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›› Chronique

L’épineuse question des combustibles nucléaires usés de Taiwan, à la lumière du récent referendum. Une opportunité française à saisir

Quatre referendums d’initiative citoyenne ont eu lieu à Taiwan, le 18 décembre 2021. L’un d’entre eux concernait la mise en service des réacteurs nucléaires 7 & 8, construits en bord de mer, à KungLiao, dans l’agglomération de New-Taipei-City, l’ancien Taipei County (qui encercle la municipalité proprement-dite de Taipei).

Ces deux réacteurs ABWR (deux fois 1,350 MWe), les n°7 & 8 dans la séquence des réacteurs électro-nucléaires de Taiwan, n’ont jamais été mis en service à cause d’un blocage politique. Un investissement d’une dizaine de milliards d’US$ est donc en totale déshérence.

Leur nécrologie n’est pas sans intérêt pour comprendre enjeux et débats. En 1986, année de Tchernobyl, le Président Chiang ChingKuo décida d’en reporter la construction — qui commença en 1999. En 2000, le Président DPP Chen ShuiBian décida d’en arrêter la construction, qui ne reprendra qu’en 2001.

En 2006, la construction était achevée à un peu plus de 64%. En juillet 2015, l’année du tsunami de Fukushima, le Président KMT Ma YingJeou décida la « mise sous cellophane » de la centrale, qui n’avait pas encore été reliée au réseau.

En 2021 les barres de combustible, ayant atteint leur limite de garantie furent renvoyées à leur fabricant aux Etats-Unis, tandis que le permis de construction avait expiré en 2020. En théorie, si cette centrale devait être mise en service, nombre de formalités seraient à reprendre, y compris une évaluation géologique/sismique. Selon l’électricien Taiwan Power Company, la mise à jour aurait un coût de près de deux milliards d’US$ et nécessiterait deux années de travaux.

La question posée par le referendum, importante en soi, n’apportait donc pas de solution immédiate aux carences actuelles du réseau électrique de Taiwan, et aux impérieux besoins et inquiétudes de l’industrie des semi-conducteurs, dont Taïwan est le leader mondial. De plus, le gouvernement DPP avait fait savoir - par avance - qu’il ne tiendrait pas compte du vote s’il était positif.

Quoiqu’il en soit, l’échec électoral de cette initiative des partisans du nucléaire est patent. L’abstention de près de 60% des inscrits, pour un total de votes exprimés inférieur aux 25% des inscrits, indispensable quorum pour une prise en compte d’un résultat, rend le scrutin caduc. Il reste que même si leur score est inférieur au quorum, les anti-nucléaires ont été déclarés gagnants avec 52,84% des suffrages exprimés.

Tous les observateurs s’accordent à noter le point le plus remarquable : la faible participation un peu plus que 40% des inscrits — soit presque 60% d’abstention.

C’est à Taïwan, jeune démocratie fière de ses récents outils électoraux, un premier motif de préoccupation, sinon d’inquiétude — à rapprocher des sarcasmes de la presse internationale à propos des 30% de participation au récent scrutin de HongKong pour faire élire à contre-cœur par la population des législateurs pré-sélectionnés qui ne pourront qu’approuver ce que Pékin a décidé.

Le second motif de préoccupation d’un dévoiement électoral, également relevé par tous les commentateurs, est que les votes exprimés ne répondaient pas en fait aux questions posées.

Les quatre referendums sur des questions précises ont été en réalité transformés et détournés — par les machines électorales du DPP et du KMT — en vote-de-confiance (ou de protestation) pour ou contre la présidente de la République Tsai IngWen et son bilan de manière générale.

La manœuvre politique du KMT ayant échoué, la Présidente se crédite donc d’une victoire sur ses adversaires. Elle en tire même profit pour affirmer que les Taïwanais cautionnent sa politique internationale profil haut défiant Pékin.

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Après un premier article publié en février 2020, (lire La France et l’électro-nucléaire à Taiwan) cette nouvelle analyse ne vise pas à « faire la leçon », depuis la France, a posteriori, en faveur de l’électro-nucléaire à Taïwan. Les incohérences en France dans le domaine énergétique incitent à la modestie, et même à un certain pessimisme.

