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A la croisée des chemins, Pékin fait le choix de « la rue arabe » contre l’Occident
Moins d’une semaine avant que, dans le sud de la bande de Gaza, aux confins de l’Égypte, Israël et ses alliés retiennent leur souffle, tétanisés par la torture infligée aux familles des otages attendant la libération de leurs proches, la Chine, affirmait son rôle de faiseur de paix exprimé dans sa nouvelle devise internationale « d’Initiative Globale de Sécurité - 全球安全倡议 - » [1].
C’est ce message de « sécurité indivisible 不可分割 的安全 » pour tous 全球 que, le 20 novembre, le Ministre des Affaires étrangères Wang Yi exprimait à une délégation des pays du monde arabe comprenant des émissaires d’Arabie Saoudite, de Jordanie, d’Égypte, d’Indonésie, de Palestine et de l’Organisation de Coopération Islamique.
En tournée chez les membres permanents du Conseil de sécurité, les pays arabes venaient pour rallier le soutien de la Chine, contre Washington, qui refusait toujours de faire pression sur Israël pour que Tsahal cesse son offensive dans la bande de Gaza contre le Hamas.
Comme l’écrit Frédéric Lemaître correspondant du Monde à Pékin, leur intention était « d’encourager Pékin dont l’influence au Moyen-Orient augmente, à prendre la tête d’une campagne pour promouvoir la “désescalade” et engager des négociations pour une solution politique du conflit. »
Alors que Tel Aviv restait fixé sur son objectif militaire de « destruction du Hamas », la réponse de Wang Yi à ses homologues du monde arabe affichait résolument un choix d’apaisement à contre-courant d’Israël et de son allié américain : « Travaillons ensemble pour apaiser la situation à Gaza et rétablir la paix au Moyen-Orient le plus rapidement possible ».
En substance, la Chine qui n’accuse pas le Hamas de « terrorisme » et réclame un cessez-le feu immédiat que Washington ne soutient pas, critiquait « les représailles collectives d’Israël contre la population de Gaza » et exigeait « l’ouverture immédiate d’un couloir humanitaire », première étape de l’arrêt définitive des combats.
Sans mentionner le Hamas, Wang Yi qui prônait le retour à « la solution des deux États », ajoutait, en haussant sa réponse à hauteur d’une exigence morale, que la situation à Gaza qui impactait « tous les pays du monde, remettait en question l’idée que l’humanité se faisait du bien et du mal. »
Se plaçant du côté de « l’équité et de la justice internationales », il concluait en réaffirmant son soutien au projet des pays arabes musulmans pour « promouvoir la paix entre la Palestine et Israël, condition de la stabilité au Moyen Orient. » (…)
Puis, il se référait à une éventuelle entremise de l’ONU, « La communauté internationale doit agir de toute urgence, en prenant des mesures efficaces pour empêcher que cette tragédie ne se propage. »
En dépit des massacres du 7 octobre, Pékin s’éloigne de Tel Aviv. Fracture à l’ONU.
En octobre, deux semaines après l’agression barbare du Hamas contre les Kibboutz juifs à l’est de Gaza, Zhai Jun (68 ans), ancien ambassadeur en France (2014-2019) et envoyé spécial pour le Moyen Orient depuis 2019, entamait une tournée à laquelle il n’a pas réussi à donner l’apparence de la neutralité, au milieu de la tonalité générale clairement pro-palestinienne de Pékin.
Le 19 octobre, suivant immédiatement la venue de Joe Biden en Israël, Zhai était à Doha [où il a rencontré l’ambassadeur de Russie], première étape de son périple au Moyen Orient, après quoi, il s’est rendu en Égypte, aux Émirats, en Arabie Saoudite et en Jordanie.
Partout son message était le même. Sans condamner le Hamas, il déplorait les pertes civiles, répétant que la raison essentielle de l’actuelle situation du conflit israélo-palestinien était que « les droits légitimes du peuple palestinien n’étaient pas garantis ».
Le 3 novembre, s’entretenant au téléphone avec son homologue saoudien Faisal Al Saud, Wang Yi, levait toute ambiguïté sur la position chinoise en déclarant que « les représailles d’Israël dépassaient le cadre de la légitime défense. »
Alors que Pékin préside le Conseil de sécurité, sa stratégie a créé une fracture à l’ONU. Le 27 octobre, constatant que le texte de la résolution appelant à une trêve humanitaire à Gaza ne condamnait pas l’attaque terroriste du Hamas du 7 octobre, Washington et Londres se sont abstenus de la voter.
Pour Israël, la Chine déforme la réalité de la situation. Rafi Harpaz, directeur adjoint pour l’Asie et le Pacifique au ministère israélien des Affaires étrangères, a exprimé sa déception dans un communiqué : « Les messages de la Chine, non seulement ne font pas mention de l’enlèvement de dizaines de civils à Gaza, mais encore ils ne condamnent pas clairement le massacre odieux commis par l’organisation terroriste du Hamas contre des civils innocents ».
