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›› Editorial

Échec de l’apaisement avec Washington. Renforcement sino-russe. Les illusions de la médiation chinoise

Depuis notre dernier éditorial, dont la page 2 évoquait « la prise de conscience » en Chine comme aux États-Unis, « des dangers de l’affrontement permanent », les deux semblaient exprimer une intention d’apaisement.

Des signes concrets s’étaient manifestés dans ce sens, mais à la date de la rédaction de cette note, la détente n’est toujours pas à l’ordre du jour. Au contraire, autour de la 59e Conférence de Munich sur la sécurité qui s’est achevée le 19 février et la visite surprise de Joe Biden à Kiev suivie de celle du Ministre des AE Wang Yi à Moscou, les positions se sont sérieusement crispées en Chine comme aux États-Unis, exaltées par les effervescences nationalistes et sécuritaires.

En Chine, les indices de la volonté d’alléger les tensions venaient de haut. Lors de son discours de nouvel an du calendrier romain, Xi Jinping, abordant la question de Taïwan, s’était, pour la première fois depuis longtemps, abstenu d’évoquer l’éventuel usage de la force en cas de déclaration d’indépendance, resserrant son propos à « l’espoir d’une réconciliation des Chinois » de part et d’autre du Détroit.

Le 25 janvier, le Colonel Zhou Bou, expert au centre d’études de sécurité et de stratégie de l’Université Qinghua avait publié un article dans le South China Morning Post insistant sur l’urgence de reprendre les échanges entre les deux armées pour étudier la mise en œuvre de mesures de confiance et un mécanisme commun de gestion de crise destiné à éviter un dérapage intempestif.

Début février, juste avant la destruction du premier ballon qui a enflammé les réactions nationalistes chinoises, Wang Yi le MAE entré au Bureau Politique lors du 20e Congrès, appelait à éviter les malentendus, et affirmait que « la partie chinoise s’efforcerait de maintenir le contact avec Washington pour “gérer au mieux une situation imprévue“  ». Simultanément, très rare occurrence de contrition, Pékin admettait avoir commis une erreur et regrettait la course erratique de son ballon.

Peu après, alors que Joe Biden déclarait qu’il s’entretiendrait directement sous peu avec Xi Jinping, a lui aussi manifesté son intention de réduire la tension portée au paroxysme par la visite à Taïwan de Nancy Pelosi début août 2022. Lire : La 4e crise de Taïwan. Quels risques d’escalade ?.

Le 16 février, lors d’une conférence de presse à la Maison Blanche, il reconnaissait, sans le dire explicitement, une bévue, en déclarant que les « trois objets  » non identifiés détruits par l’US Air-Force et l’armée de l’air canadienne au-dessus de l’Alaska et du Canada entre le 10 et le 13 février « n’étaient pas des ballons-espions, mais probablement des équipements liés à des compagnies privées ou à des institutions de recherche ».

Mais quarante-huit heures plus tard, alors qu’il apparaît que la destruction publique du ballon chinois, le 4 février, restait, quinze jours plus tard, toujours une humiliation mal acceptée par Pékin, les tensions montèrent brutalement d’un cran. Lors de leur rencontre, le 18 février, en marge de la Conférence de sécurité de Munich, Antony Blinken et Wang Yi se sont l’un et l’autre jetés à la face des accusations et des menaces.

Brutale montée des tensions.

Répétant son intervention à la Conférence, le Ministre chinois qui rappelait la neutralité de Pékin dans le conflit en Ukraine et, de manière convenue son attachement à la paix mais sans la substance d’un plan de paix concret, a vertement fustigé la brutalité de la réaction américaine ayant détruit au missile le premier ballon chinois au large des côtes de la Floride. Sa diatribe était d’autant plus corrosive que Pékin avait, avant le 4 février, d’abord pris la peine de s’excuser.

Quant à Blinken, heurté par les critiques chinoises accusant Washington de « sur-réaction hystérique, prouvant non la force, mais la faiblesse de l’Amérique », il a, après avoir rappelé que le ballon chinois violait l’espace aérien américain mis en garde « cet acte irresponsable ne doit plus jamais se reproduire  », tout en accusant la Chine de livrer des armes létales à la Russie.

Depuis ce pavé dans la marre, pour l’instant impossible à vérifier, les spéculations sur la brutale aggravation des relations sino-américaines se multiplient, tandis que la visite surprise avant son voyage en Pologne le 20 février à Kiev du Président Biden et ses promesses sans équivoque d’augmenter l’aide de Washington à l’Ukraine défiait directement Moscou.

Les raidissements éloignent les perspectives de paix répétées par Wang YI lors de ses visites à Paris le 15 février, le 17 à Rome et le 19 à Budapest [1], tandis que, quand bien même rien n’atteste ses livraisons d’armes chinoises, elles jettent un doute sur la « neutralité » de Pékin dans le conflit [2].

