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Le lent recul de la prévalence globale du Dollar, le choc des cultures et l’enjeu du « sud-global »
La visite du n°1 chinois à Moscou a confirmé l’ébranlement des équilibres du Monde.
A l’œuvre depuis le début des années quatre-vingt-dix avec la création de l’Organisation de Coopération de Shanghai, dont les objectifs à peine voilés étaient de protéger le glacis commun sino-russe de l’épidémie de « regime change » fomentée par des militants pro-démocratiques parrainés par Washington [1], la nouvelle configuration de la planète évolue vers l’émergence de pôles d’influence multiples.
L’un des meilleurs exemples est la naissance des BRICS en 2011, dont le point commun clairement identifié par Vladimir Poutine et Xi Jinping est d’affaiblir la prévalence occidentale.
Constance des stratégies chinoises de contournement de l’Occident.
Sur ce terrain de la concurrence entre les proximités sino-russe et les alliés de Washington occidentaux et asiatiques, la constance des stratégies chinoises visant à contourner les « valeurs occidentales » par le « Sud profond » est remarquable.
Tout en analysant leurs limites, Question Chine les a plusieurs fois documentées en Afrique (lire : Huitième sommet Chine-Afrique. Vaccins et promesses d’une communauté de destin. Au-delà du rêve, les réalités) et en Amérique Latine (lire : Un souffle chinois sur l’Amérique Latine).
En dépit de quelques ratés (lire : Venezuela : de la « Realpolitik » aux rapports de forces. Les « caractéristiques chinoises » à l’épreuve), la trace chinoise de plus en plus présente en Amérique latine avait même pesé sur « Le sommet des Amérique » organisé le 1er juin 2022 à Los Angeles (lire Au sommet des Amériques à Los Angeles, l’ombre portée de la Chine).
La guerre en Ukraine et les sanctions de Washington contre Moscou très imparfaitement mises en œuvre ou même ignorées par les émergents, à la faveur des flux d’hydrocarbures sources d’énergie plus puissantes que les embargos, ont commencé à disloquer quelques-uns des fondements essentiels de la prévalence américaine.
Parmi eux, la primauté planétaire dans les paiements internationaux du Dollar aujourd’hui concurrencé par d’autres devises. Même s’il est nécessaire de corriger l’affichage politique de la stagnation du rôle de la monnaie américaine par quelques réalités sous-jacentes [2] le fait est que se dessine un flux monétaire où le Dollar concurrencé par un flux parallèle concurrent, ne domine plus les transactions mondiales.
Dans cette compétition, le premier rival du $ est l’Euro. Sur la période 2019 – 2023, selon Statista les pourcentages d’utilisation des deux premières monnaies globales sont restés stables à 45% pour le $ et plus ou moins 34% pour l’€, soient près de 80% des transactions mondiales.
Le Yuan chinois à la 5e place loin dernière le Dollar et l’Euro.
Selon la banque des règlements internationaux citée par le magazine Caixin du 30 janvier 2023, la part du Yuan chinois a progressé de la huitième à la cinquième place derrière le $ US, l’€, le Yen japonais et la Livre britannique, couvrant 7% des transactions globales, dont au moins 5% hors du système SWIFT.
D’autres tendances régionales de promotion du Yuan sont à l’œuvre dans le cadre du partenariat intégral 区域 全面经济伙伴 关系 协定 (Sigle anglais RECEP) et de la zone de libre échange asiatique 亚太自由 贸易 区. Lire : L’ASEAN s’aligne progressivement sur la Chine. Volte face et contrepied américains.
Elles sont favorisées et accompagnées par les initiatives de la Banque de Chine. Afin de faciliter les règlements en Yuan en Asie du Sud-est elle a, pour réduire les coûts de gestion, mis en place des systèmes de compensation interbancaires en Yuan à Singapour, en Malaisie, en Thaïlande et aux Philippines.
Dans ce contexte, en Asie du sud-est, la manœuvre pragmatique de Pékin favorisant clairement les flux commerciaux subjugue l’approche sécuritaire et politique privilégiée par Washington. Lire : Le « Trans-Pacific Partnership – TPP - », nouvelle bévue stratégique américaine ?.
Même si la tendance reste globalement marginale et concentrée dans la zone Asie [3] les émissions d’obligations libellées en Yuan chinois par des entreprises pour lever des fonds a triplé entre 2021 et 2022, et, dit le magazine Caixin, le nombre d’émetteurs est passé de 142 à 376. À Hong Kong, les émissions ont bondi de 87% pour atteindre 109,6 milliards de yuans (14 Mds de $) en 2021. Selon les autorités financières de Hong Kong, la tendance s’est accélérée en 2022.
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Le Brésil membre des BRICS et arrière-cour de Washington tourne le dos au Dollar.
Le 29 mars, emboîtant le pas de la Russie, de l’Iran et de l’Arabie Saoudite, le Brésil membre des BRICS où, nous l’avons vu, les stratégies chinoises se déploient sans faiblir depuis plus de dix ans, décidait d’autoriser le paiement de ses exportations en Yuan chinois.
Concrètement une filiale brésilienne de la banque chinoise des communications 交通银行 sera connectée au Système chinois de paiements transfrontières (China cross-borders International Payment System – CPIS -) concurrent du système SWIFT.
Alors que les échanges entre le Brésil et la Chine ont augmenté rapidement pour atteindre 171,49 Mds de $ dont 109, Mds d’importations chinoises de minerai de fer, de pétrole brut, de soja et de pâte à papier, la Banque 交通银行 devient la première structure financière chinoise partie du CPIS en Amérique latine.
