, touchant lui-même au cœur d’une des grandes vulnérabilités de l’économie chinoise dont le PIB est dangereusement dépendant de l’immobilier, les fragilités du conglomérat « Evergrande » qui vacille, sont à la une de tous les médias de la planète.
Jadis, la plus puissante société immobilière de Chine créée en 1996, dont les dimensions étaient inégalées dans le monde, le groupe constitue aujourd’hui une menace directe pour la stabilité socio-économique du pays.
Pour comprendre l’inquiétude du pouvoir, qui a lui-même mis le secteur sous pression pour tenter de réguler les prix et diriger les investissements de la classe moyenne vers la production industrielle et l’innovation, il faut se souvenir que 70% de l’épargne des ménages chinois s’est réfugiée dans l’immobilier. Au point qu’un effondrement du secteur enverrait des ondes de choc dans toute la société et notamment dans la vaste classe moyenne de propriétaires, principal soutien du régime.
Avec ses actions en baisse de plus de 84% depuis octobre 2020, le groupe est au bord de la faillite avec 300 milliards de $ de dettes, soit 62 Mds de plus que Huarong, dont 52 milliards arrivent à échéance cette année. Alors que le versement des dividendes aux actionnaires a été stoppé (comme dans 250 entreprises publiques), l’ombre d’une crise systémique se profile avec l’implication de 249 banques et institutions financières dont Evergrande ne peut plus honorer les traites.
Pour illustrer les risques sociaux d’une faillite, il suffit de rappeler que la société à vendu sur plan 800 projets de complexes d’appartements, impliquant 1,2 millions de propritaires qui attendent d’emménager dans leurs nouveaux logements qui ne seront peut-être jamais livrés.
Ces derniers ont d’ailleurs commencé à manifester devant le siège du groupe à Shenzhen, au cri de « rendez l’argent ». Au moment où le n°1 chinois vient de lancer sa stratégie sociale de « prospérité commune 共同富裕 gong tong fu yu », les échauffements sociaux touchent un nerf sensible.
Alors que Huarong avait été renfloué, sauvé de la banqueroure et repris en main par le pouvoir, avec, au passage, la condamnation à mort et l’exécution par injection léthale de son PDG Lai Xiaomin en janvier dernier (lire : Huarong le fleuron de la « défaisance » dans la toumente. Coup d’œil sur l’endettement chinois), le pouvoir est à nouveau face à un dilemme politique de nature existentielle.
Il touche en effet au rapport entre les affaires et la politique dont l’imbrication est à la racine même du système chinois générant des corruptions et la démesure affairiste, d’autant plus débridée que, jusqu’à il y a peu, les accidents étaient épongés par les finances publiques.
La désastreuse hypothèse d’une faillite. « Too big to fail » ?
Le choix devant lequel est placé Xi Jinping s’exprime simplement. Mais la décision est d’autant plus difficile que l’une des vertus dont se pare le Président est l’assainissement du fonctionnement du pouvoir et l’éradication des mauvaises pratiques financières.
Il peut, pour tenir à distance les risques d’une réaction en chaîne socio-politique, se porter au secours de ce géant malade à la triste réputation de société immobilière la plus endettée de la planète, symbole en Chine de l’abus inconsidéré des crédits publics et frappé de plein fouet par la mise au pas politique et le resserrement du crédit, aggravée par le ralentissement économique dû à la pandémie.
Le sauvetage aurait cependant, disent nombre de commentateurs, l’inconvénient de donner, à seulement sept mois d’intervalle, un nouveau signal que la détermination affichée de remise en ordre n’est pas aussi ferme que le dit Xi Jinping. Il serait cependant faux de dire que la politique de fermeté n’a pas été mise en œuvre.
Pour la seule période entre la fin 2020 et l’été 2021, 25 sociétés immobilières ou industrielles et institutions financières liées aux pouvoirs locaux ont fait faillite. Parmi elles Yongcheng Coal, Huachen Automotive et Tsinghua Unigroup – toutes des entreprises publiques, abandonnées à leur sort.
La séquence qui a laissé sur le carreau 10 Mds de $ d’obligations, montre bien que l’appareil accepte désormais l’idée qu’il ne pourra plus cautionner tous les abus. Pour autant, lil sait bien que la défaillance d’un conglomérat de cette taille ouvrirait une dangereuse boîte de Pandore.
Logiquement l’appareil a commencé à mettre la main à la pâte. Comme avec Huarong, il a ordonné l’élagage des filiales dont celle des véhicules électriques et de l’agro-alimentaire. Mais les ventes ne couvriraient pas les dettes d’autant que, prudents, les acheteurs attendent en embuscade la faillite du groupe dont les agences de notation ont sévèrement baissé la note.
Selon Bloomberg, le 17 septembre, alors que la crise d’Evergrande s’aggrave, la Banque de Chine a injecté 90 Mds de Yuan (14 Mds de $) dans le système bancaire, pour, disent les autorités, éviter un assèchement des marges de crédit au milieu d’un surgissement saisonnier des demandes de prêts.
Le pouvoir est conscient des risques.
Engagé dans la réduction des inégalités sociales qui s’aggravent, il sait bien que l’accès au logement est un point clé. Des pistes sont explorées comme celle d’une taxe nationale sur les propriétés résidentielles pour refroidir le marché du logement. L’idée avait déjà été essayée.
En 2011, Chongqing et Shanghai avaient expérimenté un impôt foncier sur les résidences secondaires ou/et de luxe. Cependant, l’expérience n’avait pas été élargie à l’échelle nationale, à la suite de freins au sein même de l’appareil où de nombreux fonctionnaires du Parti utilisent la propriété immobilière pour dissimuler leur fortune.
Il reste qu’un marché immobilier en surchauffe est une menace importante pour la stabilité économique et sociale. L’impératif absolu est d’empêcher l’éclatement de la bulle immobilière qui anéantirait l’épargne des Chinois.
Après la mise au pas des géants numériques, Xi Jinping fait face à un dilemme où se croisent l’ambition d’un meilleur partage des richesses et le fonctionnement spéculatif du secteur clé de l’économie chinoise, lointain héritage de l’ouverture initiée par Deng Xiaoping que, jusqu’à présent, aucun de ses prédécesseurs n’a réussi à mettre au pas.
Note(s) :
[1] En 2019, la valeur totale des transactions immobilères s’était élevée à 16 000 milliards de Yuan (2500 milliards de $) soit plus de 20% du PIB. En 2009 et 2019, cette part a été multipliée par 3,6.
La tendance souligne le déséquilibre de la croissance chinoise et justifie les déclarations de Xi Jinping datant déjà de 2016 « les appartements sont faits pour y habiter et non pour spéculer - 房子是用来住的, 不是用来炒的 ! » Récemment Han Zheng, n°7 du comité permanent avait renchéri en rappelant qu’il était dangereux de stimuler l’économie à court terme en utilisant le levier de l’immobilier.
[2] Hormis quelques exemples vertueux comme Huawei, la tendance générale des conglomérats chinois est de se diversifier sans mesure, au point qu’assez souvent, ils perdent le cœur de leur raison d’être.
Ainsi Evergrande, 200 000 employés +3,8 millions d’emplois indirects, créé par Hui Ka Yan, est à la tête de 45 millions de m2 de biens immobiliers dans 22 villes chinoises.
Il s’est aussi investi dans l’eau minérale, la santé, les assurances, le numérique, les panneaux solaires, l’élevage de cochons ou encore les parcs de loisirs et les centres commerciaux. Récemment il a tenté de vendre sans succès sa filiale de voitures électriques dont la production est restée au point mort.
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