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›› Lectures et opinions
Un parti sans état d’âme, d’abord préoccupé de sa survie
On parle beaucoup du dirigeant chinois Xi Jinping, l’un des dirigeants les plus puissants du monde. Pourtant, l’héritage de son père, le révolutionnaire Xi Zhongxun (1913-2002), est souvent négligé. Joseph Torigian, qui a effectué un long travail de recherche, a comblé cette lacune en détruisant au passage le mythe que Xi Zhongxun aurait d’abord été un réformateur.
Le père de Xi était l’un des « huit anciens » du Parti communiste chinois (PCC), travaillant à la droite de Mao Zedong et de Zhou Enlai.
Il a contribué à l’établissement de la base communiste à Yan’an dans les années 1930 ; a initié les réformes de la Zone économique spéciale après la mort de Mao ; a dirigé les efforts du Front uni au Tibet, au Xinjiang et à Taïwan ; et a subi de multiples purges, ce qui a conduit son fils Xi Jinping à être envoyé à la campagne pendant la Révolution culturelle. (Extrait de la présentation du livre par Asia Society.)
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Récemment Joseph Torigian, historien à Stanford et à l’American University de Washington a exploré le mystère qui taraude les biographes de la famille Xi.
D’une part, le père Xi Zhongxun, 习仲勋 (1913-2002) qui fut l’un des responsables du Parti et de l’armée rouge dans le Nord-Ouest avant d’être purgé par Mao en 1962 et réhabilité en 1978 par le mentor de Deng Xiaoping, le général Ye Jian Ying, Président de la République qui, deux années plus tôt, avait mis à bas la bande des quatre, mettant ainsi fin a la Révolution culturelle.
Et, d’autre part, le fils, Xi Jinping 习近平. Entré au Comité Permanent en 2007, devenu nº1 du Parti à l’automne 2012, sa pensée politique du « Socialisme de l’ère nouvelle avec des caractéristiques chinoises » exprime un puissant projet de rénovation nationaliste 新时代的民族复兴.
En même temps, elle intègre un étonnant syncrétisme politique, incorporé dans le préambule de la constitution du Parti, lors du 19e congrès en 2017, où voisinent le marxisme léninisme, le pragmatisme de Deng Xiaoping, les trois représentativités de Jiang Zemin, le développement scientifique de Hu Jintao et, en dépit des persécutions infligées à son père, la pensée de Mao Zedong.
Le 11 juillet dernier Harold Thibaut, correspondant du journal Le Monde à Pékin posait clairement la contradiction. « Comment, malgré une expérience intime de la brutalité du régime, le père puis son fils ont-ils pu conserver une foi inébranlable dans le parti unique ? »
Tel est le sujet du livre de Joseph Torigian The Party’s Interests Come First. The Life of Xi Zhongxun, Father of Xi Jinping (« Les intérêts du Parti passent en premier. La vie de Xi Zhongxun, père de Xi Jinping »). Pour y répondre, Torigian avance l’hypothèse que « pour les deux, les valeurs de la souffrance et du sacrifice révolutionnaire en vue d’un bénéfice supérieur sont hautement importantes »
L’une des énigmes du livre, dit Torigian renvoie à la question centrale de savoir « Comment quelqu’un comme Xi Zhongxun, qui a tant souffert des mains de son propre parti, lui est tout de même resté si dévoué et pourquoi son fils, qui fut témoin de l’humiliation et des souffrances de son père, a également consacré sa vie au Parti communiste chinois. »
En d’autres termes, dit Harold Thibaut, « le père et le fils ont été façonnés par une culture bolchevique qui exalte le fait de se ”forger“, le désespoir contribuant à renforcer l’attachement à la cause. »
Selon Li Yuan qui, elle aussi, commente le travail de Torigian pour le New-York Times, « l’aspect le plus frappant du livre est son portrait sans concession de la cruauté du parti, non seulement envers le grand public chinois, mais aussi envers ses propres rangs. Ses campagnes et ses purges ont laissé derrière elles un nombre effarant de personnes tuées, emprisonnées ou persécutées. »
Mais dépassant les clichés d’un paysage politique chinois sèchement scindé en réformateurs et conservateurs, l’ouvrage de Torigian – c’est bien là un de ses intérêts majeurs - montre que, dans sa ferveur révolutionnaire, Xi Zhongxun qui avait 24 ans en 1935, à la fin de la Longue Marche fut lui aussi d’abord un cadre actif de la brutalité révolutionnaire en marche avec de notables privilèges pour avoir participé à Yan An dans le Shaanxi, fief de l’Armée Rouge, à la redistribution des terres confisquées de force aux propriétaires terriens.
En 1949, à la création de la République Populaire, à 36 ans, il cumulait, les fonctions de chef de l’APL et de nº1 pour tout le Nord-Ouest de la Chine. A cette époque, la vérité oblige à dire que le père de Xi était très loin d’être un réformateur humaniste tolérant.
Quand en 1950, Mao lui-même s’était plaint que seulement 500 contrerévolutionnaires avaient été passés par les armes, il n’eut en effet aucun scrupule à mettre en œuvre la stratégie des exécutions collectives des propriétaires terriens rebelles pour, avait-il dit, « provoquer 以制造 un choc 敬畏 de terreur 恐怖, – en tuant plus encore 杀戮更多 ».
De même dit Torigian qui bat en brèche l’idée d’un Xi Zhongxun fondamentalement réformiste, beaucoup de Chinois assument qu’après sa réhabilitation en 1978, alors que dix ans plus tard il était Vice-Président de l’ANP et qu’il avait défendu l’État de droit et la liberté de la presse, il se serait opposé alors à la répression de Tiananmen en 1989.