On ne focalisera donc pas sur les illusions (usuelles à travers le monde, accentuées dans le contexte particulier de Taïwan) au sujet de l’éolien et du solaire, ni sur la dépendance coûteuse au GNL (importé dans les cas de Taïwan essentiellement du Qatar), ni même sur l’inévitable pollution, la pire, celle qui découle du maintien encore indispensable des anciennes centrales électriques brulant du charbon pour compenser l’intermittence imprévisible de l’éolien et du solaire.

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Le dilemme énergétique de l’Île, le nucléaire et ses déchets.

Chacun sait que Taïwan souffre d’une carence de puissance électrique installée, qui pose un réel problème aux industriels, et à la population. Mais au pouvoir, le DPP reste intraitable sur son opposition dogmatique à l’électricité d’origine nucléaire, au point de compliquer de manière inconsidérée sa propre prétention à débarrasser Taïwan de l’électronucléaire, et donc en priorité de ses déchets. Ce paradoxe hante tous les électeurs, ceux du DPP comme les autres.

Rappelons que la part la plus sensible du cycle électronucléaire concerne son aval, c’est à dire les combustibles nucléaires usés après la production d’électricité. En amont (la fission nucléaire qui génère dans le cœur du réacteur la chaleur faisant tourner turbines et alternateurs) et l’oxyde d’uranium des grappes de combustible ne pose guère de souci.

Mais la fission nucléaire génératrice de la chaleur recherchée crée dans les barres de combustibles deux sous-produits 1) Le plutonium, pour 1% ; et 2) les « produits de fission », pour 4% qui nécessitent de strictes précautions, tandis que l’uranium subsistant, réutilisable, constitue 95% des combustibles usés.

Les produits de fission sont très radioactifs et le resteront très longtemps. On considère que ce sont les réels « déchets » de l’électronucléaire. Leur gestion ne pose pas de problème technique. Elle n’est pas non plus dangereuse (sauf non-respect des normes, comme ce fut le cas à Fukushima).

A condition aussi d’évacuer, dès que possible - après un délai de quelques années de refroidissement - les combustibles usés des « piscines de transfert » des réacteurs - dont l’eau est activement refroidie - vers des entreposages à sec — où le refroidissement est passif et la radioactivité banalement contenue par les emballages pérennes.

En fonction de données économiques, les électriciens et leurs autorités de tutelle décident alors (comme en France, au Japon, et ailleurs) de recycler les combustibles usés au rythme des besoins, et ainsi de « brûler » le plutonium issu du retraitement en le mélangeant à l’uranium également issu du retraitement.

C’est le MOX (mixed oxyde fuel), qui, en France, contribue à la production d’un quart, environ, de l’électricité. Le flux, à ce jour maitrisé en France, du retraitement des combustibles usés permet même de se passer d’entreposage intérimaire à sec.

La Suisse sur ce sujet de la fin de cycle de l’électronucléaire est un pays de référence — en particulier dans le cas de Taïwan, pour des critères de similarité et d’échelle. Mais, bizarrement, pro et anti-nucléaires taïwanais s’accordent pour ne pas visiter Zwilag, et surtout ne pas en comprendre le paisible retour d’expérience.

Entre Bâle et Zurich, le centre Zwilag, bien accepté par la population, abrite en toute quiétude et sans polémique 1) Pour la fraction des combustibles usés recyclée en France des produits de fission vitrifiés, compacts et stables ; 2) Pour la fraction sur laquelle les électriciens suisses n’ont pas encore pris de décision, les combustibles usés extraits des piscines des réacteurs, dans leurs emballages double-usage servant au transport et à l’entreposage.

A Taïwan, l’extrême politisation de l’électronucléaire, le défaut français et les inquiétudes américaines.

Dans l’Île, le processus décisionnel logique - qui aurait pu être comparable à celui de la Suisse, avec une ou les deux options - a été interrompu pour plusieurs raisons, qui ne relèvent pas toutes de la politique anti-nucléaire du DPP.

Comme on le sait, la promesse qu’avait faite la France, dès 1981, de recycler les combustibles usés de Taïwan — en considération d’achats massifs d’uranium enrichi à la Cogema (dès 1983 et jusqu’en 2013) — a été reniée par Anne Lauvergeon lorsqu’elle succéda à Jean Syrota à la tête de Cogema puis d’Areva.

Il y a une vingtaine d’années, l’offre de Taiwan Power Company de recycler à La Hague 3,000 tonnes de combustibles usés fut ainsi rejetée, décevant les Taïwanais qui avaient cru dans les promesses françaises.

