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›› Société
« The Red roulette », une plongée intime et familiale dans le sulfureux mélange des affaires et de la politique
Le sous-titre du livre de Desmond Shum 沈棟 Shen Dong [1] paru en septembre aux États-Unis chez Simon & Schuster non traduit en français, parle de lui-même : « Vue de l’intérieur, la richesse, le pouvoir, la corruption et la vengeance dans la Chine contemporaine ».
Offrant une image décalée et brouillée de la puissance chinoise dont le Parti s’applique à célébrer les vertus, il explore les arcanes obscurs et délétères du pouvoir et de ses ramifications complexes.
C’est l’histoire personnelle de l’auteur et de son épouse Whitney Duan (Duan Weihong 段伟红, 55 ans) dont il a divorcé en 2013, qui guide le lecteur très loin dans le dédale sulfureux de l’appareil communiste.
Par des descriptions qui tranchent avec l’image apprêtée et édifiante d’un Parti sublimé par la propagande, on découvre les luttes de factions, l’ampleur toujours préoccupante des corruptions et surtout – par l’expérience directe de Whitney Duan évanouie pendant quatre ans -, les pratiques interlopes de kidnapping et de détention arbitraire des opposants politiques et, plus largement de tous ceux, hommes d’affaires ou PDG chinois, éditeurs ou libraires de Hong Kong, que le Parti considère comme une menace pour son magistère.
Corruption et répression à “géométrie variable”.
Dix ans après sa rencontre avec le sociologue Zhang Musheng qui l’avait alerté sur la corruption générale du Parti « à vendre au plus offrant » ; alors même que sa violente campagne contre la corruption bat son plein, souvent très brutale frappant de plein fouet des hautes figures de l’appareil ou des affaires, avec cependant la nuance que les plus emblématiques de la faction des « fils de prince » sont visés avec moins de férocité, Xi Jinping doit se rendre à l’évidence.
Wang Qishan, l’actuel vice-président qui fut le fidèle et loyal président de la Commission de discipline en charge de la bataille contre les corrompus l’avait déjà noté en 2013, la lutte contre les prévaricateurs, grands ou petits, ne vise que les symptômes. Le mal est enraciné dans le fonctionnement même de la machine politique étroitement imbriquée dans les affaires.
Shen Dong et sa femme Duan Weihong l’avouent eux-mêmes, dans leurs fonctions d’intermédiaires entre la machine politique et les entrepreneurs, investisseurs et financiers, et à coup de Milliards de dollars de projets dont ils étaient à la fois les acteurs et les heureux bénéficiaires, ils furent au cœur des entrailles malsaines du Parti.
Selon un article de Lizzi C.Lee dans Foreign Policy de septembre dernier, l’une des révélations les plus accablantes du livre, est que dans la hiérarchie de l’appareil, y compris le proche entourage de Xi lui-même, personne ne croyait à la fable que la corruption n’infectait que quelques brebis galeuses et qu’en plongeant le fer dans la plaie on redresserait d’un coup l’image morale de l’appareil et sa réputation.
Chacun le savait, y compris Chen Xi, 67 ans, nommé à la tête de la Commission d’organisation et proche confident de Xi Jinping depuis Qinghua où les deux partageaient le même dortoir.
Il s’en était d’ailleurs ouvert au Président : « Gratter le poison sur l’os - 刮骨疗毒 » ne suffirait pas. « Tout le système était pourri jusqu’à la moelle ». Puis, mettant le doigt sur la méthode Xi Jinping qui gouverne en diffusant de la sanction arbitraire, Shum rajoute que Chen Xi a, depuis la puissante Commission d’organisation, cependant fidèlement joué le jeu, avec la conscience que contester la méthode aurait pu lui couter très cher.
Pour autant, la répression ne s’est pas abattue sur tous avec la même férocité. Au sein de la classe dirigeante, il existe un fossé entre les privilèges dont jouissent les « princes rouges » héritiers des proches révolutionnaires de Mao et les fonctionnaires aux racines plus modestes, en particulier ceux ayant gravi les échelons du pouvoir par la « Ligue de la jeunesse communiste. »
Aux premiers, les prébendes les plus lucratifs y compris par l’accès aux grands monopoles d’État des chemins de fer ou de l’infrastructure aéroportuaire ; aux autres, les affaires moins juteuses, même quand ils occupèrent, comme Wen Jiabao, premier ministre de 2002 à 2012, le troisième rang protocolaire du régime.
Le contraste entre les factions ou même entre les plus loyaux et ceux portés à la critique politique est encore plus douloureux quand on s’intéresse aux sanctions qui frappent les corrompus.
