Cliquez ici pour générer le PDF de cet article :
›› Taiwan
Le grand ratage des révocations collectives
Le premier scrutin révocatoire de grande ampleur jamais organisé à Taïwan s’est achevé sans qu’aucun des 24 députés du KMT visés par le DPP n’a été destitué. Le résultat est un coup sévère porté au Gouvernement de Lai Qing De et aux associations civiques à l’origine de la manœuvre. Il a révélé la force de mobilisation du KMT et témoigne de l’appétit croissant de la population pour des contre-pouvoirs au parlement.
Le retour de flamme traduit une fatigue de l’opinion excédée du discours qui, pour solde de tout compte et sans nuance, range les opposants dans la catégorie des « traitres pro-Pékin ».
Nombre d’observateurs ont noté que la campagne des « Dix discours sur l’unité nationale » de Lai destinée à rassembler l’opinion et à définir les objectifs de son administration, souvent marquée par l’ostracisme, pourrait au contraire avoir eu un effet de division. Certains députés du KMT ont même affirmé que chaque nouveau discours leur donnait d’avantage d’arguments pour mobiliser leur base.
Pour Su Tzu-chiao, chercheuse à l’Université Nationale, de profondes divisions subsistent. « Le DPP a longtemps présenté le KMT comme trop proche de Pékin. L’étiquette sera difficile à effacer. Maintenant que la révocation a échoué, appeler à l’unité bipartite semble un discours creux. »
*
Le 26 juillet, lors d’un scrutin qui fera date dans l’histoire de l’Île, aucun des 24 parlementaires de l’opposition menacés de destitution n’a été révoqué par les électeurs.
Après les déboires des législatives du 13 janvier 2024, où le DPP avait perdu dix sièges ce qui le priva de la majorité à la chambre, il est difficile d’imaginer une situation politique plus embarrassante pour le président Lai Qing De.
La séquence n’est pas terminée puisque le 23 août prochain, sept autres parlementaires du KMT seront sur la sellette électorale pour une éventuelle destitution. S’ils étaient révoqués, mais depuis le scrutin de samedi, l’hypothèse est devenue plus aléatoire, il faudrait encore qu’aux élections partielles qui suivront la victoire soit du côté des candidats du DPP. Rien n’est moins sûr.
Du coup, il apparaît clairement qu’en imaginant révoquer en une seule fois plus d’un quart du parlement élu, - expérience jamais tentée dans aucune démocratie de l’histoire - le DPP et Lai Qing De n’ont peut-être pas mesuré les risques de l’entreprise.
Malgré leurs considérables efforts, appuyés par une dizaine de discours de Lai, les partisans de la révocation se sont heurtés dans les circonscriptions à l’est au centre et au nord de l’Île à un KMT bien organisé et difficile à déloger.
A l’issue de la bataille Éric Chu 朱立倫, Zhu Lilun, 64 ans, Président du KMT depuis 2021, qui demande que Lai présente ses excuses, a eu beau jeu de célébrer la force de la démocratie taiwanaise contre ceux qui, dit-il, privilégient les luttes politiciennes.
Soudain, le KMT en désarroi depuis 2014, après l’épisode de la révolte parlementaire des (lire : Taïwan : Craquements politiques dans l’accord cadre. Les stratégies chinoises en question) qui avait gravement pris à contrepied le président Ma Ying-jeou contesté par le « Mouvement des tournesols - 太陽花 學 運動 - », apparaît comme un force politique raisonnable, porteuse de stabilité.
Le moins qu’on puisse dire est que nombre d’observateurs occidentaux ont été sèchement pris à contrepied par l’ampleur sans appel de la défaite des partisans des destitutions collectives dont l’écho raisonne comme un sévère désaveu infligé au Président Lai.
La réalité est que leur grille d’analyse penchait sans réserve du côté de la mouvance du DPP contre les harcèlements militaires du Continent et les accommodements à la brutalité chinoise concédés par KMT dont l’ADN historique reste enraciné dans un projet de réunification qui, pour l’heure, n’a plus que la consistance d’un mythe.
Malentendus
En somme, reliant le vote révocatoire à la capacité de résistance de l’Île harcelée par la brutalité sans nuance du Parti Communiste chinois qui tente de subjuguer l’électorat taiwanais en nourrissant dans ses entrailles une « cinquième colonne » (lire notre article du 3 mai 2025 : Le KMT devient-il une « cinquième colonne » pro-Pékin ?), les analystes ont manqué une partie importante bien plus complexe de l’image.
S’il est exact qu’il existe au sein du KMT une mouvance ouvertement pro-Pékin dont la première vertu n’est pas toujours la probité [1]– mais cette vulnérabilité n’est pas le seul apanage du KMT – il est aussi probable que les électeurs, peut-être lassés par la répétition des scrutins, ont considéré qu’une révocation collective sans nuance, portait atteinte à l’image de démocratie exemplaire dont l’Île peut se prévaloir face à la Chine.