Arrivé à Moscou, le 21 février, le lendemain de la visite éclair de Joe Biden à Kiev, tandis qu’à Pékin le porte-parole du Waijiaobu Wang Wenbin démentait l’accusation de livraison d’armes à la Russie et rejetait avec une rare véhémence les menaces de Washington, Wang Yi été reçu par Vladimir Poutine le 22. Les deux se sont félicités du renforcement du partenariat sino-russe et ont évoqué la visite de Xi Jinping à Moscou au printemps.

Sécurité et développement. Les nouvelles ambitions globales de Pékin.

Durant la conférence de presse du Waijiaobu le 21 février, furent aussi évoquées les propositions chinoises à vocation globale de Développement et de Sécurité (« GDI = Global Development Initiative & GSI = Global Security Initiative »), piliers des propositions chinoises pour la paix en Ukraine et la stabilisation des relations internationales que Wang YI est chargé de relayer à Vladimir Poutine en amont de la visite envisagée de Xi Jinping à Moscou plus tard cette année.

Quand l’initiative de sécurité 全球安全倡议 spécule idéalement, avec en arrière-plan la guerre en Ukraine et ses longues racines otaniennes, sur la disparition des rivalités nationales, le respect des frontières, la préoccupation des uns pour la sécurité des autres, le respect de la charte des NU et la prévalence du dialogue sur l’usage des armes, l’initiative de développement 全球 发展 倡议 annoncée par Xi Jinping à l’Assemblée Générale des NU 2021, est clairement un projet d’influence globale, venant en complément, assez souvent en correction, des « Nouvelles routes de la soie  ».

Par une approche vertueuse, qui semble avancer sur les plates-bandes des NU et du FMI, avec pour objectif de relancer l’activité économique et les échanges, l’initiative centrée à la fois sur l’innovation et sur le développement des « peuples  », en harmonie avec la nature, définit huit priorités : 1) Réduction de la pauvreté ; 2) sécurité alimentaire ; 3) Vaccination Covid-19 ; 4) Financement des projets de développement ; 5) Changement climatique et « économie verte » ; 6) Industrialisation ; 7) Économie numérique et connectivité ; 8) Amélioration des capacités d’action publique et de mise en œuvre des projets.

Trois mois après les contestations publiques de la politique Zéro-covid et les affres inquiètes liées au retour des infections pandémiques suite à la levée brutale du confinent assorties des risques de crise politique interne, la stratégie de Pékin qui se déroule sous nos yeux exprime une vertueuse intention globale de paix et de développement.

L’exécutif chinois la porte à bout de bras, alors même que ses prétentions territoriales en mers de Chine du sud et de l’Est et ses démonstrations de force au-dessus du Détroit de Taïwan on fait naître en Occident, en Inde et dans plusieurs pays de l’ASEAN, la crainte d’une déflagration militaire accidentelle, provoquée par le frottement des démonstrations de forces entre une marine de guerre chinoise devenue surpuissante et les patrouilles américaines de l’US Navy pour affirmer la liberté de navigation dans les zones revendiquées par Pékin (FONOP, Freedom of Navigation Operations).

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Le fossé avec l’Occident se creuse.

La manœuvre chinoise articulée à l’espoir que les armes se taisent et à la reprise des flux commerciaux exprime un profond contraste avec l’entre-soi occidental de la Conférence de sécurité de Munich où les positions de tous étaient alignées sur celles des États-Unis, violemment hostiles à Moscou.

Exhortés par la vice-présidente américaine Kamala Harris, les Occidentaux ont été invités à conforter dans la durée leur alliance contre l’agression russe et, a-t-elle dit, à « consentir des sacrifices » afin de soutenir la résistance ukrainienne qui défend « certaines valeurs essentielles ». Au passage, le 18 février, elle dénonçait avec véhémence les crimes contre l’humanité commis par la Russie en Ukraine «  Et je dis à tous ceux qui ont perpétré ces crimes, à leurs supérieurs et complices : vous en rendrez compte  ».

La férocité du discours n’aura pas manqué de creuser encore le fossé entre l’Occident et la nébuleuse de ceux (dont seize pays d’Afrique, douze pays d’Asie et du Moyen Orient et quatre pays d’Amérique latine) qui s’étaient abstenus lors du vote à l’ONU, condamnant la Russie du 3 mars 2022.

Adopté par 141 votes sur 193 membres, mais sans les mastodontes démographiques que sont l’Inde, la Chine, l’Afrique du Sud, l’Iran, le Bengladesh, le Pakistan et 29 autres, soit plus de la moitié de la population de la planète qui s’étaient abstenus, il trace l’image d’un monde où la prévalence de l’Occident a commencé à vaciller.

