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›› Chine - monde

Sans faiblir, Pékin relance son influence dans l’ASEAN par le détour des riverains du Mékong

Après sa tournée dans le Pacifique sud en mai et juin, dont les résultats ne furent pas tout à fait à la hauteur de ses espoirs [1] Wang Yi vient de reprendre contact avec la Junte au pouvoir au Myanmar pour relancer la dynamique des « nouvelles routes de la soie ».

L’occasion de ce premier retour chinois depuis le coup d’État des militaires birmans, le 1er février 2021, était la coopération des riverains du Mékong. Lire : Coup d’Etat au Myanmar. Pékin reste de marbre, mais son jeu se complique.

Le 4 juillet, les ministres des AE de Chine et des cinq pays du delta du Mékong (Chine, Myanmar, Thaïlande, Laos, Cambodge et Viet Nam) étaient réunis dans le cadre de la coopération Lancang – Mékong 澜沧江 - 湄公河-合作 (Lancang est le nom de la partie du Mékong coulant en Chine) sur le site de l’ancienne capitale royale de Bagan aux 2200 temples, stûpas et pagodes, classés au patrimoine mondial par l’UNESCO.

Créé en 2016 à l’initiative de la Chine, sous l’impulsion du Premier Ministre Li Keqiang, le cadre de la coopération des riverains de Mékong vise aussi à apaiser les tensions régionales, conséquences de la puissance de l’emprise chinoise dans la région.

Les controverses antichinoises sont nées dans les pays du delta en raison des dix barrages hydroélectriques construits par la Chine en amont dont le nombre modifie le débit, impactant en aval le niveau des eaux et la stabilité des ressources halieutiques, cruciales pour les économies de la zone.

Le 1er juillet, 17 mois après l’élimination d’Aung San Suu Kyi déjà condamnée par deux procès dont le dernier en date a eu lieu le 27 avril [2], le général de division Zaw Min Tun, porte-parole de la junte qui exprimait un souci de légitimité du régime, expliquait que la présence au Myanmar des six ministres des Affaires étrangères valait reconnaissance internationale.

L’insistante stratégie de Pékin au Myanmar.

La réalité est que la Chine reste la clé cette situation ambiguë où les généraux factieux cherchent une légitimité après avoir violemment réprimé les protestations civiles contre leur coup de force au prix de près de 2000 tués et 11 000 blessés.

Premier partenaire commercial du Myanmar et vieil allié qui n’a cessé de le soutenir, Pékin a toujours réussi à se rétablir et protéger ses intérêts en dépit des secousses politiques, souvent meurtrières qui déchirent le pays.

Par le passé (lire : Chine-Myanmar : le dilemme birman), la Chine a habilement navigué, parfois contre vents et marées, notamment à l’époque de la dictature du général Ne Win (1962 – 1988) (lire : L’instabilité historique de la frontière sino-birmane. La longue patience de Pékin. Crises de migrants et diaspora chinoise dans l’ASEAN) ou au milieu de l’opprobre internationale qui frappait le régime du général Than Shwe (1992 – 2011).

Principal fournisseur d’armes avec la Russie, elle a, malgré des vents contraires [3] investi des milliards de dollars dans le pays.

Surtout, partie de son incessante quête d’énergie, Pékin a, grâce à des investissements croisés de la banque de développement chinoise (pétrole) et du conglomérat coréen Daewu (gaz), patiemment sécurisé son approvisionnement en gaz et pétrole grâce à la mise en service d’un gazoduc (2013) et d’un oléoduc (2017) qui traversent le pays du sud au nord.

Court-circuitant le détroit de Malacca leur importance stratégique subjugue de très loin les inconvénients de l’instabilité politique du Myanmar. Lire : Le pétrole en ligne directe du golfe du Bengale vers le Yunnan.

Pragmatique, la Chine avait sans surprise refusé de condamner le coup d’état militaire, au motif que la ligne générale de sa politique étrangère était la non-ingérence, même si, pour faire bonne figure, elle dit aujourd’hui dialoguer avec la junte pour l’inciter à assouplir son régime et à mieux tenir compte « des aspirations du peuple ».

Selon un communiqué du Waijiaobu, Wang Yi qui a aussi rencontré le ministre des Affaires étrangères Wunna Maung Lwin, a déclaré à Prak Sokhonn son homologue khmer, envoyé spécial de l’ASEAN, que la Chine comptait travailler avec l’Association pour pousser le Myanmar à la réconciliation politique et à la transition démocratique.