La réalité est que le parti-pris chinois qui s’inscrit dans le projet sino-russe de remise en question de la domination occidentale de l’ordre du monde depuis 1945, est à la fois opportuniste et pragmatique.
En s’alignant clairement à la masse des pays arabes et des Palestiniens, Pékin entend renforcer son influence dans les pays du « Sud global », où de nombreux pays soutiennent la cause palestinienne.
Objectivement, la fracture à l’ONU où le Conseil de sécurité est paralysé par la fronde sino-russe, offre un espace de manœuvre au projet alternatif chinois de « sécurité globale ». Il est un contrepoids à ce que la Chine présente comme « l’agressivité guerrière » de l’Amérique en Ukraine où, disent ses diplomates, le soutien à Kiev nourrit le conflit, et au Moyen Orient, quand l’inflexible proximité entre Tel Aviv et Washington, cautionne le bombardement des populations civiles de Gaza.
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Au-delà des déclarations, une efficacité directe aléatoire.
Le 3 novembre, dans une note de « l’European Coucil on foreign relations » Camille Lons, diplômée de la London School of Economics, titulaire d’un Master de relations internationales de Sciences-Po Aix, ancienne chercheur associée à l’Institut pour les Études stratégiques (IISS) à Taïwan et à Bahreïn, explorait à la fois les intentions cachées et les limites de la stratégie chinoise de « faiseur de paix ».
Alors que jusqu’à présent, Pékin s’était soigneusement tenu à la « poignée d’éventail » des tensions entre le Monde arabe et Israël soutenu par Washington, la nouvelle posture exprimée par la diplomatie chinoise, prenant le vent de la contestation globale de l’Occident, se pose en médiateur pacifique en Ukraine et au Moyen Orient en affichant une « neutralité pro-russe et pro-palestinienne ».
L’efficacité directe n’est pas au rendez-vous. Force est en effet de constater que l’actuelle trêve en cours ayant abouti à la libération ciblée et au compte-gouttes des otages par le Hamas, a largement été conclue en marge des influences chinoises.
Le passage à Pékin des ambassadeurs du Monde arabe, coïncidait avec les premières informations sur une trêve négociée, sans la Chine, entre Washington, Tel Aviv, Le Caire et Doha [au nom du Hamas].
Elle a abouti, le 25 novembre, à la libération de 24 otages (13 Israéliens, 10 Thaïlandais [2] et 1 Philippin), première étape d’un processus ayant placé le gouvernement israélien face au piège tactique d’avoir à choisir entre la libération des otages et sa stratégie de « guerre totale » contre le Hamas.
Malgré son activisme diplomatique, et au-delà de ses déclarations, la vérité est que la Chine pèse peu dans l’actuelle complexité d’un conflit dont les racines politiques et religieuses plongent dans l’immédiat après-guerre de la création de l’État juif au milieu de la défiance et souvent du rejet de nombreux États arabes. « Aucune des initiatives chinoises de médiation proposées par le passé entre Israël et l’Autorité palestinienne depuis 2000, n’a abouti. » (…)
« Étant donné la réticence actuelle de Pékin à condamner le Hamas, une médiation de Pékin sur la crise en cours semble encore moins probable qu’auparavant. » (…) Après avoir souligné le parti-pris de Pékin, Camille Lons souligne sa faible réactivité « Alors que les dirigeants et diplomates américains et européens étaient déjà en tournée en Israël et au Moyen-Orient depuis huit jours, il a fallu près de deux semaines à Xi Jinping pour faire une déclaration sur la crise ».
Contredisant les récentes analyses anticipant son retrait de la région, Washington positionnait deux groupes aéronavals et un sous-marin en Méditerranée orientale.
Même Moscou s’est plus montré plus actif que Pékin à l’ONU. Le 16 octobre dernier, moins de dix jours après l’attaque barbare du Hamas contre Israël, et avant même l’offensive terrestre de Tsahal, la Russie était en effet l’auteur d’une résolution pour un cessez-le-feu humanitaire (néanmoins rejetée par la France, le Japon, le Royaume Uni et les États-Unis, parce qu’elle ne mentionnait pas les massacres du 7 octobre par le Hamas.).
Au cours de ce vote, touchant aux tréfonds de l’intimité émotionnelle de l’État juif et de son histoire, Guilad Erdan ambassadeur d’Israël à l’ONU, avait rappelé que l’idéologie du Hamas, comparable à celle des Nazis, appelait à la destruction d’Israël. Il a également exhorté le Conseil à « soutenir pleinement le droit d’Israël à se défendre et à exiger immédiatement et sans condition la libération de tous les otages. »
La suite de l’analyse explore le machiavélisme de Pékin, mais sous-estime la force de sa rancœur anti-occidentale.
Illusions européennes.
