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›› Editorial

Les vœux de Xi Jinping et l’obsession taiwanaise. Une menace insistante

Le discours du Nouvel An 2026 du président Xi Jinping a été une profession de foi de confiance nationale face à des défis croissants.

Passant sous silence les difficultés économiques et les tensions commerciales avec les États-Unis, Xi a énuméré les réalisations spectaculaires de la gouvernance du parti en 2025, notamment par la modernisation qualitative de l’industrie au moyen de l’intégration de la robotique dans les sites de production et de l’Intelligence Artificielle à tous les stades, depuis la conception jusqu’à la production, en passant par la R&D.

Au passage il a mentionné le démarrage du projet titanesque et controversé d’aménagement du fleuve Yarlung Tsangpo au Tibet, source de tensions avec l’Inde.

Comme chaque année, il a réaffirmé ses intentions à l’égard de Taïwan, qualifiant la réunification avec l’Île d’« inéluctable », quelques heures après des exercices militaires à tirs réels dans le Détroit.

Il n’est pas anodin de signaler que le texte intégral du discours mis en ligne en Français par la plateforme Xinhuanet, a été expurgé du passage concernant la réunification avec Taiwan. Dans cette version, la mention de l’Île faisait seulement état de la commémoration, le 3 septembre, du 80e anniversaire de la « victoire contre le fascisme japonais » et de l’instauration d’une « journée anniversaire du retour de Taiwan à la mère patrie ».


*

Cette année, les vœux du Président ont, comme les années précédentes, appelé les compatriotes taïwanais, 台湾同胞 à rejoindre le projet de l’Unité de la Mère Patrie 祖国的统一.

En même temps, dans la foulée d’une vaste intimidation militaire organisée dans le Détroit la veille de ses vœux, il a rappelé aux Taïwanais, sur fond de menaces préfigurant une opération d’encerclement de l’Île, que la réunification serait leur destin inéluctable.

Pour autant, comme chaque année, l’affaire taïwanaise ne fut pas l’unique objet de son adresse. Il y eut d’abord un vaste panégyrique des spectaculaires succès de la Chine gouvernée par l’appareil communiste.

Au passage, mais on reconnaîtra que les vœux de nouvel an ne sont nulle part l’occasion d’une lucidité autocritique objective, il a pris soin de passer sous silence les soucis du Bureau Politique.

Ainsi pas un mot sur la perte de confiance sociale, le ralentissement de la croissance, la persistance du marasme immobilier, la panne systémique du schéma de croissance, la désaffection de la jeunesse éduquée et le recul démographique, pourtant clairement évoqués il y a trois semaines, lors de la Conférence centrale sur le travail économique (lire : La Conférence centrale sur le travail économique. Une feuille de route pour 2026).

Apologie des progrès et de la modernisation.

Éludant les embarras déplaisants de la situation de la Chine, Xi a passé en revue la croissance du PIB à 140 000 milliards de Yuan (20 000 milliards de $ - en réalité 19,4 trillion de $ - valeur nominale en 2025 -) , la puissance économique 经济实力, scientifique et technologique 科技实力, ainsi que celle de la défense nationale 国防实力.

Par-dessus tout, il a mis l’accent sur l’ascendant global du pays 综合国力, dont, ignorant les contrefeux antichinois en Europe et aux États-Unis, il a dit qu’il avait, en 2025, franchi une nouvelle étape. 跃上新台阶.

Se laissant aller, comme à son habitude, à la synthèse lyrique, il a décrit le pays comme « un magnifique décor 亮丽底色 de montagnes verdoyantes et d’eaux limpides 绿水青山, fond de tableau d’un sentiment général de prospérité, de bonheur et de sécurité du peuple qui n’a cessé de se renforcer. 人民群众获得感幸福感安全感不断增强. »

L’enthousiasme poétique était également présent dans la conclusion : « Faisons preuve de courage pour galoper vers l’avant et fouetter nos chevaux 让我们拿出跃马扬鞭的勇气. »

Au milieu de la longue liste des principaux succès de la Chine en 2025, Xi a cité, symbole de cohésion nationale et de la pertinence du schéma « un pays deux systèmes 一国两制”方针 » - modèle du Parti pour le retour de Taïwan, dont la majorité de Taiwanais ne veut pas -, l’intégration des R.A.S de Hong Kong et Macao dans la grande région de Canton, 港澳更好融入国家发展大局.

Puis, après avoir au passage évoqué la lutte contre la corruption 去腐生肌推- mot à mot l’élimination des tissus nécrosés -, et l’amélioration de la gouvernance du Parti, 严管党治党 principales marques politiques de ses mandats, Xi Jinping a fait l’éloge de la modernisation du pays.

Il a cité les progrès industriels par la puissance de l’innovation 创新力上升最快的经济体之一 (mot à mot l’une des économies où la croissance de l’innovation a été la plus rapide), les avancées dans la R&D des microprocesseurs indépendants 芯片自主研发有了新突破 et l’étroite intégration 深度融合 des sciences et technologies 和科技 et de l’IA 人工智能 dans l’industrie 产业.

