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L’obsession des jeux d’argent et les proverbes chinois
Sur le thème de la nervosité de Pékin aux prises avec la lèpre des jeux d’argent sur sa frontière avec le Myanmar décrite par l’article de Jean-Paul Yacine du 9 janvier (lire : Au Myanmar le pragmatisme de Pékin aux prises avec le chaos d’une guerre civile), le 22 décembre dernier, l’Administration Nationale de la presse et des publications 国家新闻出版署 avait sollicité l’avis du public sur un projet visant à réguler les jeux en ligne.
Avec ses 64 articles, le document intitulé « Projet de mesures pour la gestion des jeux en ligne 网络游戏管理办法草 » adressé au public « pour commentaires 求意见 », le document traitait des conditions d’autorisation, de la nature et de la gestion des contenus, de la protection des mineurs et des limites de la publicité à leur sujet.
Le but : mettre fin aux méthodes prédatrices de racolage en ligne favorisant l’addiction telles que les avances financières distribuées par les plateformes aux joueurs pour acheter les « munitions » des jeux de combat ou les récompenses (消费 Xiaofei ou 打赏 da shang) accordées aux joueurs compulsifs en fonction de leur assiduité.
Récemment, Andrew Methven s’est intéressé aux réactions soulevées par l’enquête et à ses conséquences sur le secteur des jeux. Après une longue période de silence, un responsable d’un jeu vidéo en ligne a répondu « Difficile pour moi de le dire. 我不好讲. Mieux vaudrait s’intéresser directement à la réaction du marché. 你直接看市场反馈吧 »
Régulation et effondrement du marché des jeux.
Le marché a réagi le jour même sans qu’on le lui demande, par réflexe grégaire, échaudé par les récentes campagnes de mises aux normes de l’appareil dans les secteurs du numérique et du tutorat.
Dans l’après-midi du 22 décembre, les actions des sociétés de jeux, dont Tencent, Xindong et China Mobile Games, ont toutes chuté de plus de 10%. NetEase a le plus souffert avec une baisse de plus de 20%. En 24 heures, pour les seuls titres de Tencent 腾讯 et NetEase 网易, le recul a ressemblé à un « krach » de grande ampleur : 80 milliards de dollars en valeur marchande ont été effacés.
Réflexe populaire, la superstition s’en est mêlée jetant l’opprobre sur la date de l’enquête coïncidant avec le solstice d’hiver 冬至 – Dongzhi -.
La fête traditionnelle du calendrier lunaire 陰曆 Yin Li, qui réunit les familles pour déguster des 汤圆 Tangyuan, boulettes de riz gluant et des raviolis 饺子 Jiaozi, est aussi le jour le plus court de l’année. « L’hiver arrive 冬天来了 », s’exclamèrent avec humour certains commentaires qui constataient le recul brutal en bourse de toutes les valeurs des jeux en ligne.
En réalité, chacun savait que la panique boursière n’avait rien à voir avec la marche des saisons, mais tout avec les termes même de l’enquête laissant présager l’interdiction des « incitations addictives 成瘾的诱因 » à l’origine des profits « boules de neige » du secteur. Ce n’était pas la première alerte.
Une insistance régulatrice.
Il y a trois ans, les investisseurs, les plateformes et le marché des jeux en ligne avaient déjà été visés par un coup de semonce public du gouvernement. En août 2021, le « Quotidien de l’information économique », 经济参考报 contrôlé par Chine Nouvelle avait publié un article intitulé « L’industrie de l’opium spirituel 精神鸦片产业 génère désormais des centaines de milliards - 现在价值数千亿 - »
La comparaison de l’industrie des jeux à un « opium spirituel » résonne dans la mémoire collective comme la douloureuse réminiscence du « siècle des humiliations », quand le Royaume Uni et quelques-uns de ses alliés avaient, par deux « guerres de l’opium » - 1839-1942 (Londres seul) et 1856-1860 (avec la France et les États-Unis), infligé à la Chine, sous prétexte de libre commerce, le plus vaste trafic de drogue de tous les temps.