Shum cite l’exemple de Chen Liangyu, aujourd’hui âgé de 75 ans, n°1 du parti à Shanghai et maire de la ville, proche de Jiang Zemin, sévèrement condamné en 2008, lors d’un procès expéditif à 18 ans de prison pour vie dissolue et mauvaise gestion des fonds de pensions de la ville, quand Han Zheng, son cadet de huit années, lui aussi impliqué dans la gestion trouble de la ville et dont la famille était pourtant convaincue de corruption, fut promu en 2017 au comité permanent du Parti où il se trouve toujours.
Son habileté politique fut d’avoir en 2007, promptement pris le vent du futur pouvoir de Xi Jinping et d’avoir dirigé avec diligence et sans états d’âme une commission d’enquête pour mettre à bas les réseaux de corruption de son ancien patron.
Chum pointe le cas plus dramatique de Li Peiying, ancien Directeur de la société des aéroports de Pékin, exécuté à 69 ans, un mois après sa condamnation par une cour de Jinan, alors qu’un fils « d’immortel » - comme on appelle les compagnons historiques de Mao – dont les détournements furent deux fois plus lourds, s’en était tiré avec une peine de prison.
Parmi les autres histoires décrites par Shum, on trouve non seulement une autre version de la chute de Bo Xilai (lire : Coup d’Etat à Pékin. Sexe, meurtre et corruption en Chine) décrite par l’épouse de Wen Jiabao, contestée par quelques familiers de l’affaire, mais également l’ampleur de la corruption de la famille de l’ancien premier ministre dont Shum affirme, en dépit de nombreux avis divergents, que l’ancien n°3 de l’appareil n’avait lui-même pas conscience.
Mais la partie la plus intéressante qui se lit comme un « polar » dit Frédéric Lemaître correspondant du Monde à Pékin, est la saga de Whitney Duan « disparue des rues de Pékin le 5 septembre 2017 ». (…)
« Elle avait été vue pour la dernière fois la veille, dans son vaste bureau situé dans Genesis Pékin, un projet immobilier qu’elle et moi avions construit et qui valait plus de 2,5 milliards de dollars (2,14 milliards d’euros). (…) Whitney avait supervisé des projets immobiliers de plusieurs milliards. Et soudain, elle a disparu. » écrit Shum. C’était le 5 septembre 2017.
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Disparition et réapparition de Duan.
Les enlèvements politiques arbitraires sont courants en Chine. On se souvient des libraires de Hong Kong disparus pour avoir mis en vente un livre faisant état des maîtresses de Xi Jinping et, en 2017, de Xiao Jianhua citoyen canadien, milliardaire investi dans les nouvelles technologies de l’information et les secteurs du ciment, des métaux rares et de l’énergie (charbon) enlevé durant le nouvel an à son hôtel de Hong Kong.
Un an plus tard, Yang Zhihui, Wu Xiaohui et Guo Guangchang trois hommes d’affaires du secteur du charbon, soupçonnés de délit d’initié, disparaissaient dans les geôles de la police sans donner de nouvelles. Récemment la même mésaventure arriva à Jack Ma, PDG d’Alibaba dont la sévère critique du système financier lors d’un colloque organisé dans un hôtel du Bund à Shanghai avait déplu à l’appareil [2].
Sans jugement, il a été éliminé de la société, privé de ses contacts, placé au secret et, selon toute vraisemblance, soumis à des séances de rééducation, avant de réapparaître à la télévision d’État pour faire amende honorable et louer l’efficacité du Parti dont il dit dans son message TV avoir compris les intentions sociales. Lire : Jack Ma s’est évanoui. LA FOURMILIÈRE A PERDU SA REINE
Pourquoi Whitney Duan ?
La dame figurait déjà dans l’article du New York Times du 26 octobre 2012 qui révélait les affaires troubles de la famille de Wen Jiabao (lire : 温爷爷, Wen Yeye, le grand-père du peuple entre corruption et guerre des clans).
Une des plus célèbres milliardaires de Chine, image populaire d’une fille pauvre du Shandong hissée avec son ex-mari à la tête d’une immense fortune, elle était l’intermédiaire et le prête-nom ayant permis à la famille Wen de prendre des parts lucratives dans les assurances Ping An.
Encore plus gênant pour elle et pour l’appareil, l’histoire de son ascension et de sa chute liée à la disgrâce de la famille Wen, est relatée avec force détails dans le livre de Shum. Il dévoile les relations troubles entre la faction des « fils de princes » du Parti, les développeurs immobiliers et les milliardaires comme Xiao Jianhua kidnappé à Hong Kong en 2017.
Au fil des révélations sont mises à jour non seulement les pratiques de rémunérations en terres agricoles à urbaniser consenties aux développeurs par les fonctionnaires, mais aussi et surtout les ramifications qui, par des prête-noms, canalisaient les prébendes vers les grandes figures du régime comme l’ancien président Jiang Zemin et Jia Qinglin, ancien membre du Politburo, tous deux toujours considérés malgré leur âge, comme les parrains politiques de factions rivales à Xi Jinping.