La volte-face avait même consterné les électriciens chinois du GuangDong eux aussi intéressés - pour DaYa Bay - par le MOX qui pouvait ainsi en être issu, à bon compte, si Paris et Taipei pouvaient en convenir, avec l’accord de Washington.

Ainsi, furent également déçus les responsables américains concernés, soucieux à juste titre de la présence à Taïwan d’une trentaine de tonnes de plutonium dans les barres de combustibles usés. Pour justifier les soucis américains, on se souviendra que Washington avait, peu après 1975, fait fermer le laboratoire dit de « cellules chaudes », fourni par St-Gobain Nucléaire en 1973, ayant produit quelques centaines de grammes de plutonium, par mois, pour les militaires du ChungShan Institute.

En 1987, Washington fera également fermer le jumeau clandestin de ce laboratoire français.

Aujourd’hui, à ChinShan et KuoSheng, dans l’agglomération de Taipei, à vingt km à vol d’oiseau du palais présidentiel, dans des piscines de transfert sursaturées de manière unique au monde, sont donc sur-accumulées plus de 30 tonnes de plutonium et plus de 120 tonnes de produit de fission, au milieu d’environ 3,000 tonnes de combustibles usés.

Cette quantité non négligeable de plutonium explique pourquoi, depuis quatre décennies, Washington encourage Taïwanais et Français à s’entendre pour un contrat de recyclage qui serait avantageux pour toutes les parties concernées.

On peut également penser que c’est un discret souci également pour Pékin, qui préférerait que Taïwan se débarrasse de son plutonium. Cette sursaturation des piscines de transfert des quatre réacteurs de ChinShan et KuoSheng est aujourd’hui - au-delà des motifs politiques - l’une des raisons techniques de l’arrêt des réacteurs et des soucis énergétiques de l’Île.

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La joie déraisonnable des anti-nucléaires.

De manière perverse, que les militants anti-nucléaires n’avaient pas anticipée, la saturation des piscines empêche le démantèlement des quatre réacteurs arrivant en fin de vie, alors même que l’opération reste l’un des objectifs politiques du DPP ayant fait le choix de stopper la production d’électricité nucléaire d’ici 2025.

Mais la situation est plus complexe, et plus urgente, que cela pour le gouvernement de la Présidente Tsai IngWen, surtout préoccupée par le risque de coupures de courant, que l’industrie des semi-conducteurs ne peut absolument pas tolérer. Taïwan a un besoin urgent et important d’électricité. KuoSheng #2 peut fournir la solution facilement, si l’étranglement des combustibles usés est levé.

La pressante question de l’énergie et l’opportunité du retraitement français.

Par courtoisie, les industriels font mine de s’intéresser à l’éolien, dont l’intermittence produit pourtant l’effet pervers d’avoir à polluer par le charbon pour compenser l’absence de vent.

Les mêmes, préoccupés par le fonctionnement stable de leurs usines sont également inquiets de la rigidité, donc de la fragilité en cas de troubles internationaux du LNG acheminé à Taïwan par des norias de tankers, et dont le stockage plafonne très vite, n’offrant aucune véritable réserve, et pas même de flexibilité sur les courts-termes.

La présidente Tsai — sans manger son chapeau — portée par sa victoire lors du referendum de décembre 2021 — a pourtant à sa portée une solution dont elle pourrait tirer un véritable crédit politique certain : Re renouveler la proposition que l’électricien TaiPower avait faite à la France il y a une trentaine d’années, lorsque Jean Syrota était le P-Dg de la Cogema. C’est à dire recevoir et recycler les combustibles nucléaires usés des quatre réacteurs de l’agglomération de Taipei.

Au plan économique ce serait l’option la plus avantageuse pour Taïwan. Manne politique, bienvenue, le choix est en effet susceptible de séduire à la fois les pro et les anti-nucléaires.

Le referendum, fausse manœuvre du KMT, donne à la Présidente les coudées franches. Elle peut, sans donner l’impression de renier ses principes, ni de donner du mou aux pro-nucléaires, s’attaquer au problème des combustibles nucléaires usés sur-accumulés dans les piscines sursaturées de l’agglomération de Taipei.

Pour ne pas trop déconcerter son électorat, il conviendrait de renouer avec l’industrie française par étapes. A cet effet, l’exécutif pourrait choisir de relancer d’abord un « projet pilote » de portée limitée - 180 à 300 tonnes - celui-là même que le DPP alors dans l’opposition avait fait dérailler en 2015.