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En dépit des vents contraires, une vaste vision d’infrastructures de transport.

Les bonnes paroles de Wang Yi télescopaient cependant une situation où le pays et ses généraux sont visés par des sanctions de plusieurs pays occidentaux pour des abus flagrants commis par l’armée depuis le coup d’État. A la mi-juin 2022, 677 groupes civiques ont, dans cette logique répulsive, publié une lettre ouverte appelant l’ASEAN à exclure des délibérations le général Mya Tun Oo ministre de la défense.

En réalité, alors qu’Aung San Suu Kyi était mise au secret dans une prison à proximité de la capitale, la rencontre avec Wunna Maung Lwin avait surtout pour but de relancer l’élan des nouvelles routes de la soie dans le « corridor économique Chine - Myanmar ». Sur la table, des projets d’infrastructure ferroviaire et la connexion des réseaux électriques des deux pays.

Naypyitaw prévoit de construire pour un coût de 8,9 Mds de $ un chemin de fer entre Mandalay, la deuxième plus grande ville du Myanmar et l’État Shan, à la frontière avec la Chine.

Par ailleurs, selon la presse chinoise, les travaux de la voie ferrée longue de 336 km entre les villes de Dali au sud Yunnan et Ruili, sur la frontière du Myanmar ont achevé le percement de six tunnels dont le plus spectaculaire long de 34,5 km, franchit la zone très montagneuse de Gaoligong 高黎贡.

A plus long terme, le projet (1200 km) vise à relier Kunming à la zone côtière de Kyauk Phyu, centre de gravité, sur l’océan indien, du terminal chinois gaz-pétrole et épicentre des projets de développement chinois dans la région.

Mais l’instabilité politique latente du pays nourrit des craintes sécuritaires et freine le lancement des projets.

Entre risques sécuritaires et pragmatisme politique.

Depuis le mois de mai, un climat de peur ponctué d’enlèvements et d’assassinats se développe autour de la mine de cuivre de Letpadaung, 100 km à l’ouest de Mandalay sur la rivière Chindwind, premier affluent de l’Irrawaddy, exploitée par une filiale de la société chinoise Wanbao Mining.

Le 22 juin, les villageois de Sagaing du canton de Salingyi où se trouve la mine chinoise, ont retrouvé les corps éventrés, décapités aux mains coupées de deux hommes originaires du village voisin de Moe Gyo Pyin.

La veille, l’endroit avait été attaqué par une compagnie de la junte en représailles d’une embuscade tendue par un groupe de résistance à la mine dont l’opérateur chinois Wanbao Mining associé au conglomérat militaire Union of Myanmar Economic Holdings Ltd (UMEHL) est, depuis juillet 2021, lui-même sur la liste des groupes chinois frappés par les sanctions américaines. Lire : The United States Takes Further Actions against the Burmese Military Regime.

En avril dernier, un groupe de résistance anti-chinoise de la région de Salingyi avait publié une déclaration appelant la société Wanbao et sa filiale locale à suspendre leurs opérations sur les sites miniers de Letpadaung les accusant de soutenir le régime militaire.

En riposte, une compagnie de la junte a aussitôt été stationnée près du quartier général de Yangtse Copper Co, filiale locale de Wanbao citée plus haut. Au milieu d’affrontements avec les forces de la guérilla, elle a mené des assauts impitoyables contre plusieurs villages de la région.

Pour autant, alors qu’à la réunion de Bagan, l’ASEAN était représentée par le Cambodge inféodé à Pékin, la perspective que s’y cristallise une opposition à la Junte pouvant gêner les intérêts chinois est faible. Le choix chinois, pragmatique, directement lié à ses intérêts à long terme, naviguant à vue entre les écueils des tumultes birmans se lit clairement dans le souci de Pékin de maintenir le contact quels que soient les aléas de la politique birmane.

Depuis le coup d’État du 1er février 2021, Sun Guoxiang diplomate chevronné, envoyé spécial chinois pour le Myanmar s’est rendu deux fois à Naypyidaw. La première visite du 21 au 28 août 2021 eut lieu à peine six mois après la prise de pouvoir par les militaires, tandis que Wang Yi lui-même rencontrait à deux reprises son homologue birman à Pékin.

La constance imperturbable de la Chine au milieu des basculements de la politique birmane se lit clairement dans la succession des visites officielles. Dix-huit mois avant la première rencontre entre Sun Guoxiang et la junte, Xi Jinping avait effectué un voyage officiel à Naypyidaw où dominait alors l’influence contraire d’Aung San Suu Kyi.