Mettant en valeur la puissance de l’ingénierie chinoise dans les avancées spatiales, l’aménagement du territoire, la défense, ainsi que les talents de création y compris dans les jeux vidéo, le Président a cité plusieurs réalisations spectaculaires.

Notamment la mission Tianwen-2 天问二号, visant à rapporter un échantillon de sol de l’astéroïde Kamo’oalewa – nº469219 -, minuscule satellite de la terre, le lancement du projet titanesque Yaxia 雅下水电工程开工建设 d’aménagement du cours du Yarlung Tsangpo au Tibet, l’entrée en service du premier porte-avions équipé d’une catapulte électromagnétique 首艘电磁弹射型航母, et les robots humanoïdes simulant les combats de Kung Fu, 人形机器人亮出“功夫模式”…

A l’évocation de ces réalisations déjà spectaculaires, Xi Jinping a ajouté le succès planétaire foudroyant du jeu vidéo « Black Myth Wukong » où les joueurs incarnent le « Roi des singes » Sun Wukong 孙悟空 (25 millions de copies vendues au 1er janvier 2025), ainsi que l’audience record du film d’animation Nezha 哪扎.

Tiré de « L’Investiture des dieux 封神演義, fengshen yanyi », vieux roman fantastique chinois des Ming relatant la lutte entre Di Xin 帝辛, le dernier roi de la dynastie Shang (1600-1046 av-JC) et le Roi Wu 武 王le fondateur de la dynastie Zhou (1046-777 av-JC), Nezha est devenu en mai 2025, un des films d’animation les plus rentables de tous les temps, ayant rapporté 2,2 milliards de $ pour un budget t initial de 80 millions.

Il n’en est cependant pas encore arrivé au record du « Roi Lion » devenu une nébuleuse artistico-commerciale dont les différentes versions de 1994 à 2024, ont, par leurs droits d’auteur, rapporté au total plus de 11 milliards de $.

Décrivant le statut et les intentions de la Chine à l’international, Xi a également livré une version édulcorée, contredisant la réalité des exorbitantes revendications chinoises en mer de Chine du sud et des incessantes pressions militaires exercées contre Taïwan.

« Dans la continuité des Trois Initiatives majeures, 继“三大倡议”之后 (développement- 发展 - sécurité 安全 ; civilisation 文化), » il propose « un système de gouvernance mondiale 全球治理体系 plus juste 更加公正 et plus équitable 更 合理.

En même temps, il a affirmé que la Chine qui, dit-il, « s’était toujours rangée du bon côté de l’histoire 中国始终站在历史正确一边, était disposée à œuvrer avec tous les pays 愿同各国携手 pour promouvoir la paix et le développement dans le monde 促进世界和平发展 et bâtir une communauté de destin pour l’humanité. 推动构建人类命运共同体.

Ce n’est qu’après cette longue autopromotion de l’excellence de la gouvernance de la Chine par le parti unique, que l’adresse de Xi a abordé la question de Taïwan.

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La réunification, le destin nécessaire et incontournable de l’Île.

Considéré par l’appareil chinois comme un « dangereux séparatiste » et « un fauteur de troubles » le président Lai Qing De, à gauche, a, lors de ses vœux aux Taiwanais, réaffirmé sa volonté de défendre « la souveraineté de l’Île ». Mais face aux menaces militaires chinoises qui incitent ses amis à la prudence face à un risque de conflit, sa liberté de manœuvre est réduite à la portion congrue de la préservation du statuquo (photo AP et Yusuke Hinata).


*

Il faut se rendre à l’évidence, contredisant son discours que Pékin serait animé d’un désir d’apaisement et de stabilité, les bras ouverts au monde - 敞开胸怀拥抱世界, au cœur de la vision de Xi Jinping d’un nouvel ordre mondial se trouve l’annexion de Taïwan.

Le projet se double de l’exigence de Pékin que toute la Communauté internationale cautionne sans réserve la profession de foi immuable que l’Île fait partie intégrante « d’Une seule Chine » dirigée par le Parti communiste chinois, ce que, pourtant, la majorité des Taïwanais rejette.

Le 31 décembre, Xi a une nouvelle fois promis de rendre Taiwan à la Chine, répétant que la perspective de réunifier la mère patrie 祖国统一 était « une tendance inéluctable 不可阻挡 de l’époque 历史大势 ».

Pour que toute la région asiatique et le monde aient bien conscience de la détermination chinoise, la promesse énoncée avec en arrière-plan des images de la vaste démonstration de forces sur Chang An, le 3 septembre (lire : Xi Jinping au centre, avec V.Poutine et Kim Jong Un, vent debout contre l’Occident) faisait suite à d’intenses manœuvres militaires autour de l’Île qui, elles-mêmes, répliquaient au projet de livraison à l’armée taïwanaise par Washington d’une vaste panoplie d’équipements militaires dont la valeur était estimée à plus de 11 milliards de $.

(Lire : Guérilla contre la Cour suprême. Et armes américaines.)

Lundi 29 et mardi 30 décembre, la marine, l’aviation, la force missile et les garde-côtes de l’APL ont conduit des exercices à tirs réels qui simulèrent l’encerclement de l’Île et l’interdiction de ses principaux ports.

