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›› Economie

Ralentissement et repliement, angoisse financière et morosité de l’opinion au milieu des tensions internationales

Traduit en Occident par le concept “d’involution” à l’origine, terme de psychiatrie désignant un repliement pathologique sur soi et en même temps de médicine biologique évoquant une évolution régressive des tissus, 内卷 désigne aujourd’hui en Chine un désenchantement blasé prenant le contrepied du positivisme compétitif de l’appareil.

Récemment il est apparu dans les réseaux sociaux pour fustiger la compétition féroce, tirant les prix vers le bas 内卷 价格, à l’origine de nombreuses faillites de PME.

L’image est tirée de « What’s on WeiBo 微博 » remarquable plateforme de suivi des réseaux sociaux chinois créée en 2013, par Manya Koetse. De nationalité hollandaise, chercheuse sinologue et polyglotte vivant aujourd’hui à Amsterdam, elle a passé une partie de ses études secondaires au Japon, avant de déménager à Pékin en 2008. Examinant l’évolution des réseaux sociaux depuis dix ans, elle constate à la foi une polarisation nationaliste et le poids grandissant de la censure politique.


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L’état de l’économie chinoise est en ce moment l’objet d’informations discordantes.

L’Indice PMI de « S&P Global » publié par le magazine Caixin était évalué à 51,8 en juin, au-dessus des prévisions des experts et en amélioration continue depuis six mois, alors que la mesure chinoise du Bureau National des Statistiques (BNS) était moins optimiste.

Sans changement depuis le mois de mai, le PMI du BNS était de 49,5 en juin, signifiant toujours une contraction du système productif. L’écart, disent les spécialistes, tient à la différence des domaines couverts par les deux analyses.

Quand S&P publié par Caixin s’intéresse à l’export, le BNS calcule l’état de la production industrielle des secteurs traditionnels de l’acier, du ciment et de la chimie, plus vulnérables à la fluctuation des investissements.

La discordance des mesures reflète la situation du pays où l’indice de confiance des consommateurs en chute libre stagne au plus bas, passé de l’indice 121 en janvier 2022 à 88 en avril 2024. En même temps, la croissance de la production industrielle était en mai 2024, également au niveau le plus médiocre depuis juillet 2023, à seulement +0,3 %.

Dans ce domaine des performances de l’appareil productif, le contexte général est que la reprise reste instable avec une croissance fluctuante de +1,16% en janvier 2024, mais seulement de +0,56 le mois suivant et même négative en mars 2024 à moins 0,08 %, avant de reprendre à +0,97 % en avril 2024, pour retomber à nouveau à seulement +0,30 % en mai et juin.

Le rythme de croissance des exports, point fort toujours positif, est également hésitant. En mai dernier, après une période de fort recul de juin à octobre 2023, suivie d’une expansion moyenne de +4% de novembre 2023 à février 2024, en mai 2024, la croissance par rapport à mai 2023 était de +7,6%, après un nouveau « trou d’air » négatif à moins 7,4% en mars.

Mais globalement, les indicateurs résolument positifs depuis 2003, avec cependant des forts reculs en 2011 et 2018, sont ceux de l’excédent commercial à +386 Mds de $ en 2023, après un pic à +577 Mds de $ en 2022. Encore cet atout est-il aujourd’hui l’objet d’une inquiétude directement liée à la hausse des taxes infligées aux exportations chinoises aux États-Unis et en Europe.

Guerre des taxes et contre-offensive chinoise.

Dans la guerre commerciale en cours avec Bruxelles qui, depuis le 5 juillet, envisage de taxer les VE chinois à 48%, Pékin a, le même jour, annoncé une riposte. Parmi les cibles visées, plusieurs marques de spiritueux français, comme Pernod Ricard, Remy Martin Jas Hennessy & Co qui protestent en expliquant que leurs produits sont vendus en Chine en deçà du prix du marché.

