Your browser does not support JavaScript!

Repérer l'essentiel de l'information • Chercher le sens de l'événement • Comprendre l'évolution de la Chine

Cliquez ici pour générer le PDF de cet article :

Imprimer ou exporter en PDF

›› Chronique

Echanges scientifiques France-Chine : c’est pétole ! par Henri Clairin

Résumé  : La quinzième édition de la Commission mixte scientifique et technologique franco-chinoise (COMIX), qui s’est tenue en mars 2024, n’a pas tenu sa promesse d’une relance des échanges. Ainsi, le projet de CNC (Centre Neutralité Carbone), inauguré en grande pompe par la Ministre Colonna fin 2023, reste dans les limbes. Cette situation s’inscrit dans une tendance de fond : quand il s’agit des échanges scientifiques avec la Chine, l’ensemble des institutions publiques et scientifiques françaises fait profil bas.

Le cœur n’y est également plus du côté des communautés scientifiques qui, pour des raisons différentes, font montre d’une moindre appétence à collaborer. On attend de part et d’autre des jours meilleurs. Pour les chercheurs français, le filtrage de la coopération par les autorités de sécurité constitue une forme de censure, pourtant aisément contournable comme le montre l’exemple de la coopération bilatérale en matière de fusion nucléaire.

*

Un des signaux forts indiquant que le ton et le contenu de la coopération scientifique franco-chinoise tournaient le dos à l’empathie et à la bonne foi réciproques avaient eu lieu le 25 février 2019 lors de la 14e COMIX. Malgré la présence des ministres de la recherche des deux pays - Mme Frédérique Vidal et M. Wang Zhigang (photo) - la réunion a été une longue séance d’humiliation pour notre pays.

Tous les points de discussion proposés par la France avaient été évacués par l’appareil et, malgré la présence côté français, entre autres, de l’INSERM, du CNES, du CNRS, et de l’INRA, aucune institution scientifique chinoise ayant pignon sur rue - Universités de Pékin et Shanghai, Académie des sciences et Académie des sciences sociales - n’avait été associée à l’exercice, par la partie chinoise.

De toute évidence une page se tournait. Alors qu’autrefois la Chine, en plein élan de croissance, appelait de ses vœux une coopération dont elle percevait l’utilité directe, en 2019, elle nous indiquait sans nuance qu’elle n’avait désormais plus besoin d’un modeste pays comme la France pour asseoir ses ambitions.

À ce qu’il faut bien appeler une condescendance chinoise, s’ajoute la défiance française qui observe avec inquiétude la trajectoire stratégique de Pékin se rapprocher de la Russie et de l’Iran dont le 5e exercice militaire conjoint a débuté le 10 mars au large du port iranien de Chabahar.


*

On s’en souvient, il y a moins d’un an se tenait la quinzième édition de la Commission mixte scientifique et technologique franco-chinoise (COMIX). Dans mon article consacré à cette modeste réunion, j’expliquais que la COMIX n’avait aucune incidence sur la forme, le contenu et le volume des échanges scientifiques entre les deux pays.

L’édition de 2024 répondait en effet plus à la nécessité diplomatique de donner du relief à l’anniversaire des 60 ans des relations bilatérales qu’à un besoin sectoriel. Et puis les parties prenantes de la COMIX n’étaient ni les financeurs, ni les décideurs et encore moins les acteurs de la coopération scientifique eux-mêmes.

Douze mois plus tard, sans surprise, on cherche vainement les traductions opérationnelles de la COMIX. Aucune impulsion ou changement capable de relancer le volume ou l’intensité des échanges scientifiques n’est observable. Quant aux priorités disciplinaires [1], elles semblent oubliées.

Décidément très virtuel, le « Centre Neutralité Carbone » (CNC) lancé en grande pompe fin 2023 par la ministre Catherine Colonna (MEAE), et qui regroupe « 320 chercheurs, 100 doctorants, 60 laboratoires de recherche [2] (…) des deux pays  », semble léthargique : en quinze mois d’existence, son site ne signale aucune production de connaissances ou initiative à l’exception de la tenue en janvier 2025 de son comité stratégique, « à distance ».