Pourtant, une fois la ligne de conduite arrêtée par le parti, il s’y est tenu, comme il l’avait fait tout au long de sa carrière. Dix jours après le massacre de Tiananmen, il avait rendu visite aux soldats blessés et qualifié l’événement de « page glorieuse » de l’histoire de la République populaire de Chine.
Au passage son fils Xi Jinping, alors âgé de 36 ans, nº1 du Parti à Ningde dans le Fujian, était encore plus critique des étudiants de Tian Anmen, dont il assimilait la radicalité en faveur de la démocratie à celle des « Gardes rouges ».
Quelques semaines avant le 4 juin, il prononça un discours qui renvoyait déjà en écho à ses actuelles convictions qui prônent le renforcement de l’appareil « Sans stabilité et unité, rien n’est possible ! »
Mettant en garde contre les malentendus, Torigian souligne que la complexité de la carrière du père, le dualisme entre ses sentiments personnels et la cause supérieure du parti perdurent en héritage dans la gouvernance de son fils.
« Tous deux appartiennent à un système où la souffrance était un engagement envers la cause et révélait l’importance qu’on lui accordait. » Son hypothèse est que, témoin de la fidélité de son père malgré ses souffrances, Xi Jinping pourrait avoir eu à cœur de ne pas déroger en exprimant la même loyauté à l’appareil.
« Si mon père est resté fidèle, pourquoi ne le serais-je pas ? » Et « Puisque mon père a tant souffert aux mains de ce parti, je veux montrer de quoi moi et ma famille sommes capables. Et je veux être plus rouge que rouge. »
Purgé, mais fidèle.
Placard de propagande du parti dans le district de Longhua à Shenzhen, province de Canton où Xi Zhongxun, réhabilité fut envoyé par Ye Jian Ying en 1978 pour lancer en 1980 la ZES de Shenzhen.
Le slogan exprime la matrice idéologique de prévalence absolue du Parti et de son nº1, gage immuable de stabilité du pays. « Portant haut 高举le grand étendard 伟大旗帜 de la pensée 思想 du socialisme à la chinoise 中国特色社会主义 de la nouvelle ère Xi Jinping 习近平 新时代, nous devons pleinement 全面 mettre en œuvre 贯彻落实 l’esprit 精神 du XIXe Congrès du parti 党 的十九. »
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La vie de Xi Zhongxun fut écartelée entre piété filiale envers un père à l’idéalisme austère et répressif, cruauté révolutionnaire et sévérité des traumatismes. Sa rupture avec Mao survint à l’issue du cataclysme du « Grand Bond en avant » (1958-1962) (lire notre article de novembre 2012 : 墓碑 mu bei de Yang Jisheng, est paru en Français).
Mais de l’analyse de Torigian, il ressort qu’en 1962, le père de Xi Jinping ne fut pas mis à l’écart à la suite d’un désaccord doctrinaire né directement dans le sillage du « Grand Bond en avant », mais d’une impitoyable lutte de factions et de l’obsession radicale de Mao pour la lutte des classes. La paranoïa alla jusqu’à accuser Xi Zhongxun d’être un espion de l’URSS.
« L’une des principales raisons pour lesquelles Mao s’intéressait à ce point à la lutte des classes », explique Torigian, « est son inquiétude face aux évènements en Union soviétique, qu’il accusait de révisionnisme ; pour lui une autre façon de dire que les soviets étaient des révisionnistes hérétiques et plus vraiment communistes. »
Ici apparaissait déjà la crainte qui surnage aussi dans la pensée de Xi Jinping que la perte du zèle révolutionnaire rendit le régime soviétique plus vulnérable et le conduisit à sa perte et sa dissolution le 26 décembre 1991.
Après la purge, les souffrances s’étendirent bien au-delà de la famille de l’ancien vice-premier ministre qui travaillait alors sous la férule de Zhou Enlai. Selon le livre, quelque 20 000 personnes furent persécutées dans une vaste épuration de la « clique anti-parti de Xi Zhongxun ». Au moins 200 furent battues à mort, rendues folles ou grièvement blessées.
« La souffrance », Xi Jinping l’évoque souvent quand il parle des humiliations infligées à la Chine au XIXe siècle par les « Huit puissances » ou de la sienne quand, raconte Harold Thibaut « durant la révolution culturelle encore adolescent il fut contraint en 1967 – il avait 14 ans – de coiffer un humiliant bonnet d’âne métallique, au milieu d’une assemblée qui hurlait “A bas Xi Jinping” ».
« La souffrance » encore quand « couvert de poux » depuis la campagne où il avait été envoyé en camp de redressement juvénile, il apprit que sa sœur aînée, elle aussi persécutée à cause de son père, s’était pendue.
Pourtant, lorsque le père et le fils purent se retrouver enfin en 1976, après la mort de Mao et tant d’années de souffrances, pour fumer ensemble une cigarette un soir d’été, Zhongxun fit encore réciter à son fils Jinping de 23 ans, des discours de Mao.
Dix-huit ans après l’entrée de Xi Jinping au Comité Permanent, le livre de Torigian, qui trace une ligne d’héritage directe entre l’actuel nº 1 et son père Xi Zhongxun montre sans équivoque que, depuis l’origine et malgré les harcèlements dont fut victime son père, la pensée de Xi Jinping n’a jamais dévié de l’exigence de renforcer l’appareil, gage de stabilité du pays.
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