Symbole asiatique des droits et de la démocratie, lauréate du Prix Nobel en 1991, elle était alors en première ligne au poste de « Conseillère Spéciale d’État » après la victoire sans appel de son parti « la Ligue Nationale pour la démocratie » aux élections législatives de 2015. Lire : Xi Jinping en Birmanie. Rétablissement spectaculaire des intérêts chinois.

Preuve que le parti s’applique à anticiper l’événement et à tenir simultanément tous les fers au feu, Aung San Suu Kyi avait été invitée à Pékin en 2015, avant même les élections législatives qui virent son triomphe. C’était il y a sept ans. Depuis, le contexte a radicalement changé, mais, l’œil fixé sur ses intérêts et ses projets, Pékin opiniâtre garde le cap.

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A Manille, après Duterte, Pékin promet « un âge d’or » de la relation.

Toujours dans l’ASEAN, la constance chinoise, jamais démentie en dépit des contretemps, se lit aussi dans les récents efforts de séduction diplomatique de Pékin en direction des Philippines et de la Thaïlande, riposte à la stratégie indopacifique de Washington.

Le 7 juillet, avec le tout nouveau président des Philippines Ferdinand Marcos Jr qui dit cependant ne pas vouloir aller jusqu’à privilégier le rapprochement avec Pékin aux dépens de la souveraineté de l’archipel, Wang Yi a évoqué un « nouvel âge d’or de la relation ».

Au milieu des anciennes controverses sur la souveraineté nées des incursions chinoises dans la ZEE des philippines dont la dernière manifestation en date est l’arrêt le 22 juin par Manille des négociations sur l’exploration et l’exploitation partagées des ressources d’hydrocarbures (lire un exemple des tensions datant de 2016 : Mer de Chine du sud. La carte sauvage des hydrocarbures. Le dilemme de Duterte) les deux ont décidé d’insuffler à leur relation un style moins heurté que celui de Rodrigo Duterte, marqué par une succession d’embardées alternant les rapprochements entre Washington et Pékin.

En arrière-plan de l’intention de rééquilibrage de Manille, la force des relations commerciales où la Chine est de loin le premier marché d’exportation des Philippines avec 13 Mds de $ annuels, contre seulement 8 Mds vers les États-Unis.

A Bangkok, dernière main au réseau TGV Chine - ASEAN.

Poursuivant son périple dans l’ASEAN destiné à relancer les projets et l’élan de l’influence chinoise, Wang YI a, le 5 juillet, obtenu de la Thaïlande qu’elle renouvelle son engagement à achever son tronçon du TGV qui la reliera à la Chine via le Laos d’ici 2028.

Longtemps retardé, le projet long de 600 km d’une valeur de 12 milliards de dollars, proposé pour la première fois en 2014 dans le cadre des nouvelles routes de la soie, constituera l’épine dorsale d’une infrastructure de transport terrestre reliant la Chine à une grande partie de Asie du sud-est.

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Ainsi, prend forme le vaste projet de contrôle par Pékin de l’espace stratégique de l’ASEAN. A l’Est par le grignotage régulier de la souveraineté chinoise sur toute la mer de Chine du sud ;

Au sud par la mainmise chinoise sans partage sur le Cambodge où la marine chinoise qui s’en défend, est soupçonnée de vouloir installer un point d’appui militaire sur la base de Ream ; Au centre par la connexion TGV vers la Thaïlande par le Laos ; A l’ouest par le Myanmar où, en dépit des résistances locales, Pékin projette de doubler les deux conduites de gaz et de pétrole par une liaison ferrée qui reliera Kunming au golfe du Bengale.

La « carte sauvage » de Hanoï.

Dans ce panorama de la projection de l’empreinte chinoise vers ses arrière-cours méridionales, la réticence du Vietnam est une exception. Hanoi qui n’a pas complètement oublié le vieux rêve d’Hô Chi Minh d’une solidarité indochinoise, commence en effet à s’alarmer de l’emprise grandissante de la Chine sur ses voisins directs. Les réserves sont d’autant plus sensibles pour Pékin que le Vietnam qui a gardé des liens avec New-Delhi est aussi courtisé par Washington.