Déjà à cette époque, l’article avait eu un impact direct sur le cours de nombreuses actions liées au jeu. Parlant de la sensibilité réactive et grégaire du marché un commentateur avait décrit l’industrie du jeu comme « un oiseau effrayé par le bruit de l’arc - 惊弓之鸟 – jinggong zhi niao. »
L’expression à quatre caractères, extrait de la compilation historique de Liu Xiang 刘向 (77 à 6 av-JC.) des Han Occidentaux 西 汉 (25 à 220 ap-JC) évoque l’état d’esprit d’intrigues et de coups bas de l’époque des Royaumes Combattants 战国 (Vers 476 av-JC à 221 av-JC). Dans le langage courant, elle est devenue une métaphore pour décrire les caractères pusillanimes effrayés par le moindre mouvement.
En 2023, les réactions du secteur furent d’autant plus inquiètes qu’en 2021, l’article dénonçant les « méga-profits » de l’industrie des jeux s’inscrivait dans la campagne politique de mise en ordre déclenchée par Xi Jinping contre l’exubérance financière des grands groupes chinois du numérique (Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi) (lire : Une reprise en main politique plus qu’une réforme économique).
La campagne touchait aussi au cœur de la culture familiale confucéenne de promotion de l’étude en visant l’industrie du tutorat dont le succès se nourrit de l’attention portée par les familles à la réussite scolaire de leur enfant unique. Lire : Mise aux normes des écoles privées. Une page se tourne.
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Malaise et mauvaise foi des parieurs.
Le 22 décembre dernier, le souvenir de l’impact dévastateur sur l’industrie du tutorat était encore vivace dans l’esprit des investisseurs qui anticipèrent des effets identiques sur les plateformes des jeux en ligne.
Certains internautes, plutôt de mauvaise foi, blâmèrent la férocité intempestive et à contretemps de l’exécutif qui, disaient-il, compromettaient la reprise économique après la crise pandémique. « Pourquoi cette impatience 就这么急不可耐 ? » (…) « N’était-il pas possible d’attendre quelques années 晚几年搞不行么 ? ».
Selon quelques-uns qui ne voyaient pas la vertu d’une mise aux normes des jeux d’argent mais surtout son effet économique indésirable [La précipitation] dont ils disaient qu’elle était « complètement à contre-courant de l’esprit de la conférence centrale économique 完全与中央经济工作会议精神, montrait 说明 qu’aux yeux de ces ministères 这些部委眼里, il n’y avait pas de [préoccupation] économique 根本没有经济. Autrement dit [Était-ce bien le moment de produire] cet « effet glacial 寒蝉效应 sur le marché ? »
Pour d’autres, tout aussi de mauvaise foi, « la nouvelle 新闻 [d’une mise aux normes] choquait 震动 non seulement les professionnels des jeux 游戏产业人员 qui espéraient 盼望 que le secteur reprenne du poil de la bête 产业回暖 (Littéralement se réchauffe) après la pandémie 疫情后, mais tout autant ceux qui, d’habitude, critiquent 批判 les incitations addictives 氪金 [1] des plateformes de jeux », mais en même temps craignaient l’effet indésirable de la régulation sur l’économie.
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Une autre série de commentaires constatant la sérénité des professionnels était moins alarmiste. Le secteur qui avait profité des confinements de la pandémie se portait bien et ceux qui paniquent n’avaient que peu d’arguments.
Ils ajoutaient « qu’hormis quelques dispositions détaillées du chapitre trois 除了第三章中 qui méritent d’être discutées, 值得商榷, l’ensemble des mesures de gestion des jeux en ligne prévues par le projet n’envoyaient pas trop de signaux négatifs “坏的信号 ”au secteur. »
Pour eux, la vérité était que la panique avait été créée par le pouvoir qui renforçait sa mainmise sur une industrie déjà amplement sous contrôle. En somme une volonté politique d’interférer 管- guan - dont le sens « administrer 管理 guanli » peut aussi signifier « se mêler de » dans « Ni guan shenme ? – 你管什么 - De quoi te mêles tu ?