Selon le Global Times, Pékin viserait aussi la viande de porc et les produits laitiers. De toute évidence, les menaces de représailles tentent de décourager la détermination douanière anti-dumping de la France et de l’Espagne exportateurs de produits agricoles et d’alcool, alors que les industriels allemands font pression sur Bruxelles pour éviter une guerre de taxes.

La menace de frapper aussi l’industrie automobile à essence ne fera que conforter les Allemands dans l’idée que la guerre commerciale avec la Chine est une manœuvre imprudente.

A Bruxelles, une autre investigation en cours concerne l’invasion du marché européen par des micro-processeurs chinois de la génération précédente, de moindre finesse, moyen de contourner l’embargo et que nombre de secteurs européens de l’aérospatiale, de l’automobile, des technologies de la santé et de l’énergie, continuent sans le dire à importer de Chine.

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Le spectre d’une crise financière.

Pudong, le cœur financier de la Chine vu du BUND. Pan Gong Sheng, gouverneur de la Banque de Chine craignant un accident financier de grande ampleur fait acheter des obligations d’État en masse pour les revendre aussitôt afin de calmer la frénésie des épargnants.


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Depuis quelques semaines, Pékin, clairement sur la défensive commerciale, a un nouveau souci qui touche à la stabilité de son système financier. Les épargnants qui se détournent de l’immobilier pas encore sorti du marasme, achètent en masse les obligations d’État, dont le prix monte en flèche, tandis que leur rendement plonge à des niveaux historiquement bas.

Le 1er juillet, la rémunération des obligations à 10 ans, référence pour une large gamme de taux d’intérêt, était tombée à 2,18%, le taux le plus bas depuis 2002. Les rendements à 20 et 30 ans oscillaient également autour de leurs minima historiques.

En théorie, la baisse du coût de l’emprunt devrait être une bonne nouvelle dans une économie qui peine à se remettre d’un krach immobilier, d’une consommation atone et d’une faible confiance des entreprises.

Mais la brusque envolée du prix des obligations a commencé à susciter des rumeurs sur le possible éclatement d’une bulle et déclenché une vive anxiété parmi les décideurs politiques chinois, qui craignent une crise similaire à l’effondrement de la Silicon Valley Bank (SVB) en 2023 [1].

Avec en tête ce risque, la Banque populaire de Chine (PBOC) a depuis avril émis une dizaine de mises en garde contre le risque d’un « krach » obligataire ayant le potentiel de déstabiliser les marchés financiers et de faire dérailler la reprise encore hésitante de l’économie.

La crainte chinoise n’est pas vaine. On se souvient qu’en 2021 - 2022, dans le monde de la finance globale, les investisseurs obligataires avaient subi des pertes inédites de 20%.

L’angoisse des pouvoirs publics se lit dans la récente initiative sans précédent dans les annales de la finance chinoise de racheter les obligations en masse pour les revendre aussitôt dans le but d’en faire baisser le prix en mettant un terme à la frénésie, conséquence directe de la déstabilisation du marché immobilier, refuge traditionnel des épargnants.

Toute la machine politique est en alerte, depuis Xi Jinping à He Lifeng (lire l’article de J.P. Yacine de novembre 2023 : Dans l’urgence d’un branle-bas, He Lifeng prend la tête de la Commission Centrale des finances) en passant par Pan Gong Sheng 潘功胜, Gouverneur de la Banque de Chine depuis 2023.

A la fin juin, lors du forum financier de Shanghai, Pan qui fut Directeur de l’Administration du contrôle des changes de 2016 à 2023, et spécialiste de la politique monétaire chinoise déclarait : « À l’heure actuelle, nous devons prêter une attention particulière à l’asymétrie des échéances et aux risques de taux d’intérêt associés aux importantes détentions d’obligations à moyen et long terme par certaines entités non bancaires ».

Disant cela, il faisait allusion aux acteurs parallèles du système financier mal contrôlés par l’appareil que sont les compagnies d’assurance, les fonds d’investissement et les sociétés de « la finance grise. »

Morosité de l’opinion.

