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›› Taiwan

Drame de la pêche et querelles de souveraineté au large de Jinmen

Image d’archive d’un garde-côte chinois.


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Depuis plusieurs semaines les tensions entre Pékin et Taipei s’échauffent autour du thème explosif de l’intrusion dans les eaux territoriales.

Les incidents graves ponctués par la mort de deux pécheurs chinois et la séquestration par les garde-côtes chinois d’un chalutier taïwanais, ne se déroulent pas à proximité des côtes de l’Île elle-même, mais dans la zone sensible de Jinmen (lire : A l’ombre de Pékin, un « Double Dix » à l’esprit de résistance.

Également désignée dans la transcription Wade Giles par Kinmen ou Quemoy - Kim-mui - dans le dialecte de Zhangzhou (Fujian), Jinmen (金門- la porte d’or -) est un comté d’une douzaine d’îles taïwanaises de 150 km2 peuplées de 140 000 habitants, dont 50% n’y résident pas toute l’année.

Situé à 190 km de la grande Île de Formose, le petit archipel se trouve à seulement 10 km à l’est de Xiamen dans le Fujian, une ville dont Xi Jinping avait été le vice-maire en 1985, à l’âge de 32 ans, qu’à l’époque son ami He Lifeng actuel nº13 du BP lui avait fait découvrir (lire leurs biographies : Membres du 20e Bureau politique.).

Dans la longue histoire des relations dans le Détroit, Jinmen a souvent joué le rôle clé, d’être une marque de la souveraineté de Taïwan « dans la gueule du Dragon ».

Cette situation insolite explique l’attention jalouse que lui portent les autorités à Taipei. Très tôt dans l’histoire, sa position stratégique insérée dans le littoral du Continent en a fait un des plus éclatants symbole de la rébellion des Chinois Han contre l’occupation du Continent par les Mandchous.

Jinmen, une histoire rebelle.

Après la chute des Ming subjugués en 1644 par les cavaliers Jürchen 女真 Nüzhen (ancêtres de la steppe, en ligne directe des Mandchou), le flot de migrants vers Jinmen s’est accéléré.

Parmi eux se trouvait Zheng Chengong 鄭成功, qui porte le nom de guerre Koxinga (transcription de 國姓爺- Guoxingye - grand-père de la Nation en dialecte Hokkien ou 閩南 話 Minanhua). Lauréat des examens impériaux, ce fils d’un marin et marchand du Fujian et d’une mère japonaise, il avait pris la tête d’une rébellion contre le pouvoir Mandchou.

Vaincu au sud de Shanghai, obligé de fuir la répression, il s’est d’abord réfugié à Jinmen en 1651 pour en faire une base de reconquête du Continent, avant de s’exiler à Taïwan où, après avoir infligé une défaite aux Hollandais, il fonda le royaume de Tuning 東寧國 - Dong Ning Guo -.

Célébré de chaque côté du Détroit comme un héro national, Koxinga est décédé de la malaria à Taïwan en 1662, tout juste une année avant que la nouvelle dynastie Mandchou (Qing 清) ait intégré le petit archipel de Jinmen au territoire de l’Empire.

En 1928, dix-sept ans après la chute des Qing, l’administration de Tchang Kai-chek à la tête de la République de Chine, plaça l’Île directement sous le contrôle de la province du Fujian. En 1949, des éléments de l’armée du Généralissimo, partout ailleurs en retraite, résistèrent victorieusement à une attaque de l’armée de libération de Mao et l’empêchèrent d’utiliser l’Île comme base de conquête de Taïwan.

Après l’échec en 1950 d’une nouvelle tentative de conquête de l’Île interrompue par la guerre de Corée qui obligea Mao à engager massivement l’APL sur la frontière du Yalu avec la Corée du Nord, l’Île, toujours taïwanaise épaulée par Washington, soudain conscient de l’importance stratégique du Détroit, résista victorieusement à deux violentes campagnes de harcèlements d’artillerie (1954-1955 et 1958) [1].

Un chalutier et son équipage en otage.

Le 2 juillet dernier au soir, près de Jinmen, deux garde-côtes chinois se sont emparés du chalutier taïwanais « Tachinman 88 » dont les cinq membres d’équipage ont été arrêtés.

