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« The Red roulette », une plongée intime et familiale dans le sulfureux mélange des affaires et de la politique

En haut, Desmond Shum et son épouse Whitney Duan au temps où leur mariage était une association efficace, grâce à laquelle ils se sont beaucoup enrichis. Elle, cultivant les contacts dans les hautes sphères du régime, lui mettant en œuvre les projets dont les confortables commissions ont fait leur fortune.


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Le sous-titre du livre de Desmond Shum 沈棟 Shen Dong [1] paru en septembre aux États-Unis chez Simon & Schuster non traduit en français, parle de lui-même : « Vue de l’intérieur, la richesse, le pouvoir, la corruption et la vengeance dans la Chine contemporaine ».

Offrant une image décalée et brouillée de la puissance chinoise dont le Parti s’applique à célébrer les vertus, il explore les arcanes obscurs et délétères du pouvoir et de ses ramifications complexes.

C’est l’histoire personnelle de l’auteur et de son épouse Whitney Duan (Duan Weihong 段伟红, 55 ans) dont il a divorcé en 2013, qui guide le lecteur très loin dans le dédale sulfureux de l’appareil communiste.

Par des descriptions qui tranchent avec l’image apprêtée et édifiante d’un Parti sublimé par la propagande, on découvre les luttes de factions, l’ampleur toujours préoccupante des corruptions et surtout – par l’expérience directe de Whitney Duan évanouie pendant quatre ans -, les pratiques interlopes de kidnapping et de détention arbitraire des opposants politiques et, plus largement de tous ceux, hommes d’affaires ou PDG chinois, éditeurs ou libraires de Hong Kong, que le Parti considère comme une menace pour son magistère.

Corruption et répression à “géométrie variable”.

De gauche à droite Chen Tonghai (SINOPEC), Huang Guangyu, (Milliardaire de l’électronique) et Rixin Kang, (China National Nuclear Corporation). Extrait du New-York Times du 3 septembre 2009 : « Peu de temps après que Huang Guangyu 39 ans ait été désigné comme la 2e fortune de Chine, par Forbes en octobre dernier 2008, l’entrepreneur accusé de corruption disparaissait.

Bientôt, d’autres personnalités furent arrêtées Rixin Kang, l’ancien Directeur de l’agence chinoise de l’énergie nucléaire ; Chen Tonghai, président de Sinopec ; Li Peying, directeur de l’aéroport de Pékin (exécuté en août 2009) ; et Xu Zongheng, maire de Shenzhen. » Dans son livre Shum souligne que la sévérité à géométrie variable de la répression, dépend à la fois de l’appartenance ou non au clan des « fils de Princes » et de l’allégeance au régime des présumés coupables.


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Dix ans après sa rencontre avec le sociologue Zhang Musheng qui l’avait alerté sur la corruption générale du Parti « à vendre au plus offrant » ; alors même que sa violente campagne contre la corruption bat son plein, souvent très brutale frappant de plein fouet des hautes figures de l’appareil ou des affaires, avec cependant la nuance que les plus emblématiques de la faction des « fils de prince » sont visés avec moins de férocité, Xi Jinping doit se rendre à l’évidence.

Wang Qishan, l’actuel vice-président qui fut le fidèle et loyal président de la Commission de discipline en charge de la bataille contre les corrompus l’avait déjà noté en 2013, la lutte contre les prévaricateurs, grands ou petits, ne vise que les symptômes. Le mal est enraciné dans le fonctionnement même de la machine politique étroitement imbriquée dans les affaires.

Shen Dong et sa femme Duan Weihong l’avouent eux-mêmes, dans leurs fonctions d’intermédiaires entre la machine politique et les entrepreneurs, investisseurs et financiers, et à coup de Milliards de dollars de projets dont ils étaient à la fois les acteurs et les heureux bénéficiaires, ils furent au cœur des entrailles malsaines du Parti.

Selon un article de Lizzi C.Lee dans Foreign Policy de septembre dernier, l’une des révélations les plus accablantes du livre, est que dans la hiérarchie de l’appareil, y compris le proche entourage de Xi lui-même, personne ne croyait à la fable que la corruption n’infectait que quelques brebis galeuses et qu’en plongeant le fer dans la plaie on redresserait d’un coup l’image morale de l’appareil et sa réputation.

