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›› Politique intérieure
Zhang Zhan, défense des libertés, suprématie de l’appareil et l’impossible indépendance de la justice
Zhang Zhan,张 展, lanceuse d’alerte qui en 2020 avait été condamnée à quatre ans de prison pour avait enquêté et diffusé des vidéos sur les réalités de l’épidémies de Covid-19 à Wuhan, libérée à la fin de sa peine en 2024, vient à nouveau d’être condamnée à quatre ans de prison pour avoir dénoncé sur les réseaux sociaux le harcèlement des militants des droits par la police et la justice (photo publiée par Amnesty International).
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S’il fallait une illustration sur le vif du livre de Joseph Torigian « Les intérêts du Parti passent en premier. La vie de Xi Zhongxun, père de Xi Jinping » sujet de la dernière recension mise en ligne dans la rubrique Lectures et opinions, on pourrait la trouver dans longue histoire des harcèlements infligés à la journaliste d’investigation Zhang Zhan 張展, 42 ans.
Avocate de la protection des droits, lanceuse d’alerte, plusieurs fois arrêtée, condamnée à quatre ans de prison en 2020, hospitalisée à la suite d’une grève de la faim, relâchée en mai 2024 à l’issue de sa peine, elle a tout récemment à nouveau été mise sous les verrous pour quatre ans, alors qu’elle était tenue au secret depuis le 28 aout 2024 au centre de détention de Pudong.
La première condamnation qui, en décembre 2020, l’avait fait connaître du grand public, l’accusait de « Chercher querelle en vue de provoquer des troubles - 寻衅生事 - ».
Son crime : avoir, lors de l’épidémie de Covid-19, mis en ligne sur les réseaux sociaux des dizaines de courtes vidéos qui, à Wuhan, montraient des hôpitaux débordés, des magasins vides, l’augmentation de l’activité des crématoriums fonctionnant jour et nuit, alors que le pouvoir affirmait que l’épidémie était sous contrôle, la détention de journalistes indépendants et le harcèlement des familles de victimes de la pandémie qui réclamaient des comptes.
Une vidéo qui mit tout particulièrement l’appareil en émoi, la montrait en pleine activité d’enquête, visitant le poste de la sécurité publique de Wuhan où, le 3 janvier 2020, l’ophtalmologue Li Wenliang avait été réprimandé pour avoir transmis sur WeChat à sa famille et à ses amis, des informations sur l’épidémie et des conseils de prudence [1].
Le 16 février 2020, une semaine après le décès à l’hôpital de Wuhan dans la nuit du 7 au 8 février, de Li dont les poumons avaient été détruits par le virus (lire : Covid-19 : La démocratie, l’efficacité politique et l’attente des peuples), Zhang signait sur les réseaux sociaux un article d’une extrême virulence.
Elle y accusait le gouvernement de dissimuler, « au nom du maintien de la stabilité », le nombre réel d’infections et de décès, de garder les médias sous contrôle et, par le biais du confinement strict, de « priver de manière coercitive et violente les gens de leurs droits humains fondamentaux. »
En décembre 2020, tenu entre noël et nouvel an, pour réduire l’attention des observateurs occidentaux, son procès qui la condamna à quatre ans de prison, n’avait duré que trois heures. Il exprima sans ambiguïté l’implacable prévalence de l’appareil politique sur la justice, fond de tableau du livre de Torigean.
Il faut se rendre à l’évidence, en dépit des promesses de Xi Jinping lors du 18e Congrès en 2012, année de sa nomination à la tête de l’appareil, qui insistaient sur l’importance des contrepouvoirs et l’indépendance de la justice dont certains disaient à tort qu’ils seraient pour lui des priorités, la justice reste sans conteste irrémédiablement inféodée à l’appareil.
La contradiction se lit dans la constitution de 1982 qui, à la fois reconnait « l’état de droit » tout en insistant sur le « rôle dirigeant du parti », dont la prévalence s’est d’ailleurs manifestée lors de la réunion de l’ANP de mars 2018.