Au milieu de la contraction de l’économie, de la lassitude de l’opinion et des taxes sur ses VE, imposées par Brxelles, les performances de BYD à l’exportation sont un défi à l’Europe.


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En Chine, l’opinion publique reflète la tendance inquiète au repliement de l’appareil qui se lit dans les réseaux sociaux.

Cité par Andrew Methven dans sa synthèse du 6 juillet, l’une des expressions les plus fréquentes résonne comme un défi « 不出海, 就出局 – bu chu hai, jiu chu ju – Textuellement « Si on ne se projette pas à l’extérieur on risque d’être marginalisé. » En d’autres termes « Devenir global ou couler ».

Le doute s’est installé.

Il surgit après une période d’euphorie marquée par la création d’entreprises de hautes technologies soutenues par l’État et des transferts sensibles plus ou moins légaux venant des fleurons américains et occidentaux du secteur. Lire : Modernisation de l’industrie lourde, « Chine 2025 » et transferts de technologies.

La montée en gamme spectaculaire a été favorisée à la fois par la taille du marché chinois dont l’ampleur crée des normes profitant à l’industrie chinoise et par la capacité de l’appareil à concentrer de manière coordonnée les efforts industriels autour de l’objectif stratégique de rattrapage par la mise en cohérence nationale des outils d’approvisionnement, de fabrication et de commercialisation globale à prix réduits.

Depuis 2020, l’alchimie heureuse handicapée par le ralentissement économique chinois, se heurtant à une riposte occidentale, fonctionne moins bien.

En Europe, le dernier exemple en date des contrefeux a eu lieu en Allemagne.

Le 2 juillet, on apprenait que Berlin allait bloquer le projet de vente de la division des turbines à gaz de MAN Energy Solutions (stockage et transport de gaz et pétrole) filiale de Volkswagen au groupe chinois GHGT (GH Gas Turbine.) propriété du géant public de la construction navale CSIC (China Industry Shiping Corporation - 中国船舶工业集团公司), créé en 1979 et directement lié au Parti.

Comme à l’habitude, les protestations de l’appareil sont enfermées dans une contradiction. Alors que ses exportations par les groupes d’État subventionnés bénéficient d’un avantage comparatif de prix avec lesquels les groupes occidentaux ont du mal à lutter, Pékin dénonce une manipulation politique antichinoise des règles du marché.

Les autres expressions des réseaux sociaux témoignant d’un désenchantement blasé, d’une situation marquée par une féroce compétition sur les prix dont la tendance à la surenchère négative laisse sur le carreau de nombreux entrepreneurs poussés à la faillite, sont :

内卷 Nei Juan, “ Involution” ou repliement sur soi (lire : Chômage des jeunes, un explosif politique à court retard), dont la mentalité rejoint la tendance nihiliste des jeunes chinois devenus allergiques aux féroces compétitions consubstantielles au fonctionnement ultra concurrentiel de l’appareil (lire : Le très faible enthousiasme pour la « politique des trois enfants »).

Construit à partir de la même racine on trouve aussi 卷价格 Juan Jiage qui décrit la course mortifère des prix tirés vers le bas.

Les plus conscients des entrepreneurs estiment que la féroce tendance à jouer sur les prix comme seul avantage comparatif est une arme à double tranchant en train de se retourner contre les affaires chinoises elles-mêmes.

Zhu Gongshan 朱共山, PDG du groupe GCL de panneaux solaires récemment touché par les contrefeux, écrit avec une verve qui traduit son agacement « La contraction (ou la compétition) des prix est la norme sur le marché 卷是市场常态, mais nous ne pouvons pas perdre la face 但我们不能赢了面子, perdre notre pantalon, 输掉裤子, détruire l’industrie 把行业卷坏 ou nous contracter jusqu’au suicide 把自己卷死. »

Ainsi dressé, le bilan économique chinois est morose.