Le site du CNC prend soin de préciser que… « les deux parties ont convenu d’accélérer les échanges et de mettre en place des actions concrètes (sic)  ». Si on poursuit l’exploration du site, on apprend l’ouverture des candidatures au programme PHC- Cai Yuanpei 2024 au CNC.

Décryptage : depuis plus de 20 ans, ce programme géré par l’Ambassade avec un cofinancement chinois, finance les titres de transport des chercheurs impliqués dans des projets conjoints. C’est évidemment une goutte d’eau au regard des financements dont disposent les chercheurs chinois.

Quant aux chercheurs français, le programme ne les intéresse guère, compte tenu des ressources à consacrer pour déposer un projet. Sans parler des complications liées au Haut Fonctionnaire de Défense et de la faible dotation des projets. Dans un tel contexte, il est difficile de croire que le CNC puisse d’ici peu devenir un grand projet bilatéral en matière de science du climat.

Le cœur n’y est plus.

C’est du reste le sentiment général qui domine lorsqu’on suit la communication des grandes institutions scientifiques et universitaires françaises sur la Chine. Elles donnent l’impression de ne plus croire aux échanges.

Sont en cause les obstacles qui s’érigent en une sorte de ticket modérateur aux rapprochements : passage obligé de tout projet par le Haut Fonctionnaire de défense, absence de soutien des tutelles ministérielles, pression des directions de laboratoires en défaveur de la Chine, restrictions dans l’accueil de chercheurs chinois, redéploiement des financements vers d’autres pays, faible appétence des homologues chinois…

Une bonne illustration de cette situation est le CNRS.

Le 20 mars 2024, en marge de la 15e COMIX organisée à Paris, Antoine Petit PDG du CNRS avait reçu Hejun YIN, ministre de la Science et de la Technologie. En dépit de discours publics positifs signalant notamment la visite de trois délégations scientifiques chinoises au siège du CNRS en octobre 2023, la vérité est que l’élan de coopération du CNRS avec la Chine a perdu de sa vigueur.

Les principaux indicateurs de cette asthénie sont la disparition des communications chiffrées sur la coopération avec Chine et l’abandon de plusieurs bulletins franco-chinois qui rendaient compte de nos échanges scientifiques. En d’autres termes la relance de la coopération scientifique prévue par les deux partis en 2023 n’a pas eu lieu.


*

Principale institution de la coopération scientifique bilatérale (70 à 75% des projets France-Chine), le CNRS a mis en sourdine sa coopération avec la Chine depuis 2019 alors que l’institution dispose pourtant de toutes les ressources pour la maintenir, voire la développer : une centaine de projets conjoints, un millier de laboratoires mixtes, des budgets internationaux significatifs, un bureau de liaison installé à Pékin (3 personnes), un sous-directeur Asie au siège, etc.

Autrefois très disert sur sa coopération, le CNRS ne publie aucun chiffre en plus d’avoir renoncé depuis 2019 à plusieurs supports de communication sur ses échanges avec la Chine.

L’explication de cette communication atrophiée est sans doute à rechercher dans la baisse généralisée des indicateurs scientométriques de la coopération. La conséquence est la réduction du nombre des missions vers la Chine, le recul du volume de co-publications, la baisse du nombre de nouveaux projets, et l’asséchement du flux des doctorants chinois vers le CNRS.

Asthénie des échanges sur fond de filtrage.

Quant à notre Ambassade à Pékin, c’est assez simple, le secteur scientifique qui compte 7 ou 8 cadres expatriés (hors personnel de soutien…) sans oublier les collaborateurs scientifiques dans les consulats et le chargé de mission « innovation », il semble comme frappé d’anémie malgré son budget dit « d’intervention  » supérieur à 500 000 € [3] !

Surtout, alors qu’il n’y plus de bulletin de veille technologique, plus de note sur l’Enseignement Supérieur et de la Recherche (ESR) chinois, le calendrier commun ne signale aucun événement bilatéral notable à venir. Dans cet engourdissement contagieux, on en déduit que les références très génerales au CNC par l’Ambassade jouent plus le rôle d’un cache misère de la coopération qu’elle ne traduit une ambition bilatérale en matière scientifique.

A leur décharge, sur place en Chine, les personnels diplomatiques étrangers ne peuvent quasiment plus se rendre dans un établissement d’enseignement supérieur chinois ou un laboratoire de recherche.