La panique n’avait rien avoir avec l’industrie du jeu. En réalité, elle était créée par la conjonction de la double intention, à la fois de régulation et de contrôle politique. Comme dit le proverbe « quand le sommeil rencontre un oreiller » : « 瞌睡碰到了枕头 Keshui peng dao le zhentou » (…) « Les uns veulent étendre leur pouvoir 想扩权 quand d’autres [au prétexte de gestion] en fournissent les raisons 另一个送来了扩权的理由 »
A quelque chose malheur est bon.
Enfin, le dernier type de commentaires s’exerçant à l’optimisme rejoignait une sagesse universelle. « A quelque chose malheur est bon », dit notre proverbe. La secousse infligée à l’industrie des jeux en ligne pouvait avoir le bon côté de réguler par la morale l’appât du gain des plateformes de jeux et en même temps de tempérer le goût atavique des Chinois pour les jeux d’argent.
La première partie du proverbe qui tempère le sentiment du malheur ou des déboires en cherchant leurs conséquences positives est connue : « 塞翁失马, - sai wong shi ma - le vieux Wong a perdu son cheval » ; sa deuxième partie l’est moins : 焉知非福 – yan zhi fei fu. Introduite par le caractère « Yan - 焉 - » qui signifie « comment », elle énonce les termes d’une contradiction.
On retrouve Yan - 焉 dans « 不入虎穴,焉得虎子- Bu ru huxue, yan de hu zi. « Comment attraper les petits du tigre sans entrer dans sa tanière ? ». S’agissant du « Vieux Wong » , la deuxième partie du proverbe interroge : « Comment 焉 – yan - savoir 知 – zhi - si la perte du cheval 失马 n’est pas un bonheur 非福. ? ».
L’histoire à plusieurs péripéties qui date de la période des royaumes combattants est racontée dans le Huainan Zi (淮南子), recueil de textes anciens rassemblant les débats de la cour du « Prince Huainan » vers 140 av-JC.
Ses réflexions où se confrontent les idées taoïstes, confucéennes et légistes spéculaient sur la meilleure manière de parvenir à l’harmonie socio-politique et concluaient toutes à l’importance primordiale de la sagesse du souverain. Au passage, ces débats aujourd’hui éteints par le durcissement normatif de l’appareil, existaient encore en 2016. François Danjou les avaient évoqués en citant Yu Keping (lire : Quelle démocratie chinoise ?).
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Pour mémoire, l’histoire du « Vieux Sai », version chinoise de notre « À quelque chose malheur est bon ».
Il était une fois, dans un village à la frontière nord de la Chine, Sai Wong un vieil homme ayant le don de divination. Un jour, son cheval s’est enfui et ses voisins vinrent lui présenter leur sympathie attristée. « Qui sait vraiment si c’est de la malchance ? », avait interrogé Sai Wong.
Quelques semaines plus tard, le cheval revint accompagné de plusieurs chevaux sauvages. Les voisins s’en réjouirent et le félicitèrent : « Qui sait vraiment si c’est une bonne fortune ? » demanda Sai Wong.
Le lendemain, le fils de Sai Wong qui était monté sur l’un des chevaux sauvages fut désarçonné et se cassa la jambe. Encore une fois, les voisins vinrent exprimer leur compassion. Une fois encore Sai Wong exprima son scepticisme « Qui sait vraiment si c’est de la malchance ? ».
Peu de temps après, la frontière nord fut envahie et de nombreux soldats moururent. Des agents de conscription vinrent enrôler les jeunes hommes du village dans l’armée. Comme le fils de Sai Wong s’était cassé la jambe, il fut exempté. Les voisins le congratulèrent pour sa bonne fortune. « Qui sait vraiment ? » insista encore le Vieux Sai.
Vingt siècles plus tard, la sagesse de Jean de la Fontaine, qui n’avait pas lu le Huainan Zi disait la même chose : « Quand le malheur ne serait bon ; Qu’à mettre un sot à la raison, Toujours serait-ce à juste cause ; Qu’on le dit bon à quelque chose. » (Jean de La Fontaine, 1668-1694 « Le mulet se ventant de sa généalogie » Fables.)
Note(s) :
[1] 氪金 : Kejin : Mot à mot « Crypton en Or ». Expression populaire imagée spéculant sur la rareté du gaz « Crypton 氪 », pour évoquer une illusion ou un marché de dupes.
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