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Entre la Chine et l’Inde, sur le toit du monde, « La bataille de l’eau. »
A gauche, la boucle la plus spectaculaire du Yarlung Tsangpo. En fer à cheval, elle est située au sud-est du Tibet, autour du Mont Namcha Barwa, où le fleuve qui forme le « Grand Canyon » très encaissé, effectue une volte-face spectaculaire vers le sud-ouest. A droite, une carte montrant le fleuve, coulant d’abord d’Ouest en Est, avant de rebrousser chemin vers le Bangladesh et l’Inde où il devient le Brahmapoutre.
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Le 19 juillet 2025, le Premier Ministre Li Qiang présidait au Tibet la cérémonie de lancement des travaux du barrage de Mailing 米林市 (Mi Lin Shi) dans la préfecture de Nyingchi, en chinois Linzhishi 林 芝 市 sur le fleuve Yarlung Tsangpo (Zangbo), à 2900 m d’altitude.
L’endroit se trouve dans la partie Est du Tibet, à une quinzaine de kilomètres au nord de la Ligne Mac Mahon qui borde la province contestée de l’Arunachal Pradesh [1] et à l’entrée du grand canyon du Yarlung, en amont de la spectaculaire boucle en fer à cheval du fleuve qui coule ensuite vers le sud en direction de l’Inde où il prend le nom de Brahmapoutre.
Décidé sans concertation avec New-Delhi, le barrage de Mailing et sa centrale sont les premiers ensembles hydroélectriques d’une série de cinq installations à édifier en cascade entre la région de Lingzhi à 2900 m d’altitude et celle de Medog de l’autre côté du grand canyon, 2200 m en contrebas. Du point de vue chinois, l’amplitude de la dénivelée sur seulement 50 km qui sera amplifiée par des tunnels de dérivation, offre des perspectives de rendement électrique très élevé.
Pour l’Inde et le Bangladesh en aval, le projet suscite une défiance. Les deux craignent que Pékin utilise le contrôle de l’eau comme un levier de pressions géopolitiques, sur fond de conflit frontalier.
Gigantisme, affichage de puissance et quête d’énergie.
La puissance attendue de cet ensemble titanesque trois fois plus puissant que le barrage des Trois gorges est d’environ 60 GW soit approximativement la capacité installée (63 GW) des 57 (58 avec Flamanville) réacteurs nucléaires français.
L’affichage du gigantisme est à la fois l’expression de la puissance opérationnelle sans égale des ingénieurs chinois de l’aménagement du territoire et le produit de l’incessante quête d’indépendance énergétique, un des insistants axes d’effort de Xi Jinping homothétique de son ambition d’autonomie dans le secteur des hautes technologies et de l’innovation (lire : 4e plenum : Confirmation de la bascule qualitative pour une économie de combat. Priorité aux hautes technologies).
Ce n’est pas la première fois que la Chine construit un barrage sur le Yarlung. Au nord de la ville de Gyaca dans la préfecture de Shannan, 180 kilomètres au sud-est de Lhassa, le barrage de Zangmu 藏木, est opérationnel depuis 2015. De conception classique par gravité (qui utilise sa masse pour retenir l’eau), il est situé à 3300 mètres d’altitude, à quelques kilomètres de la frontière du Bhoutan.
Mais sa puissance installée n’est que de 500 MW – soit 126 fois inférieure à celle du gigantesque aménagement dont Li Qiang a posé la première pierre il y a cinq mois à Mailing.
Sans surprise, le gigantisme de l’entreprise soulève les critiques des écologistes et des défendeurs des droits qui pointent du doigt les menaces pour la biodiversité, unique de la région, et l’impact des déplacements de population qui toucheront les Tibétains.
Inquiétudes, critiques et riposte de l’Inde.
Le graphique – source réseau social X - est une synthèse des barrages chinois au nord (Zangmu. 510 MW) et Medog (60 GW) et de la riposte indienne sur le fleuve Siang en Arunachal Pradesh (10 GW).