Selon les informations taïwanaises, l’arraisonnement a eu lieu sur un mode agressif, proche de la manière dont s’est déroulé l’incident du 20 juin dernier, à l’extrémité sud-est des Spratleys (lire : Dangereuse escalade en mer de Chine du sud.

Signalant un durcissement des modes d’action des garde-côtes chinois dans ses missions d’affirmation de souveraineté, la marine taïwanaise a détaillé l’incident :

« Des officiers des garde-côtes chinois sont montés à bord du bateau de pêche puis l’ont escorté jusqu’à un port chinois de Weitou » [NDLR : 7 nautiques au nord de Jinmen]. Signalant une prudence face au risque d’engrenage, la mise au point ajoutait que les garde-côtes taïwanais qui s’étaient portés au secours du chalutier, ont choisi de se retirer pour éviter une escalade.

Le 3 juillet, la partie chinoise confirmait avoir arrêté le bateau taïwanais qui, dit-elle, était « soupçonné de pêche illégale dans les eaux au large de Quanzhou » [NDLR : situé à 29 nautiques au nord de Jinmen et à 40 nautiques au nord de Xiamen].

Le même jour, Liu Dejun porte-parole des garde-côtes chinois accusait les Taïwanais d’avoir violé le moratoire sur la pêche estivale dans une zone interdite et d’avoir utilisé des chaluts aux mailles beaucoup plus petites que celles exigées par les normes chinoises, « nuisant ainsi aux ressources halieutiques marines et à l’environnement écologique ».

Toujours le 3 juillet, Hsieh Ching-chin, Directeur général adjoint des garde-côtes taïwanais reconnaissait que le Tachinman 88 avait été arraisonné pour avoir enfreint une interdiction annuelle de pêche estivale. Mais après avoir précisé que la mesure ne datait que du mois de mai, il exigea la libération immédiate du bateau et de son équipage.

L’incident suivait un épisode plus grave datant de la mi-février.

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Il y a cinq mois, une péripétie mortelle.

Le 14 février des membres des garde-côtes taïwanais près d’un bateau rapide de pêcheurs chinois renversé pendant une course poursuite. Alors que Pékin accusait les Taiwanais d’avoir volontairement heurté le fugitif, provoquant la mort de deux pêcheurs chinois, les garde-côtes taïwanais affirment avoir agi de manière mesurée et en toute sécurité pour faire respecter les zones de pêche de Jinmen (photo garde-côtes taiwanais).


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Alors que Pékin multipliait les patrouilles de ses garde-côtes autour des îles de Jinmen et Matsu, deux pécheurs chinois ont perdu la vie lors d’une course poursuite par les garde-côtes taïwanais qui les accusaient d’intrusion dans les eaux taïwanaises.

Le drame s’est produit le 14 février à un nautique au nord de Jinmen.

Les deux Chinois se sont noyés quand leur bateau qui tentait d’échapper aux garde-côtes taïwanais, s’est renversé. Alors que deux autres membres d’équipage ont survécu, les deux sont décédés à l’hôpital de Jinmen où ils avaient été transportés par les garde-côtes taïwanais.

Le 15 février, parlant à la presse, Kuan Bi-ling, le ministre taïwanais des affaires maritimes, a exprimé ses regrets. Mais il a maintenu que ses agents avaient agi conformément à la loi, alors que la partie chinoise accusait les garde-côtes taïwanais d’avoir volontairement percuté le chalutier chinois.

Enfin, le même jour un communiqué des garde-côtes taïwanais déclarait que « le navire chinois accidenté opérait illégalement de manière anonyme, sans aucun certificat d’enregistrement portuaire ».

L’épisode malheureux fut l’occasion d’un échange de messages acerbes entre les garde-côtes taïwanais et le Bureau des Affaires taïwanaises à Pékin qui replaça l’accident dans le cadre plus large de la relation tendue entre Pékin et les autorités du Min Jin Dang au pouvoir à Taipei.