Tant que le conflit israélo-arabe aujourd’hui contenu par la dissuasion des pré-positionnements de l’US Navy, ne déborde pas vers un tumulte global affectant les intérêts chinois d’approvisionnement en sources d’énergie ou de souveraineté en mer de Chine du sud et dans le détroit de Taïwan, il profite à la Chine dans le contexte plus large de sa rivalité globale avec Washington. Chacun voit en effet que la guerre à Gaza, comme celle en Ukraine, détourne l’Amérique du théâtre stratégique de l’Indo-pacifique.
En même temps, attisant les griefs de la région contre l’Occident, il brouille sérieusement la stratégie américaine des accords d’Abraham visant, contre Téhéran proche de Pékin, à rapprocher, les pays arabes de l’État juif.
La conclusion de Camille Lons propose de prendre Pékin au mot de ses initiatives de sécurité globale. Sans oublier que les stratégies de la Chine sont toujours articulées à l’aune de ses intérêts directs, elle suggère que « dans le prolongement de la précédente médiation chinoise entre l’Iran et l’Arabie saoudite », les Européens « dont les intérêts pour la stabilité du Moyen Orient croisent ceux de la Chine, se rapprochent de Pékin pour l’encourager à agir comme un acteur constructif dans la stabilisation régionale. »
La portée stratégique de la vision dépasse celle de Joe Biden qui, lors du face-à-face de quatre heures avec Xi Jinping à San Francisco, lui avait seulement demandé de jouer de son influence à Téhéran pour, au minimum, éviter l’escalade régionale de l’entrée du Hezbollah, dans le conflit.
Anticiper l’avenir dans cette situation extraordinairement confuse est complexe. Émotionnellement perturbée par les craintes existentielles d’Israël réveillées par le pogrom du 7 octobre, la lucidité des stratèges occidentaux proches d’Israël est aussi prise à contre-pied par la puissante inversion de l’opinion mondiale anticipée par Pékin.
A mesure qu’il libère les otages en se donnant le beau rôle, le Hamas que la « rue arabe » porte aux nues, s’est replacé au centre du jeu.
Dès lors, la probabilité est forte que la stratégie chinoise ne soit pas très réceptive aux suggestions européennes. Articulée sans esprit de recul au défi à l’occident, elle continuera de prendre ses distances à l’égard du couple Washington-Tel Aviv dont de nombreux signes, y compris en Israël même, montrent que la solidité pourrait commencer à vaciller.
Note(s) :
[1] Publié par l’appareil dans une note de février 2021, et proposé pour la première fois au monde par Xi Jinping au forum de Boao en avril 2022, le concept décrit une architecture mondiale de sécurité pour tous ou « indivisible » [安全不可分割].
Prenant le contrepied de l’approche américaine et occidentale considérée par Pékin comme « agressivement » construite sur « l’insécurité des autres », le concept que les critiques décrivent comme le moyen d’étendre l’influence globale de la Chine en défiant Washington, s’articule à cinq principes :
1) Le respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de tous les pays ;
2) Le respect du but et les principes de la Charte des Nations Unies (*) ;
3) La prise en compte des préoccupations de sécurité de tous les pays ;
4) Le principe de la résolution par le dialogue des différends entre les pays et
5) Le maintien de la sécurité dans les « domaines traditionnels et non traditionnels - 传统领域和非传统领域 - », dont les contours sont flous, mais semblent faire référence au respect des pays qui, du fait de leur histoire et de leur culture, ne considèrent pas que les valeurs promues par les démocraties sont « universelles ».
(*) Préserver les générations futures du fléau de la guerre qui, deux fois en l’espace d’une vie humaine, a infligé à l’humanité d’indicibles souffrances ;
Proclamer à nouveau la foi dans les droits fondamentaux de l’homme, dans la dignité et la valeur de la personne humaine, dans l’égalité de droits des hommes et des femmes, ainsi que des nations, grandes et petites ;
Créer les conditions nécessaires au maintien de la justice et du respect des obligations nées des traités et autres sources du droit international ;
Favoriser le progrès social et instaurer de meilleures conditions de vie dans une liberté plus grande.
[2] Le 24 avril, le journal Libération notait qu’avec 32 morts, 23 otages et une vingtaine de blessés graves, la Thaïlande était la « nation étrangère » la plus touchée par le massacre du 7 octobre. Les chiffres ont mis en lumière la présence importante de travailleurs migrants venant de l’ancien Royaume du Siam.
Aujourd’hui, ils sont plus de 30 000 à travailler dans le pays, recrutés pour remplacer les Palestiniens dont les opportunités de travail en Israël ont été réduites à la suite de la première Intifada (fin des années 80, début des années 90).
Le gouvernement israélien évoque pour sa part le chiffre de 54 otages thaïlandais, tandis que Bangkok parle de dizaines de ressortissants « impossibles à contacter en situation de travail illégal ».
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