Chacun le savait, y compris Chen Xi, 67 ans, nommé à la tête de la Commission d’organisation et proche confident de Xi Jinping depuis Qinghua où les deux partageaient le même dortoir.

Il s’en était d’ailleurs ouvert au Président : « Gratter le poison sur l’os - 刮骨疗毒 » ne suffirait pas. « Tout le système était pourri jusqu’à la moelle ». Puis, mettant le doigt sur la méthode Xi Jinping qui gouverne en diffusant de la sanction arbitraire, Shum rajoute que Chen Xi a, depuis la puissante Commission d’organisation, cependant fidèlement joué le jeu, avec la conscience que contester la méthode aurait pu lui couter très cher.

Pour autant, la répression ne s’est pas abattue sur tous avec la même férocité. Au sein de la classe dirigeante, il existe un fossé entre les privilèges dont jouissent les « princes rouges » héritiers des proches révolutionnaires de Mao et les fonctionnaires aux racines plus modestes, en particulier ceux ayant gravi les échelons du pouvoir par la « Ligue de la jeunesse communiste. »

Aux premiers, les prébendes les plus lucratifs y compris par l’accès aux grands monopoles d’État des chemins de fer ou de l’infrastructure aéroportuaire ; aux autres, les affaires moins juteuses, même quand ils occupèrent, comme Wen Jiabao, premier ministre de 2002 à 2012, le troisième rang protocolaire du régime.

Le contraste entre les factions ou même entre les plus loyaux et ceux portés à la critique politique est encore plus douloureux quand on s’intéresse aux sanctions qui frappent les corrompus.

Shum cite l’exemple de Chen Liangyu, aujourd’hui âgé de 75 ans, n°1 du parti à Shanghai et maire de la ville, proche de Jiang Zemin, sévèrement condamné en 2008, lors d’un procès expéditif à 18 ans de prison pour vie dissolue et mauvaise gestion des fonds de pensions de la ville, quand Han Zheng, son cadet de huit années, lui aussi impliqué dans la gestion trouble de la ville et dont la famille était pourtant convaincue de corruption, fut promu en 2017 au comité permanent du Parti où il se trouve toujours.

Son habileté politique fut d’avoir en 2007, promptement pris le vent du futur pouvoir de Xi Jinping et d’avoir dirigé avec diligence et sans états d’âme une commission d’enquête pour mettre à bas les réseaux de corruption de son ancien patron.

Chum pointe le cas plus dramatique de Li Peiying, ancien Directeur de la société des aéroports de Pékin, exécuté à 69 ans, un mois après sa condamnation par une cour de Jinan, alors qu’un fils « d’immortel » - comme on appelle les compagnons historiques de Mao – dont les détournements furent deux fois plus lourds, s’en était tiré avec une peine de prison.

Parmi les autres histoires décrites par Shum, on trouve non seulement une autre version de la chute de Bo Xilai (lire : Coup d’Etat à Pékin. Sexe, meurtre et corruption en Chine) décrite par l’épouse de Wen Jiabao, contestée par quelques familiers de l’affaire, mais également l’ampleur de la corruption de la famille de l’ancien premier ministre dont Shum affirme, en dépit de nombreux avis divergents, que l’ancien n°3 de l’appareil n’avait lui-même pas conscience.

Mais la partie la plus intéressante qui se lit comme un « polar » dit Frédéric Lemaître correspondant du Monde à Pékin, est la saga de Whitney Duan « disparue des rues de Pékin le 5 septembre 2017 ». (…)

« Elle avait été vue pour la dernière fois la veille, dans son vaste bureau situé dans Genesis Pékin, un projet immobilier qu’elle et moi avions construit et qui valait plus de 2,5 milliards de dollars (2,14 milliards d’euros). (…) Whitney avait supervisé des projets immobiliers de plusieurs milliards. Et soudain, elle a disparu. » écrit Shum. C’était le 5 septembre 2017.

Note(s) :

[1Selon certaines sources américaines, John Pomfret parlant le mandarin, marié à Zhang Mei, fondatrice de WildChina (voyages à la carte), ancien correspondant de l’Associated Press en Chine aurait contribué à la rédaction de l’ouvrage.


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