Tous les observateurs ont noté que les démonstrations de forces baptisées « Mission Justice 2025 正义使命 2025 », se sont déroulées plus près de Taïwan que les exercices précédents.

Leur ampleur était aussi inhabituelle, au moins 200 avions de combat sur ces deux jours - le plus grand nombre depuis plus d’un an -, tandis que le ministère de la défense taïwanais déclarait que 27 missiles balistiques avaient été tirés en direction de l’Île dont plusieurs se sont abimés à moins de 30 nautiques (55 km) des côtes [1].

Inflexible et sûre de sa souveraineté historique sur l’Île l’autorisant à enflammer le Détroit pour protester contre l’ingérence américaine sur ses plates-bandes, l’appareil s’est offusqué des critiques du Royaume Uni, du Japon, de l’Australie, des Philippines, de l’UE et des États-Unis.

Le 31 décembre, Lin Jian - 林剑 - le porte-parole du MAE déclarait : « La plus grande menace pour la paix et la stabilité dans le détroit de Taïwan réside dans les activités séparatistes des forces indépendantistes taïwanaises 在于台湾独立势力的分裂活动, ainsi que dans la complicité et le soutien extérieurs dont elles bénéficient 以及他们所受到的外部共谋和支持 ».

Le 1er janvier Pékin a, par la voix de Chen Binhua, 陈斌华, porte-parole du Bureau des Affaires taiwanaises, vertement dénoncé le discours de Nouvel An à Taiwan de Lai Ching-te, notamment sa promesse de renforcer les défenses de l’île, et sa description de l’Île comme une terre de liberté opposée à l’autoritarisme autocrate du Continent.

Dans la bouche de Chen, le discours de Lai était « truffé de mensonges, animé d’hostilité et de malice 充斥着 谎言与妄言, 敌意与恶意 qui trompait le peuple de Taiwan 妄图蛊惑台湾民众 et l’opinion internationale, 误导国际舆论.

Quant au Président Lai lui-même, il n’était qu’un dangereux promoteur de l’indépendance de Taiwan qui fracture la Mère patrie一个危险的台湾独立鼓吹者, 正在分裂祖国, un fomenteur de crises et de conflits 危机制造者et un destructeur de paix 和平破坏者 » (…)

Ainsi quand, dans son discours de Nouvel An, le Président Lai évoque la souveraineté nationale à défendre par le renforcement du budget des armées, pour l’heure toujours contesté par l’opposition, il s’exprime sous forte contrainte.

Bien que l’Île possède tous les attributs d’un pays souverain, sa liberté de manœuvre est malgré tout réduite à la portion congrue du « statuquo », non seulement par les menaces militaires de l’APL, mais également par ses propres alliés qui lui intiment de ne pas s’émanciper, par crainte d’une réaction brutale de la Chine.

Commentaires de la rédaction.

Il est exact que la Chine menace militairement Taiwan depuis 1949, avec en 1954-1955, puis 1958, des offensives directes par des bombardements et un blocus des Îles Jinmen (Kinmen) et Matsu respectivement à 2 et 9 km du Continent.

Par la suite, l’agressivité chinoise est apparue comme une réaction punitive aux étapes de l’émancipation démocratique de l’Île. En 1995-1996, la 2e artillerie tira de missiles dans le Détroit pour intimider les électeurs avant la première élection présidentielle démocratique.

Du 4 au 7 août 2022, de vastes démonstrations de forces (tirs de missiles armés, intrusions de chasseurs de combat et manœuvres navales dans le Détroit et autour de l’Île) réagissaient à l’accueil réservé dans l’Île par Tsai Ing-wen à Nancy Pelosi, la Présidente de la chambre des représentants des États-Unis.

Récemment les 8 et 9 décembre 2025, des manœuvres de grande ampleur avec des tirs réels et l’engagement de chasseurs et de navires de combat simulèrent un blocus naval de l’Île pour réagir à la vente à Taiwan par Washington d’un large éventail d’équipements militaires destinés selon le Pentagone à riposter à une tentative d’invasion directe.

Depuis l’arrivée de Xi Jinping à la tête du Parti à l’automne 2012, les menaces ont gagné en ampleur, tandis que nombre d’analystes font l’hypothèse que l’APL n’aurait plus seulement le rôle de dissuader une déclaration d’indépendance, mais serait directement engagée pour précipiter l’annexion de Taïwan, soit par un débarquement de vive-force, soit par la mise en œuvre d’un blocus de l’Île.

Dans ces hypothèses de conflit majeur, les inconnues pour les observateurs comme pour Pékin, restent la capacité de résistance de l’Île et la nature de la réaction américaine. (Sur les incertitudes et les difficultés d’une action militaire directe, lire : Visant Taiwan, la coopération militaire sino-russe se durcit).

Note(s) :

[1Objectivement, 55 km restent une distance encore éloignée de l’Île. Elle explique que la population taïwanaise reste placide. En même temps elle traduit une certaine prudence de la composante missiles.

 

 

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