Le 26 septembre 2021, à l’initiative de Nguyen Phu Trong, secrétaire général du parti communiste Vietnamien, président de l’Assemblée nationale ancien Président de la République, a eu lieu à Hanoi la réunion des trois chefs d’État, de l’ancienne Indochine.

Nguyen a accueilli le laotien Thongloun Sisoulith, chef du Parti révolutionnaire Lao, premier ministre depuis 2016 puis président de la République depuis 2021 et Hun Sen, ancien Khmer Rouge, à la tête du parti du peuple cambodgien, plusieurs fois premiers ministre du Royaume, puis installé à demeure et sans opposition à la tête de l’État depuis 1997 par un coup d’État sanglant ayant brutalement éliminé toute contestation politique.

Dans une analyse de Foreign Policy du 28 septembre 2021, Stebastien Strangio écrivait que la rare réunion des chefs de parti rappelait la forme unique de relations « de parti à parti » liant encore les États communistes restants du monde.

Le Vietnam a précisément des liens historiques, politiques et idéologiques particulièrement étroits avec ses deux voisins occidentaux, qu’il a aidés à prendre le pouvoir dans les années 1970 et avec lesquels il entend bien conserver des relations « fraternelles ».

Quoi qu’il en soit, la réunion inhabituelle des chefs de parti témoigne de l’inquiétude croissante à Hanoï que ses deux anciens alliés révolutionnaires se laissent attirer dans l’orbite de la Chine sur le mode du clientélisme et de la corruption. Lire à ce sujet : Dans le sillage scabreux des routes de la soie.

Note(s) :

[1Largement plus d’un mois après la signature d’un accord de sécurité avec les Îles Salomon, dont la teneur, d’abord tenue secrète, avait inquiété l’Australie, la Nouvelle Zélande et les États-Unis (lire : Aux Îles Salomon, Pékin perturbe la prévalence anglo-saxonne), la dizaine d’autres interlocuteurs de Pékin (Fiji, Samoa, Tonga, Kiribati, Papouasie Nouvelle-Guinée, Vanuatu, Timor Oriental, Niue, et Vanuatu) n’ont pas réussi à signer un accord avec Pékin, lors d’un réunion plénière organisée en visioconférence le 30 mai à partir des Fidji.

Plusieurs participants ont demandé des délais pour étudier le plan quinquennal proposé par la Chine de formation et d’entraînement des polices locales, mais qui comporte aussi le droit pour Pékin d’intervenir sur place avec ses propres forces de police si ses intérêts étaient menacés.

La plus grande déception chinoise aura été que l’archipel des Fidji pourtant proche de la Chine ayant depuis l’ostracisme occidental après le coup d’État de Frank Bainimarama en 2006, bénéficié d’une aide financière chinoise passée de 1 à 160 millions de $ en seulement deux ans, ait accepté de rejoindre le projet américain du cadre économique indopacifique (Indo-Pacific Economic Framework – IPEF -), lancé par Joe Biden à Tokyo à la fin mai.

[2Accusée d’une multitudes de charges allant de la corruption, à la divulgation de secrets d’État, en passant par la subversion et la trahison ou l’accusation insolite de trafic de postes radio portatifs, Aung Son Suu-kyi a déjà été jugée deux fois, en décembre 2021 et en avril 2022. Alors qu’elle a été mise au secret peu avant le sommet de Bagan, Aung San Suu-Kyi aujourd’hui âgé de 76 ans, pourrait être condamnée à plus d’une dizaine d’années de prison.

[3En septembre 2011, après plusieurs semaines de controverses publiques, le nouveau président civil birman Thein Sein annonçait la suspension des travaux évalués à 3,6 Mds de $ du barrage de Myitsone construit par les compagnies chinoises sur l’Irrawaddy, dans l’État de Kachin au nord du pays.

« Pour répondre à la demande en énergie du pays, le gouvernement continuera, après des études préalables, à construire d’autres barrages, qui ne seront pas préjudiciables à la population (…) Nous négocierons avec la Chine l’arrêt des travaux en des termes qui ne heurteront pas les relations bilatérales ».

En même temps, le gouvernement réitérait son intention de coopérer avec Pékin pour améliorer la sécurité sur le Mékong. Sur ce point, la force internationale chargée de la sécurité du fleuve devra, si elle veut être efficace, s’attaquer de front aux armées dissidentes qui, sur la frontière chinoise, se nourrissent des trafics et dont l’histoire recoupe l’appui apporté jadis par Mao aux mouvements communistes (voir notre article : Chine-Myanmar : le dilemme birman)

 

 

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