A Pékin, après avoir exhorté les Taïwanais à faire la lumière sur l’accident, Madame Zhu Fenglian, la porte-parole du bureau des Affaires taïwanaises, accusait l’administration de Lai Qing De « d’utiliser divers prétextes pour saisir de force les bateaux de pêche chinois, tandis que les méthodes violentes employées mettaient en danger la vie des pêcheurs. »

Au passage, elle rappela que « les habitants deux côtés du Détroit étaient les membres d’une même famille et que la partie chinoise faisait beaucoup pour faciliter le travail des pêcheurs qu’ils soient du Continent ou de Taïwan. ».

Tout en regrettant que l’équipage chinois ait refusé de coopérer, les déclarations taïwanaises se limitèrent strictement aux faits ayant entouré l’accident : « Récemment, à l’occasion du Nouvel An lunaire de nombreux bateaux de pêche chinois ont pénétré dans nos eaux réglementées ou interdites pour pêcher des poissons de grande valeur. »

La succession des incidents dont le premier s’est soldé par des morts chinois à vue directe du Continent, près de Jinmen, très fragile symbole taïwanais de la résistance à la Chine à quelques encablures des côtes chinoises, est d’abord le signe que Taïwan et Pékin qui se sont eux-mêmes empêchés de surenchères autres que verbales, n’ont, pour l’heure, pas l’intention de se laisser aller à un affrontement militaire direct.

En même temps, le foisonnement des garde-côtes chinois dont la densité a augmenté depuis l’arrivée au pouvoir de Lai Qing De et la situation même des iles enchâssées dans les méandres côtiers du Continent dont les abords sont jalousement surveillés par les souverainistes taïwanais créent une alchimie explosive.

Sa nature détonante est encore aggravée par l’arrière-plan des campagnes de pêche où les chalutiers des deux côtés se disputent les bancs de « courbines jaunes » ou « poisson maigre », appréciés des deux cotés du Détroit pour leur chair ferme riche en protéines et pauvre en glucides dont le prix double au moment des fêtes.

Jinmen, un territoire taïwanais, à l’esprit de compromis.

Depuis les premières élections des années quatre-vingt-dix, à Jinmen où le souvenir des violents bombardements des années cinquante n’a pas disparu, la pensée politique en première ligne de la controverse taïwanaise coagule, sans surprise, un bastion électoral du KMT et des partis associés de la « coalition bleue » qui reconnaissent le consensus « d’Une Seule Chine  ».

Cette sensibilité politique reflète l’esprit de compromis de la population dont la défiance à l’égard du Parti communiste chinois est tempérée par la proximité directe du Territoire où le raidissement martial de l’époque Tchang Kai-chek a peu à peu été remplacé par le projet de faire de Jinmen une destination touristique à l’usage des Taïwanais comme des Continentaux.

Dans cette ambiance nouvelle, à Jinmen, dont les responsables veulent changer l’image pour en faire un espace récréatif destiné aux deux rives, les seules installations militaires d’envergure restées en place, au milieu de la survivance des haut-parleurs géants de la propagande taïwanaise, reliquat insolite de la guerre froide, et du récent et discret déploiement des forces spéciales américaines, témoins de la persistance d’une menace, sont des stations de détection radar fixes capables de suivre les trajectoires de missiles et les raids aériens de l’APL.

Dernièrement, l’installation de radars mobiles « Bee-Eye » à balayage électronique construits à Taïwan et montés sur des véhicules tactiques, permet de suivre les intrusions à basse altitude des drones et des avions de combat de l’APL.

En 2024, le paysage politique de l’Ile s’est modifié.

Alors que l’implantation du Min Jin Dang reste faible, régulièrement fustigé par la député Chen Yu-jen 陳 玉 珍 du KMT réélue pour un deuxième mandat au Yuan législatif quand, dans l’Île, Hou You-yi (侯友宜), le candidat du KMT à la présidence a recueilli 60,40% des suffrages, le représentant de Ko Wen-je, 柯文哲 fondateur TPP, le Parti du Peuple Taïwanais, a réussi à séduire 28.58% des électeurs qu’il a détournés de leur allégeance historique au KMT en leur expliquant qu’il était le seul à s’intéresser aux affaires locales.

Le fait remarquable est que le succès du candidat de Ko n’a pas été gêné par son projet controversé de construire un pont vers le Continent reliant Jinmen à Xiamen. Au contraire, son argumentaire mettait en avant le fort potentiel économique du projet et ses avantages à venir qui permettront aux habitants de l’île de bénéficier des soins médicaux du Continent.