Le jour même de l’arrivée à Moscou de Wang Yi, à l’occasion de son discours sur l’État de la Nation russe devant la Douma, Vladimir Poutine a répondu à l’hostilité de la Conférence de Munich et de Joe Biden par une très violente charge contre l’Occident.

Après avoir fait le point de la situation militaire et affirmé la volonté de vaincre par un engagement militaire méthodique contre un régime dont il continue de dire qu’il a des racines « nazies », il a longuement désigné l’Europe et les États-Unis et leurs « hypocrisies  » comme les seuls responsables de la guerre, «  Ce sont eux qui ont lancé la guerre. Nous, nous avons utilisé la force pour les arrêter », et présenté l’affrontement en cours comme un conflit existentiel lié à la survie même de la Russie contre une civilisation décadente qui veut sa perte. « Les Occidentaux ne cachent pas leur objectif qui est d’infliger une défaite stratégique à la Russie. »

Enfin, ramenant la controverse à hauteur de la menace nucléaire, le chef du Kremlin a marqué sa mauvaise humeur et son refus de coopérer avec l’Ouest en suspendant la participation de la Russie au traité « New Start  » de contrôle et de réduction à 1550 des têtes nucléaires. En même temps, il a demandé aux forces russes de se tenir prêtes à procéder à un essai nucléaire au cas où les États-Unis reprendraient eux-mêmes leurs tests.

La proximité sino-russe renforcée et l’improbable médiation chinoise.

Une année après le déclenchement de la guerre en Ukraine, la venue du Ministre des Affaires étrangères chinois à Moscou et la perspective d’une visite officielle de Xi Jinping plus tard cette année, dessine une trajectoire de rapprochement qui fut d’abord d’une grande prudence.

La réserve chinoise était attestée par le fait qu’à l’ONU, le 3 mars 2022, la Chine n’avait pas rejeté la condamnation de l’agression russe, se contentant de s’abstenir ; A la mi-septembre, lors du sommet de l’OCS à Samarkand, au moment où en Ukraine les troupes russes subissaient un sérieux revers à Kharkiv, l’affichage d’une solidarité sino-russe par le Président chinois n’avait pas été à la hauteur des attentes de Vladimir Poutine. Lire : A Samarkand, les hiatus de la réunion de l’OCS.

Aujourd’hui en revanche, alors que l’issue du conflit est incertaine, que l’Ukraine montre les limites en hommes et en matériels de sa résilience militaire face à la vaste profondeur stratégique de la Russie, Xi Jinping semblant avoir jugé qu’il n’y aurait pas de vainqueur, joue à Moscou la carte du « faiseur de paix ». Les chances de succès de l’initiative chinoise son minces.

Alors que, pour l’instant aucun des deux belligérants n’a manifesté l’intention d’abandonner la bataille et ses buts de guerre, Pékin qui ferraille contre l’Occident avec les mêmes intentions que Poutine d’en réduire l’influence globale, se rapproche de Moscou en enfilant le manteau vertueux d’une médiation pour la paix.

La réalité est que la vision globale de la Chine de Xi Jinping férocement nationaliste et anti-occidentale croise sans le moindre hiatus celle de V. Poutine. Alors que la relation sino-russe se renforce autour des livraisons de gaz russe et des exports chinois d’équipements industriels et de microprocesseurs, les deux qui ont pris leur distance avec la culture occidentale, accusent l’arrogance américaine d’être le fauteur de troubles à l’origine de la guerre.

Tandis que les tentatives d’apaisement avec Washington viennent de capoter et que Moscou s’apprête à accueillir Xi Jinping en avril ou en mai (peut-être disent certains à l’occasion de la fête du 9 mai) l’ambition chinoise affichée de se présenter en médiateur de paix sans en avoir les moyens, tout en se rapprochant de Moscou, est une entreprise risquée.

Note(s) :

[1Si L’Italie et la Hongrie sont parmi les pays européens à avoir accepté de participer aux projets de nouvelles routes de la soie en 2019, Budapest est resté proche de la Chine, tandis qu’après l’élection de Mario Draghi en 2021, Rome a pris ses distances avec Pékin pour se rapprocher de Washington.

En pleine controverse sur les projets 5G de Huawei, le gouvernement Draghi avait mis son veto au rachat par le groupe semi-public Invenland Holdings de Shenzhen du fabricant de microprocesseurs milanais LPE, fournisseur du franco-italien STMicroelectronics.

[2Il n’existe aucune évidence que Pékin ait livré des armes à la Russie. En revanche, de nombreuses relations économiques moins visibles ont continué, payées en Roubles ou en Yuan.

La Russie a reçu des équipements électroniques, des microprocesseurs, et des métaux rares, tandis que Pékin n’a pas cessé de s’approvisionner en gaz et en pétrole brut à prix cassés. Une partie du pétrole est revendue après raffinage. Lire : Malgré les sanctions, la Chine et l’Inde augmentent leurs achats de pétrole russe.

 

 

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