Par contraste, au moment même où l’OTAN réunie à Washington le 9 juillet, ciblait la Russie par la voix de Joe Biden au lendemain de plusieurs frappes russes meurtrières contre Kiev et plusieurs autres villes, l’inquiétude interne chinoise s’accompagnait d’une effervescence diplomatique autour de la mouvance contestant la prévalence occidentale portée par les BRICS et l’Organisation de Coopération de Shanghai [2].

En même temps, Narendra Modi fidèle à la tradition indienne du non-alignement, à cheval entre l’Occident et la Russie, était à Moscou le 9 juillet pour, comme un pèlerin de la paix, appeler Poutine à la mesure. Sa démarche de « faiseur de paix » était directement en concurrence avec celle de Xi Jinping.

Note(s) :

[1Le 10 mars 2023, Les autorités fédérales de régulation bancaire signèrent le décret de fermeture de la Silicon Valley Bank. C’était le plus important défaut bancaire depuis la crise de 2008.

Le point commun avec l’actuelle situation de la Chine est qu’avant le « crash » il y eut une ruée sur des emprunts à faible taux d’intérêt émis par la banque, dont le prix augmentait, poussé vers le haut par une frénésie d’achat, alors que le rendement restait faible.

Essentiellement dédiée au financement des start-up de hautes technologies, la SV Bank s’est en réalité écroulée par manque de liquidités au moment où une envolée de l’inflation avait poussé les riches déposants qui rencontraient des difficultés à obtenir des financements auprès des sources classiques du capital-risque, à puiser dans leurs fonds entreposés à la banque.

L’afflux soudain de la demande a logiquement mis en difficulté la Banque qui, ayant investi l’argent des déposants, n’avait pas suffisamment de fonds propres.

Pour se donner les moyens de répondre à ses clients, elle a commencé à remettre sur le marché à perte ses bons du trésor dont le rendement de 2% avant échéance était inférieur à l’inflation. Pour tenter de compenser ses pertes, la SV Bank a émis ses propres obligations sur le marché libre dont l’afflux fut à l’origine d’une inquiétude contagieuse.

Facteur d’aggravation des angoisses accompagnant la mise sur le marché des bons du trésor et le lancement en urgence par la banque de son propre emprunt, la situation particulière de la SVB, était que l’Assurance fédérale des dépôts bancaires de 250 000 $ ne couvrait pas l’ampleur des comptes des clients de la Silicon Valley enrichis par l’envolée des valeurs de la haute technologie.

Pour autant, la différence avec l’actuelle situation de la Chine est qu’en 2023, selon le FMI, le taux d’inflation annuel moyen se situait autour de +0,2% par rapport à l’année précédente. Les projections prévoient qu’il atteindra environ 1% en 2024.

[2La saga des événements d’importance cristallisant une opposition frontale entre l’Occident et l’alliance entre Xi Jinping - Vladimir Poutine est impressionnante. 5 juillet : sommet de l’OCS à Astana au Kazakhstan avec Xi Jinping et V. Poutine ; 8 juillet : frappe missiles massive de Moscou contre plusieurs villes et des hôpitaux d’Ukraine ayant provoqué plus de 40 morts dont des enfants ; 8 et 9 juillet : Narendra Modi à Moscou ; 9 Juillet : sommet des 32 membres de l’OTAN à Washington.

En même temps, l’expansion spectaculaire du groupe automobile chinois BYD, cible systématiquement les failles occidentales.

Après sa percée dans la Hongrie de Viktor Orban en litige avec l’UE (lire : Spectaculaires succès des véhicules BYD), il vient le 8 juillet de promettre la construction pour 2026 d’une usine de voitures d’Un milliard de $ et 5000 emplois au potentiel de 150 000 véhicules hybrides par an, au moment même où les taxes européennes contre les VE chinois ont été haussées à 37,6%, avec la menace de les porter à 48%

 

 

Excédent commercial record et freinage de la croissance

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