De cette façon, délesté de manière significative d’une fraction de ses combustibles usés, le réacteur n° 2 de la centrale de KuoSheng pourrait gagner trois bonnes années de prolongation, levant ainsi la crainte des black-out que redoutent l’industrie des semi-conducteurs, et les Taïwanais de manière générale.

Quelle sera alors l’attitude et la réponse du gouvernement français et des instances de tutelle de l’industrie nucléaire à une telle initiative, ou un tel signal ?
On peut penser que, désormais, pour les autorités françaises concernées, rien ne fait plus obstacle à un dialogue rapide et serein entre Taiwan Power Company et Orano, successeur de la Cogema et d’Areva.

Nous songeons à un dialogue précis et efficace comme celui qui fut catalysé par l’intercession de la banque Paribas, sur nombre de détails, pour préparer et faire aboutir l’important contrat de 1983 courant sur vingt années et portant sur un tiers des besoins en uranium enrichi des six réacteurs en activité.

Les fonctionnaires français qui, sans aucune logique, ni rimes ni raisons, inquiets des contrecoups chinois, faisaient du zèle à l’encontre de Taïwan dans tous les recoins pour compliquer le jeu, pourraient facilement être invités à de meilleurs sentiments et au sens de l’intérêt industriel national.

Il va de soi que la confirmation par les autorités françaises concernées ne devrait être officialisée qu’après l’émergence d’un consensus à Taïwan, la balle étant clairement dans le camp de Taipei.

Le dilemme du DPP est simple.

Soit conserver dans l’île les combustibles nucléaires usés : quelques 4,000 tonnes, si le programme électronucléaire est arrêté en 2025. ll n’y a pas de consensus à ce jour pour les déplacer vers un site possible, dans le Sud de l’île, à MaAnShan, dans des châteaux double-usage (transport et entreposage).

Soit s’en débarrasser définitivement en les recyclant en France, ce qui en toutes hypothèses serait à la fois plus économique et politiquement avantageux.
Avant 2000, des poids-lourds du DPP, ayant visité LaHague, s’en étaient convaincus : Chang ChünHsiung (un futur premier ministre) et You Ching (le magistrat élu de ce qui était alors le Taipei County, siège des quatre réacteurs de ChinShan et KuoSheng).

De même que Huang PoFu, un avocat du même cabinet que l’actuel patron du National Security Council, Koo LiHsiung, tous deux défenseurs - lors des procès de 1979 - des prisonniers politiques futurs leaders du DPP.

Le (futur) représentant de la Cogema René Viénet, fut alors le seul Européen à assister aux procès et, par la suite, développa ses relations avec ces avocats, les associant avec un confrère français — ce qui permit les invitations à La Hague du futur premier ministre DPP.

La réalité est qu’il faut un peu plus que de la neutronique pour faire avancer la coopération internationale électronucléaire. Une certaine familiarité (et sympathie) avec le terrain n’est pas inutile.

You Ching l’avait expliqué aux patrons de Taiwan Power company, qu’il avait reçus à dîner à sa résidence officielle lors de son retour de France, en présence de responsables de la Cogema.

« Pour Taiwan, je reste opposé à l’électronucléaire. Mais je suis bien plus encore opposé à la présence éternelle de combustibles usés, avec leurs déchets de haute radioactivité, et leurs dizaines de tonnes de plutonium, dans ma circonscription. J’ai été heureux de visiter La Hague et de découvrir la solution à mon problème et celui de mes électeurs. Je vous encourage à dialoguer avec la France pour aboutir rapidement à l’évacuation vers la France de tous ces combustibles nucléaires usés ».

Portée par sa victoire au récent referendum et une popularité qui ne se dément pas, la Présidente Tsai IngWen a donc une solution à portée de main qui renforcerait sa popularité.

Une ébauche de brainstorming sur ce sujet est, à l’évidence, en cours à Taipei, à haut niveau. L’intérêt de l’industrie française est de ne pas laisser trop longtemps la balle dans le camp de Taïwan, de la reprendre de volée, et de poursuivre la partie.

En chinois, la maxime américaine bien connue « It takes two to tango » a un équivalent très ancien « 一 個巴掌拍不響 » dont l’usuelle traduction est : « Pour applaudir, mieux vaut avoir deux mains, plutôt qu’une seule ».

 

 

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