Par ce qui fut un véritable « coup constitutionnel », Xi Jinping avait fait voter à la quasi-unanimité (2058 voix pour, deux contre et trois abstentions) la suppression de l’article qui, dans la Loi Fondamentale, limitait les mandats présidentiels à deux fois cinq ans.
Il y a certes eu des réformes judiciaires – telles que la présomption d’innocence, héritée de l’Occident ; l’interdiction de la torture et l’élimination des seuls aveux comme preuve de culpabilité ; ainsi que le renforcement du rôle des avocats destiné, en théorie, à équilibrer la prévalence absolue du ministère public -.
Encore faut-il préciser que la profession d’avocat, éminemment risquée quand il s’agit de plaider dans des affaires politiques liées aux droits des particuliers et à leur liberté d’expression, est définie non comme une profession libérale, mais comme celle de « fonctionnaires de l’État » fournissant une expertise juridique.
C’est pourquoi le caractère expéditif des procès de Zhang Zhan en décembre 2020 et en septembre 2025, est le dernier symptôme en date que l’idéal d’une justice indépendante est encore hors d’atteinte. L’appareil politique contrôle toujours la nature et les limites de la vérité - que faut-il révéler ou cacher ? -, établie à l’avance par des investigations préliminaires, déjà ficelées dans le but de convaincre les juges.
Conduites par la police, dont le pouvoir surpasse celui des magistrats, les enquêtes non contradictoires sont réputées suffisamment probantes pour que le procès se déroule sans controverses et que le rituel de son ordonnancement et sa conclusion, toujours plus ou moins préétablie, ne soient pas perturbés.
Depuis 2020, au milieu de l’explosion du nombre de cas de Covid-19 en Chine la vie de Zhang Zhan fut un long combat pour la liberté d’expression contre la machine politique qui n’a cessé de la harceler.
A l’origine, une série d’occultations du régime. Exemple : le 12 mai 2020, le magazine Foreign Policy affirmait de source anonyme que le nombre réel des contaminés était de 640 000 cas confirmés très au-dessus des chiffres officiels. Mais en même temps les chiffres publiés par Pékin depuis le 1er mars, indiquaient que l’épidémie était en recul.
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Les harcèlements infligés à Zhang Zhan et la mouvance des défenseurs des droits.
Des partisans du mouvement des droits se sont rassemblés à Pékin pour commémorer le 10iéme anniversaire de la répression ordonnée par l’appareil le 7 juillet 2015 dans toute la Chine contre plusieurs centaines d’avocats des droits (photo : Association des Avocats des droits en Chine).
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Le 14 mai 2020, le lendemain de sa dernière diffusion en direct depuis la gare de Hankou, un des trois anciens districts de Wuhan, Zhang Zhan disparaissait sans laisser de traces.
On apprendra plus tard, qu’elle avait été arrêtée par la police qui lui avait confisqué son portable, puis transférée à Shanghai et mise au secret sur ordre du procureur de Pudong, en même temps que plusieurs autres journalistes d’investigation dont Li Zehua, Chen Qiushi et Fang Bin, disparus le même jour (lire : Répressions internes et coercitions internationales).
Selon Amnesty International, Zhang, maintenue enchaînée et menottée 24 heures sur 24, a été torturée pendant trois mois avant sa condamnation et nourrie de force alors qu’elle avait entamé une grève de la faim « partielle sans viande ni légumes, ni riz. »
En décembre 2020, très affaiblie, elle s’est présentée en fauteuil roulant au tribunal, d’où furent exclus les journalistes étrangers, tandis que ses avocats Ren Quanniu et Zhang Kek affirmèrent qu’ils craignaient pour sa vie.
Accusée de « chercher querelle pour provoquer des troubles - 寻衅生事 - », elle fut condamnée à quatre ans de prison ferme après un procès expédie en trois heures.
Ses pires crimes rappelés par l’acte d’accusation furent d’avoir « diffusé de fausses informations sur la pandémie de COVID-19 à Wuhan » et surtout, forfaiture suprême confinant à la trahison, de s’être confiée à des médias étrangers souvent critiques de la Chine comme « Radio Free Asia », financé (jusqu’au 15 mars dernier) par le Congrès des États-Unis et « The Epoch Times », basé aux États-Unis, affilié à Falun Gong, proche des pensées conservatrices radicales, à l’occasion complotistes, et violemment critique du PCC.