L’appareil communique peu sur le sujet, mais on sait qu’avant sa disparition de l’Hôtel Bulgari près du quartier de Sanlitun, dont elle est propriétaire, Duan était déjà frappée par une interdiction de quitter le territoire à la suite d’une enquête pour corruption dont les ramifications conduisaient à Sun Zhengcai, l’ancien n°1 à Chongqing, condamné à la prison à vie en mai 2018 (lire : L’élimination « à vie » de Sun Zhengcai).
Quoi qu’il en soit, la disparition de Whitney révèle deux choses. D’abord à quel point il est devenu précaire de faire des affaires en Chine selon les schémas anciens d’une imbrication étroite avec le politique où le succès dépendait moins de la qualité de chacun que de ses liens avec l’aristocratie rouge. Ensuite, que l’éradication du fléau de corruption imprégné dans la culture politique est difficile.
Longtemps Duan a cru que ses succès, appuyés par des mentors politiques comme la famille Wen Jiabao ou Sun Zhengcai seraient sans limites. Les deux furent les efficaces leviers de sa fortune. Le premier par osmose d’un enrichissement du clan Wen à travers ses investissements dans les assurances Ping An ; quand le deuxième, il fut à l’origine de la construction de la plus grande zone de fret en Chine à l’aéroport de Pékin, qui fit de Duan une milliardaire.
*
Mais la chance de Duan a commencé à tourner quand, en 2012, le New-York Times a révélé qu’elle avait aidé la famille Wen Jiabao à faire fortune par le truchement des assurances Ping An.
Dans l’imaginaire populaire rien n’est plus critiquable que l’enrichissement des fonctionnaires du Parti et de leurs familles par le biais de leur influence politique. L’ambiance devint explosive quand la même année que le New-York Times, Bloomberg révéla que la famille de Xi Jinping avait elle aussi amassé une fortune d’1,5 Mds de $.
La réponse politique du n°1 fut le lancement de la campagne anti-corruption en 2013, assortie de nombreuses mise en garde contre les brebis galeuses. Le vent avait tourné et le nouveau paradigme des affaires plus acrobatique et souvent plus dangereux eut raison du couple où Duan cultivait la puissance des « guanxi », tandis que Shum qui se réfugia à Oxford, se chargeait de la mise en œuvre concrète des projets.
Cinq ans plus tard, la chute de Sun Zhengcai sonna le glas du pouvoir de Duan et déclencha le processus politique de son escamotage, sur fond d’inquiétude du Parti tétanisé par les révélations du livre de Shum.
Depuis, sévèrement mise sous le boisseau par l’appareil, elle était restée silencieuse, tandis qu’au sommet, au fil du temps, l’inquiétude du pouvoir alerté par la proximité de la parution des très sulfureuses révélations de « The Red Roulette » ne cessa de hanter la conscience des caciques.
Telle est la raison de la soudain réapparition de Duan. Le 4 septembre dernier, probablement surveillée par la police du régime, elle téléphona à son ex-époux pour lui demander de ne pas publier son livre. Trop tard.
Note(s) :
[1] Selon certaines sources américaines, John Pomfret parlant le mandarin, marié à Zhang Mei, fondatrice de WildChina (voyages à la carte), ancien correspondant de l’Associated Press en Chine aurait contribué à la rédaction de l’ouvrage.
[2] L’histoire mondiale des enlèvements a de longues racines historiques. Ils furent utilisés pour faire pression sur les rivaux politiques en prenant des otages dans les familles princières, ou pour peser dans une négociation commerciale, ou même diplomatique avec une puissance étrangère.
En 1523, à Ningbo, des fonctionnaires chinois furent kidnappés par les Japonais. Lors des deux guerres de l’opium, au XIXe siècle, 38 diplomates ou négociateurs franco-anglais furent enlevés ; pendant la Seconde Guerre mondiale, des milliers de Chinois furent kidnappés par les Japonais et envoyés au Japon comme travailleurs forcés dans les mines de charbon.
La pratique politique de l’enlèvement n’a pas disparu, mais depuis les années 1980, l’exemple venant d’en haut, les kidnappings deviennent mafieux au point que les enlèvements et la traite des êtres humains sont devenus un problème en Chine.
Le plus souvent, les victimes sont des enfants. Selon le gouvernement chinois au moins 10 000 enfants sont kidnappés chaque année. Des sources américaines situent ce chiffre à au moins 20 000. Certaines ONG parlent de 70 000 cas d’enlèvements d’enfants, vendus à des familles à la recherche d’une descendance.
La police chinoise n’est pas restée inerte. Exemple, entre 1991 et 1996, elle a libéré environ 88 000 femmes et enfants kidnappés et arrêté 143 000 ravisseurs. Selon Xinhua, depuis 2009, la police a secouru plus de 54 000 enfants et éliminé 11 000 trafiquants.
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