Durant la campagne présidentielle, mettant au défi Hou Yu-yi et Lai Qing De de donner leur avis sur son projet de pont, il a même développé l’idée en phase avec le discours de Xi Jinping datant de 2019, selon laquelle la création des « Quatre nouveaux liens directs - 新四通 - » entre le Fujian et Taïwan (Liens d’infrastructures reliant Jinmen et Matsu au Continent ; liens d’approvisionnement en eau, d’ électricité, et de gaz) améliorerait la sécurité des habitants de l’Île.

Zones de pêche taïwanaises et eaux territoriales chinoises.

Mais au milieu de l’esprit de compromis, le drame de la mort des deux pêcheurs chinois noyés alors qu’ils fuyaient des garde-côtes taïwanais, suivi, cinq mois plus tard, des représailles chinoises ayant pris en otage les pêcheurs taïwanais, constitue un enchaînement néfaste.

Alors que Pékin se donne le beau rôle en expliquant qu’aucune restriction n’est imposée aux pêcheurs taïwanais considérés comme des « compatriotes chinois », à Taipei on dénonce l’invasion des chalutiers du Continent autour de Jinmen.

Selon l’Administration taïwanaise des garde-côtes, au cours des huit dernières années, plus de 9 100 bateaux de pêche du continent ont été expulsés pour avoir volé du sable et franchi les limites des zones de pêche. Plus de 80 chalutiers ont été confisqués.

Mais en Chine, où on ne reconnait pas les zones de pêche dédiées, la rigueur des garde-côtes taïwanais passe mal et induit des réactions émotionnelles dont les Taïwanais viennent de faire les frais.

Pour expliquer la capture du « Dajinman 88 » et de son équipage, à l’évidence des représailles après le décès des deux pêcheurs en février dernier, à Pékin, la porte-parole du Bureau des Affaires taïwanaises n’hésite pas à contredire son principe de liberté de pêche, expliquant que les chalutiers taïwanais opéraient dans « une zone interdite par un moratoire ».

Sur le fond, alors que Taipei réclame la libération de l’équipage, la multiplication des incidents avec les chalutiers chinois est directement liée à la proximité des îles taïwanaises avec le Continent dont les eaux territoriales englobent Jinmen et Matsu, ainsi que les zones de pêche définies par les Taïwanais.

Mise à jour le 14 août 2024.

A la fin juillet, après des mois de négociations, Taipei et Pékin sont parvenus à un accord après la mort des deux pêcheurs chinois en février 2024.

Le 30 juillet, Chang Chung-lung, commandant des garde-côtes taïwanais a présenté ses condoléances et ses excuses aux familles des victimes chinoises « pour les souffrances qu’elles ont endurées ».

Prenant soin de souligner que l’enquête sur les causes et les responsabilités des décès n’était pas terminée, le Bureau des Affaires continentales a annoncé que les dépouilles des victimes seraient rapatriées et qu’une compensation serait versée aux familles par des donateurs privés.

Mais à la rédaction de cette mise à jour aucune des deux parties n’avait communiqué sur la situation du chalutier taïwanais « Tachinman 88  » et de ses cinq membres d’ équipage toujours séquestrés par les garde-côtes chinois à Weitou, port chinois situé à 7 nautiques au nord de Jinmen.

Note(s) :

[1Après 1958, l’implication de Washington dans la défense de Jinmen n’allait plus de soi. Si les plus va-t’en guerre suggéraient une frappe nucléaire contre le Continent, tandis que Nixon voyait l’Ile comme une « bastion avancé de la démocratie et de la liberté face au communisme », les démocrates, à la suite de J.F. Kennedy, jugeaient que l’Ile qui n’était stratégiquement pas défendable, n’était pas essentielle dans la défense de Taiwan.

Mais ces jugements empreints de réalisme tactique ignoraient la part symbolique et émotionnelle contenue dans le maintien de Jinmen sous contrôle taïwanais.

On ne peut pas non plus exclure qu’à Pékin, l’existence de ce territoire à proximité du Continent pourrait être le symbole concret du concept « d’une seule chine », abritant une population fortement influencée par la proximité avec la Chine et moins radicalement opposée à la réunification.

 

 

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