Au demeurant, l’enquête d’opinions citée par QC dans l’analyse du 25 juillet mise en ligne la veille du scrutin, indiquait une réticence : Dans l’attente fébrile des votes de révocation.
Il existe dans l’opinion « un fond de réprobation démocratique inquiet de la remise en cause de la sanction des urnes ». Il est attesté par une très faible proportion de réponses – seulement 35,9% - en faveur d’un vote de destitution collectif. Les auteurs du sondage eux-mêmes précisaient clairement le hiatus : « Les sondages des derniers mois montrent clairement que la majorité de l’opinion publique taïwanaise ne soutient pas la campagne de révocation massive du DPP ».
En somme beaucoup trouvèrent qu’il était spécieux et mensonger d’assimiler une partie de l’opposition à un risque pour la sécurité de l’Île.
Une psychologie dogmatique peu disposée à la nuance.
Enfin, complètement passée sous silence par les analyses, la tendance à la radicalité antichinoise de Lai Qing De a probablement contribué au ratage. Alors que l’enquête du 17 juin pointait du doigt que 54% des Taïwanais jugeaient qu’il n’était pas capable de surmonter les clivages partisans et de promouvoir l’unité du pays, une voix autorisée, subtile analyste de la politique intérieure taïwanaise avait déjà mis en garde contre l’impétuosité brutale de Lai Qing De.
Pour Angelina Oung, auteur du site web « Taipology » Lai appartient à cette catégorie de personnes apparemment conciliantes mais en réalité imprévisibles et pas toujours capables de bien saisir la sensibilité de ceux à qui il s’adresse.
Elle citait un séminaire à Shanghai en 2015 où face, aux chercheurs chinois d’abord médusés puis en colère, Lai qu’elle traita alors « d’enfant chéri – gâté - de l’indépendance 台独金孙 », avait manqué de la plus élémentaire prudence en évoquant à la fois Tian An-men et l’indépendance de l’Île.
Imaginant son attitude et ses défis s’il était élu à la tête de l’Île en 2024, elle jugeait qu’il allait devoir adoucir la teneur de ses discours. Ajoutant que, durant la course à la présidentielle, il s’était certes essayé à la nuance, « mais ne l’avait pas fait avec la même verve et la même conviction de Tsai Ing-wen, ce qui à l’époque, dit-elle, rendait les Américains nerveux. » Finalement, elle avait ajouté que chacun craignait « qu’une fois au pouvoir il pourrait se laisser aller à un écart de langage sur l’indépendance »
Le 26 juillet dernier jour du scrutin, sur son site elle rappelait la brutalité politique très dérangeante des discours de Lai évoquant « la pureté » : « Grâce au processus électoral et aux révocations, scrutin après scrutin, nous éliminerons les impuretés comme le fer est transformé en acier, et c’est ainsi que nous défendrons notre pays… ».
Enfin, Oung se souvient aussi qu’en matière d’énergie ses promesses électorales qui promettaient d’abandonner en même temps le charbon et le nucléaire, étaient à la fois à l’emporte-pièce et irréalistes.
Le défi nucléaire
Source : « Forum nucléaire suisse » Le 23 aout 2025 aura lieu un référendum national pour décider de la possible remise en service de la tranche nucléaire de Maanshan 2. L’installation avait été définitivement arrêtée le 17 mai 2025 par l’exploitant public Taipower, conformément au calendrier. En 2023, la part du nucléaire s’établissait aux alentours de 6,9% en 2023. D’après Taipower, avec l’arrêt de Maanshan 2, cette part a chuté à 2,8%.
*
Aujourd’hui, le KMT somme le Président d’inclure la sécurité énergétique dans le débat national sur la sécurité de l’Île. Il est soutenu par Jensen Huang (黃仁勳) le patron de Nvidia et Raymond Greene, directeur de l’Institut américain de Taïwan. Pour eux la solution ne peut passer que par l’énergie nucléaire.
Le défi est existentiel. Alors qu’une enquête de la Chambre de commerce américaine à Taïwan révélait que 82% des personnes interrogées se disaient préoccupées par l’approvisionnement énergétique de Taïwan, les médias de l’Île rapportaient que la production d’électricité dépendait encore à 92% de sources fossiles, tandis que le KMT sonnait l’alarme en accusant Lai de mettre l’Ile en danger en propulsant le pays vers une ère sans nucléaire par le recours accru aux combustibles fossiles et une forte dépendance à l’énergie importée (97 %).
Note(s) :
[1]
Note sur quelques députés visés par la destitution
Généralement les parlementaires ciblés par le vote de destitution le furent rarement pour des soupçons clairs de collusion avec Pékin. La majorité d’entre eux étaient accusés de manquer de probité, de mauvaise gestion ou de nourrir des visions sociétales conservatrices, telles que leur opposition au mouvement LGBT et au « mariage gay »
Parmi ceux accusés d’être trop proches de la Chine, le plus emblématique est Fu Kun Qi傅崐萁, 63 ans. Magistrat et diplomate titulaire d’un diplôme de Doctorat de l’Université de Jinan, il fut membre du Yuan Législatif de 2002 à 2009, avant de devenir magistrat dans le fief KMT de Hualien. En septembre 2018, il fut démis de ses fonctions par la Cour suprême pour un « délit d’initié » datant de 2005 et condamné à deux années de prison.