Les impétrants sont priés de passer par la voie diplomatique (« note verbale » au MAE chinois qui transmet au MoST ou MoE puis à l’institution concernée…) ou de traiter avec le représentant local du Parti. Cela vaut aussi pour certaines visites de haut niveau, notamment les président d’universités.

Le contrôle politique de l’appareil a repris ses droits sur l’ensemble de l’activité de la sphère universitaire et scientifique. Dans de telles conditions, une certaine lassitude s’installe. Elle gagne également les scientifiques eux-mêmes, naguère force motrice de la coopération.

Le résultat est au mieux une absence de fluidité des échanges, au pire une mise en sommeil des projets. Les disciplines les plus exposées sont les sciences humaines et sociales (SHS) où bon nombre de chercheurs français préfèrent décliner des invitations plutôt que de soumettre préalablement leurs présentations.

Les projets conjoints doivent correspondre aux priorités politiques chinoises du moment. Quant aux autres domaines scientifiques, seules les orientations s’inscrivant dans les prescriptions techno-souverainistes de la Chine peuvent faciliter d’éventuels rapprochements.

Du côté français, le tracas imposé aux chercheurs vient d’une formalité d’autorisation qui leur est imposée par le Haut Fonctionnaire de Défense (HFD) pour tout projet en relation avec la Chine : accueil de doctorants (y compris des candidats entièrement financés par la Chine), projet, séminaire conjoint, visite de délégations, etc.

La difficulté est que le HFD est le maître des horloges (il répond quand il veut, quand il répond…) et qu’il ne fournit que des réponses binaires. Pour les chercheurs, les aléas de cette censure qui ne dit pas son nom, entre en collision avec la pratique scientifique de coopération et la liberté académique.

Elle est d’autant plus incomprise que, de leur côté, les chercheurs retraités (ou en rupture avec leur institution) en font à leur guise, sans aucune entrave ni transparence. Pour mémoire, entre un tiers et un quart des demandes sont rejetées, dont des projets entièrement financés par la Chine.

Le filtrage des échanges par le HFD : des trous dans la raquette ?
Le cas de la fusion nucléaire.

Nous sommes courant 2021. Un ancien directeur scientifique du CEA, entretemps devenu Recteur adjoint de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche d’une grande région, entend relancer la collaboration scientifique fondamentale en matière de fusion nucléaire avec la Chine, plus précisément avec le pôle de physique des particules et des hautes énergies situé à Hefei (Anhui), sous tutelle de l’Académie des sciences (CAS).

On y trouve « le soleil artificiel de la Chine », à savoir le Tokamak chinois « EAST » qui cherche depuis des années à stabiliser le plus longtemps possible le plasma à plusieurs dizaines de millions de degrés, l’objectif étant de reproduire à bien moindre échelle le fonctionnement d’une centrale utilisant la fusion nucléaire. Les parties chinoises sont très allantes. Dans la pratique, EAST est en concurrence avec WEST (France), JT-60SA (Japon) et Jet (UE).

Si les perspectives de la maîtrise de la fusion pour produire de l’énergie restent très lointaines, les enjeux n’en restent pas moins considérables. Notamment pour le vaste ensemble de technologies connexes à mettre au point pour le fonctionnement d’un Tokamak (lire l’article de J-P. Yacine d’octobre 2020 : L’énergie de fusion et la préservation de la biodiversité. En attendant Kunming 2021).

Un chargé de mission est rapidement identifié et se met au travail. Les protagonistes de la coopération sont réactivés, même si la situation sanitaire ne permet alors que des échanges à distance. Deux entreprises françaises expriment leur intérêt pour la relance de cette collaboration scientifique : Thales (crayons de chauffage) et Air Liquide (gaz de refroidissement).

Cette dernière crée dans la foulée avec l’Académie des sciences de Chine (CAS) une filiale industrielle destinée au développement et production de gaz de refroidissement. Sollicité en juin 2021, le HFD donne son aval… Avant de se rétracter en décembre 2021, alors qu’une première réunion à distance réunissant l’ensemble des parties était prévue.