S’exprimant depuis le Forum de Boao (du 28 au 31 mars), Zhu Min, ancien n°2 du FMI à la retraite et vice-président d’un Centre de recherche public sur le commerce international, soulignait que l’augmentation du nombre d’acteurs économiques acceptant d’utiliser la monnaie chinoise laissait présager qu’elle pourrait à l’avenir devenir une monnaie de réserve globale au même titre que le Dollar.
Il faudrait cependant que le Yuan devienne librement convertible, un pas que l’appareil s’est jusqu’à présent toujours refusé à franchir.
Le « Sud-global » enjeu de la rivalité planétaire entre l’Occident et l’opportunisme autocrate sino-russe.
Alors que les projections selon lesquelles la Chine deviendrait à terme la première puissance économique mondiale commencent à se brouiller, une évolution se précise déjà sous nos yeux, soulignée par Agathe Desmarais auteur de « Backfire » dont le sous-titre est « How Sanctions Reshape the World Against U.S. Interests » :
« La perte d’influence des États-Unis va entraîner un changement de paradigme majeur dans le domaine géopolitique. Dans cette perspective, trois blocs pourraient se dégager, un bloc occidental, un bloc mené par la Chine avec son vassal russe et un bloc des pays non alignés. »
Elle ajoute que « se pose d’ores et déjà la question de la place de l’Union européenne vis-à-vis des Américains, et celle du positionnement des non-alignés s’ils doivent choisir l’un des deux autres blocs ».
En filigrane se confirme que les émergents et les pays en développement d’Afrique ou d’Asie sont devenus les enjeux de la compétition globale entre l’Occident qui se pare des vertus démocratiques et un bloc de pays qui, se prévalant de leurs racines culturelles, contestent la prévalence des États-Unis et de leurs alliés.
Rien de neuf. Au début des années quatre-vingt-dix Lee Kwan-yu, le n°1 autocrate de la Cité-État de Singapour, répondant à la thèse de Fukuyama sur « la fin de l’histoire » et la nécessité historique de la marche du monde vers la démocratie, spéculait sur la force contraire des valeurs asiatiques.
Au lieu de la prévalence des libertés et du droit des individus, elles placent au premier plan la cohésion sociale et politique, le respect de l’autorité et le culte des ancêtres, sources de l’harmonie.
Le débat croise celui entre les idées de Fukuyama d’un monde à terme normalisé autour du concept supposé indépassable de la démocratie et celles du « Choc des civilisations ». L’essai de Samuel Huntington était publié en 1996 tout juste un an avant le moment où, affaiblies par de la crise économique de 1997 qui frappa plus directement les pays asiatiques, les idées sur « les valeurs asiatiques » commençaient à perdre leur force d’attraction.
La réalité probable pourrait être que les forces qui gouvernement les hommes agissent selon des strates de temps séparées où les immuables géographiques et les longues portées culturelles des civilisations télescopent les aspirations individuelles de liberté et d’autonomie de tous les humains dont Fernand Braudel disait qu’elles étaient forcément limitées, mais qui, pour autant, ne cessent jamais de s’exprimer, y compris chez les autocrates.
Note(s) :
[1] A ce sujet lire l’article de Foreign Policy du 27 janvier 2022 (payant) par Beth Sanner membre du « Centre Belfer pour la science et les Affaires internationales » de l’Université Harvard et Sebastien Peyrouse, chercheur pour l’Eurasie et la Russie à l’Université Georges Washington.
On y lit clairement l’appel au gouvernement américain pour développer dans les cinq Républiques d’Asie Centrale des actions directement opposées aux stratégies russe et chinoise de soutien aux régimes autocrates en place. « Pékin et Moscou ont approuvé sans réserve l’autoritarisme dans la région, notamment en validant des élections truquées avec des observateurs de l’OCS. »
Alors que dans ces pays où les Musulmans sont très fortement majoritaires et « dont la religiosité a augmenté au cours des vingt dernières années », les objectifs sécuritaires de Pékin et Moscou visent à tenir sous le boisseau l’émergence du radicalisme islamiste, la stratégie proposée par Sanner et Peyrouse suggère, prenant le contrepied de l’approche sécuritaire russe et chinoise, d’appuyer l’influence américaine en « puisant dans la société civile musulmane » dont disent-ils « la majorité soutient la démocratie ».
[2] La tendance à la « dé-dollarisation » accélérée par la guerre en Ukraine et les sanctions doit cependant être mise en perspective par la persistance de l’attractivité de l’économie américaine reconnue par les responsables chinois des finances qui continuent à investir dans les obligations du Trésor.
S’il est exact que la part chinoise y est en recul, passée en 20 ans de 1300 Mds de $ (2012) à 850 Mds de $ en janvier 2023, la plus faible part depuis 2009, l’État chinois a en revanche augmenté ses investissements dans les obligations d’entreprises garanties par le gouvernement américain à hauteur de 85,9 Mds de $.
Au total selon un décompte de Reuters en février 2023, 60% des 3180 Mds de $ de réserves de change chinois (soient 1800 Mds de $) sont investis dans des actifs américains (Bonds du trésor ou obligations d’entreprises)
[3] A titre de comparaison, selon le Trésor américain, en juin 2022, la valeur globale des avoirs étrangers en titres américains était de 25 282 Mds de $ dont 12 238 Mds de $ en actions et 11 914 Mds de $ en créances à long terme (au-delà d’une année). Parmi les détenteurs, les porteurs chinois arrivent en sixième position derrière le Royaume Uni, le Japon, les îles Caïman, le Luxembourg et le Canada.
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