Réélu au Yuan législatif en 2020, il a, le 14 mai 2020, à nouveau été reconnu coupable de spéculation boursière illégale et condamné à deux ans et dix mois de prison. Son épouse, Hsu Chen-wei, est magistrate du comté de Hualien depuis 2018 (lire à ce sujet l’article du Taipei Times du 10 juin 2024, selon lequel les projets d’infrastructure de FU à Hualien constituent « La trame d’un programme global livrant Taiwan à la Chine ».)
On pouvait y lire : « Parmi les éléments des trois grands projets de transport, élaborés par FU figuraient des investissements et de la main-d’œuvre importés de la RPC. En même temps, FU proposait la création d’une Commission d’enquête sur le DPP, tandis que, lors de la campagne pour la présidentielle de 2020, le candidat du KMT Hou You-yi (侯友宜) et celui du Parti du peuple taïwanais (TPP), Ko Wen-je (柯文哲), avaient tous deux appelé à la relance du pacte sur les services » [NDLR pourtant rejeté par la société civile lors du mouvement des Tournesols cité plus haut.]
En avril 2024, quelques semaines après la rencontre de Ma Ying-jeou avec Xi Jinping, Fu s’était rendu en Chine à la tête d’une délégation de 16 parlementaires du Kuomintang qui avait rencontré des responsables chinois.
Le voyage avait permis au KMT de rappeler qu’il était le seul parti politique taïwanais capable d’entretenir des relations stables entre les deux rives du détroit, tout en présentant le DPP comme dangereusement indépendantiste et fauteur de guerre.
Une autre figure soupçonnée de n’être pas tout à fait loyale à Taïwan, est Hsu Chiao-hsin 徐巧芯, la spectaculaire virago de 35 ans, plus jeune députée du Yuan législatif, membre du Conseil municipal de Taipei.
Courtney Donovan Smith contributeur du Taipei Times la décrit comme « scandaleuse et offensante, charismatique et mignonne, combative et polémique, flamboyante et théâtrale, provocatrice et effrontée, drôle et même parfois fantaisiste. » (..) Il ajoute « Elle est adorée, admirée et respectée par ses partisans majoritairement bleus et vilipendée, crainte et détestée par ses détracteurs majoritairement écologistes. ».
En même temps, Hsu est connue - c’est la où pour le DPP le bât blesse - pour avoir cherché à semer le doute sur les alliés potentiels de Taïwan en cas de conflit avec la Chine.
Par exemple, rejoignant le discours de Pékin, elle a affirmé que l’organisation américaine d’aide aux vétérans « Spirit of America » semait la guerre partout où elle passait. S’appuyant sur des affirmations d’influenceurs américains marginaux, amplifiées à Taiwan par le « Camp bleu », elle affirmait aussi que l’administration Biden aurait un plan secret pour détruire Taïwan.
Dans sa circonscription du Nouveau Taipei, Hung Mong-kai (洪孟楷) a promu plusieurs initiatives d’infrastructure majeures durant son mandat et affirmé avoir contribué à obtenir plus de 30 milliards de dollars taïwanais (1 milliard de dollars américains) de financement pour la région.
Ses détracteurs ont toutefois souligné son soutien à certains projets de loi controversés, notamment une proposition visant à réduire de six à quatre ans la durée de résidence requise pour l’obtention de la carte d’identité nationale des conjoints chinois de citoyens taïwanais.
Cheng Cheng-chien (鄭正鈐), de la ville de Hsinchu, a soutenu les amendements proposés à la loi sur le développement du parc scientifique de Hsinchu et s’est employé à canaliser les ressources du gouvernement central vers l’amélioration dans sa circonscription des transports et de l’éducation. Mais, il a récemment été mis en examen dans une enquête criminelle concernant des allégations selon lesquelles il aurait reçu des soutiens financiers chinois et aurait été à l’origine d’une fuite d’informations sensibles.
• À lire dans la même rubrique
Les répliques politiques internes de l’accord commercial entre Taipei et Washington
[7 février 2026] • François Danjou
Harcèlements au Yuan Législatif. Le nouveau visage ambigu du KMT. Quelles perspectives ?
[25 décembre 2025] • François Danjou • 2
Taiwan et D. Trump dans l’embrasement entre la Chine et le Japon
[1er décembre 2025] • Jean-Paul Yacine
Les conditions de l’indépendance énergétique. En filigrane d’un référendum, l’avenir de l’électronucléaire et le projet du transfert en Chine des combustibles nucléaires usés
[24 août 2025] • La rédaction
Dans l’attente fébrile des votes de révocation
[25 juillet 2025] • François Danjou