Entre temps, tendues par la crise de la Covid-19, les relations avec la Chine se sont brouillées. En arrière-plan , les rapports entre Washington et Pékin se durcissaient mis à l’épreuve par le rapprochement entre Pékin et Téhéran (lire l’analyse de François Danjou de juillet 2020 : La Chine peut-elle contourner l’Amérique par l’Iran ?).

Peu importe, le projet se poursuit grâce à « H », chercheur français de haut niveau, atteint par la limite d’âge au CEA, qui transfère sur place en Chine ses connaissances et carnets d’adresses internationaux dans le cadre d’un contrat mercenaire.

On peut espérer que le HFD, et au-dessus de lui, le SGDN, commencent à se préoccuper de « H » et de ces nombreux autres chercheurs français internationalement reconnus qui, une fois retraités, entament en Chine une seconde carrière.

Peut-être, dans les secteurs sensibles est-il devenu nécessaire de mieux encadrer les initiatives internationales des chercheurs de haut-niveau a la retraite dépositaires d’un savoir névralgique.

*

Sachant qu’ils n’ont pas les coudées franches et que les obstacles à travailler avec l’étranger s’accumulent, les chercheurs chinois répondent de moins en moins à leurs collègues étrangers et inversement.

On le sait, de fortes pressions s’exercent sur la recherche chinoise pour qu’elle soit davantage autonome, alignée sur les priorités techno-souverainistes tout en étant conforme aux nombreuses législations récemment introduites, notamment en matière de partages de données ou d’accès aux grands instruments ou de terrains de recherche (géologie, océanographie, sociologie…).

Du coup, on attend des jours meilleurs. Il en est avec la France comme avec tous autres pays européens. Un riche philanthrope hongkongais qui, depuis 35 ans, finance des postdoctorants de Chine continentale pour des séjours scientifiques en Europe occidentale me confiait récemment que les programmes avec les très grandes universités chinoises n’avaient pas atteint leur quota en 2024.

Pendant près de trois décennies et alors que la Chine prenait son envol scientifique grâce à des moyens considérables, développer des coopérations de recherche pour les pays occidentaux était une manière d’accéder à des moyens instrumentaux, des terrains expérimentaux de recherche ou à de la ressource doctorale chinoise.

En contrepartie, les projets conjoints offraient aux Chinois la possibilité d’internationaliser leur recherche. Cette économie de la coopération a vécu. D’une part la Chine n’a clairement plus besoin d’un petit joueur comme la France et d’autre part la mécanique des échanges est bel et bien grippée.

*

Henri Clairin : retraité d’une grande organisation de recherche, l’auteur a été au plus près des échanges scientifiques et technologiques avec la Chine pendant plus d’une dizaine d’années.

Il est également un bon connaisseur des réalités de la Chine contemporaine où il vit une partie de l’année. Il a fait paraître fin 2022 un recueil de chroniques évoquant la diplomatie culturelle et scientifique française en Asie (« Voyage au Ministère des Affaires étranges », Edilivre, 310 pages).

Note(s) :

[1(1) changement climatique et neutralité carbone, (2) environnement et biodiversité, (3) vieillissement et (4) chimie théorique.

[2Cf. discours de C. Colonna prononcé à Pékin pour l’inauguration du CNC le 23 novembre 2023 avec son homologue chinois WANG Yi.

[3Estimation. Avant la période COVID, ce budget atteignait près d’un million d’euros, hors personnel d’Ambassade (attachés..). Cette somme incluait cependant le financement des experts scientifiques (ETI) mis à disposition à titre gracieux auprès d’institutions chinoises comme Pasteur Shanghai ou même, par dérogation, à l’Ambassade (en la personne de l’attaché « innovation »).

 

 

Iran : Au milieu du brouillard de la guerre, Pékin s’efforce de modeler à son avantage le paysage du Moyen-Orient

[6 avril 2026] • Jean-Paul Yacine

Le Royaume khmer enjeu de la rivalité sino-américaine, ravagé par les jeux en ligne

[16 janvier 2026] • Jean-Paul Yacine

Maduro. La Chine à contre-pied ?

[10 janvier 2026] • Jean-Paul Yacine

Thaïlande – Cambodge. La paix de D. Trump et la Chine. Le dessous des cartes

[21 décembre 2025] • François Danjou

Echanges scientifiques France-Chine : une reprise encadrée

[22 novembre 2025] • Henri Clairin