Les travaux titanesques s’accompagnent des déplacements de populations soigneusement orchestrés par l’appareil qui chaperonne les migrations et accueillent les familles relocalisées dans leur nouvel environnement par des cérémonies de remises de la khata, l’écharpe blanche traditionnelle, symbole de longue vie, de pureté et d’hospitalité. En arrière-plan, en rouge, le slogan pragmatique et positif de l’appareil « 搬 廷 新 环境 感 思 新 机 遇 Déménagement, nouvel environnement, nouvelles opportunités. »
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La plupart des critiques et des inquiétudes étaient résumées dans une note de l’ONG CETRI (Centre tricontinental d’étude, de publication, de documentation et d’éducation permanente sur le développement et les rapports Nord-Sud). Signée par Aurélie Leroy, historienne, chargée d’études au CETRI, la note évoque aussi menace apocalyptique pour les populations en aval que l’aménagement est situé sur une zone où le risque sismique est élevé.
Sans surprise à New Delhi, l’avancement des travaux est surveillé de près, dans une ambiance de scepticisme prudent qui porte l’aléa d’ébranler le fragile apaisement tactique en cours entre l’Inde et la Chine (lire : Sur son flanc sud, Pékin revisite ses tensions avec l’Inde et cherche le chemin d’une improbable médiation entre Islamabad et Kabul).
Récemment, le gouvernement de New-Delhi déclarait qu’il prendrait « les mesures nécessaires pour protéger nos intérêts, notamment des mesures préventives et correctives afin de préserver la vie et les moyens de subsistance des citoyens indiens. »
En juillet 2025, au moment où, à Mailing, Li Qiang lançait les gigantesques travaux sur le fleuve Yarlong, New-Delhi annonçait son propre projet hydroélectrique de grande ampleur, 500 km à vol d’oiseau au sud, dans la région Est de l’Arunachal Pradesh, revendiquée par la Chine, au sud du village de Pangging, sur le fleuve Siang, nom local du fleuve Yarlung qui devient le Brahmapoutre en aval.
Mais rien n’est simple.
Le projet de New-Delhi vu comme une riposte au gigantisme chinois, lui-même officiellement destiné à réguler les crues et à sécuriser l‘irrigation en aval, n’est pas tout à fait aussi herculéen que le Chinois. Mais avec ses 12 GW – soit 10 réacteurs nucléaires français REP 1300 de Framatome – et une profondeur du réservoir prévue de 750 m, il suscite lui aussi des inquiétudes écologiques et des réactions locales.
Comme l’écrivait avec l’AFP le Magazine GEO le 30 septembre 2025, « Si pour le chef de l’exécutif de l’Arunachal Pradesh, le projet Siang relève de la sécurité nationale, pour ses administrés de la tribu Adi - un groupe autochtone de la région - c’est tout le contraire. S’il est construit, l’ouvrage noiera le village de Riew (30 km au nord du barrage), leurs terres et une bonne partie de la vallée. »
Note(s) :
[1] L’Arunachal Pradesh à l’Est et l’Aksai Chin près de 2000 km à l’ouest au-delà du plateau du Tibet qui s’étend au pied des sommets du « toit du monde » de l’Himalaya sont l’objet des deux insistants conflits territoriaux non résolus entre l’Inde et la Chine.
Lire le § « La permanence du contentieux frontalier » dans « L’Himalaya nouvelle frontière de la Chine », par Thierry Mathou, Herodote 2007/2, nº 125.
« La Chine qui revendique la quasi-totalité d’un État indien, l’Arunachal Pradesh – 90000 km2 –, occupe aussi un territoire contesté d’environ 40000 km2 au nord du Ladakh, l’Aksai Chin et a obtenu du Pakistan la cession par traité d’une partie du Cachemire, revendiqué par l’Inde. » et « La Chine se réserve à tout moment la possibilité d’utiliser le contentieux frontalier comme un levier de sa relation avec l’Inde. »
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