Le 31 juillet 2021, selon un message de sa mère sur les réseaux sociaux, Zhang très amaigrie a été hospitalisée à Shanghai, après une longue grève de la faim. Quand ses parents et son frère lui ont rendu visite, ils n’ont pas été autorisés à la voir et n’ont pu lui parler que par téléphone.
Onze jours plus tard, le 11 août, elle a été renvoyée dans sa cellule, alors que, selon sa mère, sa santé continuait à se dégrader. Six mois plus tard cependant, en février 2022, toujours selon sa mère, elle avait cessé sa grève de la faim et sa condition physique s’était notablement améliorée.
En mai 2024, ayant accompli sa peine, Zhang a été libérée.
Mais seulement trois mois plus tard, alors qu’elle rentrait chez elle à Xianyang dans le Shaanxi, ses proches ont à nouveau perdu sa trace.
Aujourd’hui, on apprend que, selon un cours des événements exactement identique à celui de 2020, elle a été transférée à Shanghai, mise au secret, puis, le 23 septembre 2025, à nouveau condamnée à quatre ans de prison ferme, toujours pour avoir « cherché querelle en vue de provoquer des troubles. »
Cette fois l’appareil lui reproche d’avoir publié sur les réseaux sociaux des articles dénonçant le harcèlement des militants en Chine.
La réalité est que le combat de cette infatigable militante à la dent dure, sans cesse persécutée par l’appareil qui, comme l’analyse Torigian, lutte sans état d’âme pour sa survie, est la pointe émergée de la vaste mouvance non centralisée et spontanée d’avocats, experts légistes et intellectuels investis dans la protection des droits des personnes par leur activisme qu’ils appuient sur des actions légales en justice.
Baptisé Weiquan, 维 权 (Littéralement protection des droits) la nébuleuse fondée au début des années 2000 est une sérieuse épine dans le pied de l’appareil obsédé par la stabilité politique et sa propre survie politique, le conduisant à ne tolérer aucune contestation, même celle des membres de Weiquan dont les actions qui recherchent l’appui des médias, s’efforcent d’être toutes légales.
Depuis sa création le mouvement multiplie les initiatives contre les expropriations illégales, le harcèlement des victimes du sida, des minorités et des adeptes du Falun Gong, contre la pollution industrielle sauvage, ainsi qu’en faveur des libertés de religion et d’expression. Sans surprise, une bonne partie de leurs actions vise aussi à défendre les avocats eux-mêmes que le pouvoir menace souvent de prison et de radiation.
Outre la répression souvent brutale, l’appareil réagit en rappelant le dogme politique des « Trois suprématies 三个至上 » formulé par Hu Jintao en 2007.
En s’adressant directement aux magistrats lors d’une conférence nationale sur les affaires politico-légales, le prédécesseur de Xi Jinping avait précisé que « Dans leur travail, les juges et les procureurs doivent toujours considérer comme suprêmes, la cause du parti, l’intérêt du peuple, la constitution et les lois. 在工作中必须始终把党的事业, 人民的利益, 宪法和法律放在第一位 »
En arrière-pensée, l’exigence d’observer la constitution et les lois, recèle toujours l’obsession de stabilité sociale.
Note(s) :
[1] Le décès brutal de Li avait provoqué une explosion colère sur les réseaux sociaux qui déboucha sur une insistante demande pour plus liberté d’expression. En quelques heures le hashtag #我们要言论自由 # (Nous voulons la liberté d’expression) avait été vu plus de 2 millions de fois.
La ville de Wuhan ne s’était pas elle-même officiellement excusée, mais la Commission nationale de la santé et celle du Hubei avaient rendu hommage à Li et présenté leurs condoléances à sa famille.
Enfin en avril, Li avait été officiellement honoré par le gouvernement chinois en tant que « martyr », la plus haute distinction que le gouvernement puisse décerner à un citoyen qui meurt en servant le pays.
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