Cliquez ici pour générer le PDF de cet article :
›› Société
Guerre en Iran. Que disent les réseaux sociaux ?
Au milieu des postures antiaméricaines calibrées de l’appareil chinois, l’un des commentaires ayant eu une des plus fortes audiences en Chine fut celui, posé dès 2024, sur WeChat par Ren Hanjun. 开战 容易 停战 难, professeur associé à l’université de Pékin : « Il est facile de déclencher une guerre et difficile d’y mettre fin. »
Quel que soit l’angle de vue anti-terroriste, antiprolifération ou celui de la protection de l’allié israélien, l’hypothèse est juste, les enchainements d’un conflit sont imprévisibles.
Du coup, prenant le contrepied de ceux qui tablent sur l’affaiblissement de la Chine prise à contrepied par les offensives américaines contre ses alliés Vénézuélien et Iranien, Ren Hanjun pronostiquait au contraire qu’un conflit au Moyen Orient qui détournerait l’Amérique du théâtre du Pacifique, profiterait à la Chine.
Son analyse ajoutait « qu’en évitant de s’impliquer », la Chine maintiendrait ses connexions avec un partenaire source d’énergie, quand son rival américain, s’embourberait dans le conflit.
Ce n’est pas faux. L’embourbement est un risque. Mais il n’est pas exact que le parti communiste chinois serait resté « neutre ». L’analyse de Han effaçait en effet la partie de l’image que, depuis 2016, Pékin s’est clairement rapproché du régime terroriste porté par la mystique de la conquête militaire érigée au rang de sacrifice religieux, après avoir, depuis le milieu des années quatre-vingt et jusqu’en 2006, apporté son soutien aux Mollahs pour la construction de centrifugeuses qui permettait de produire de l’uranium de qualité militaire.
*
La proximité du Parti Communiste Chinois avec les Mollahs iraniens, décrite par l’éditorial de F. Danjou du 5 mars, est connue.
Commencée dès les années quatre-vingt par une coopération pour la construction de centrifugeuses capables de produire de l’Uranium de qualité militaire, pointée du doigt par l’AEIA, elle a été relancée en 2016, par le voyage officiel de Xi Jinping à Téhéran et concrétisée par l’accord de coopération stratégique signé en 2021 promettant 400 milliards d’investissements en 25 ans.
Rappelons cependant que la réalité des efforts chinois ne correspond pas aux annonces. Lors de son passage à Pékin, à la mi-février 2023, le Président iranien Ebrahim Raïsi n’avait pas manqué d’exprimer sa déception (lire : Les limites de l’accommodement des contraires au Proche Orient).
Au lieu des 16 milliards de $ par an promis – qui devaient être investis dans les infrastructures de transport et les champs pétroliers -, en 2023, deux années après la signature de l’accord, les capitaux chinois engagés en Iran atteignaient a peine « 160 millions de $, presque 200 fois moins que les 32 milliards attendus, moins que les investissements chinois en Afghanistan et en Turquie. »
Au-delà des décalages entre les affichages d’une relation idéale et ses réalisations concrètes, un autre aspect passé sous silence – il est vrai difficilement mesurable dans un paysage politique plombé par la censure – est la réaction de la société chinoise à la puissante attaque menée depuis le 28 février par Washington et Tel Aviv contre la République Islamique d’Iran.
Le site « China Digital Times », association à but non lucratif qui, entre les obstructions de la censure, explore les réseaux sociaux chinois, a récemment longuement ausculté les échanges des internautes chinois à propos de la guerre en Iran, notamment ceux qui suivirent la mort de l’Ayatollah Khamenei tué le jour du déclenchement des frappes, le 28 février, par des tirs contre sa résidence à Téhéran préparés par la CIA et le MOSSAD.
D’abord des « coup de pied de l’âne » à Xi Jinping.
A l’annonce de la mort de Khamenei, une partie des expatriés chinois en délicatesse avec le nº1 chinois ont mis en ligne la rengaine de la chanteuse malaisienne Fish Leong Dommage que ce ne soit pas toi 可惜不是你 ».
*
L’analyse des mises en ligne montre qu’en se livrant au décryptage critique de la propagande chinoise de l’appareil après la mort de Khamenei, les internautes vivant hors de Chine ne se sont pas privés de donner d’abord quelques coups de sabots à Xi Jinping lui-même.
Selon une tradition établie de la diaspora lorsqu’un dirigeant mondial fait face à des ennuis, de nombreux utilisateurs sinophones du réseau « X » et d’autres plateformes bloquées en Chine ont d’abord partagé des références à la ballade « Dommage que ce ne soit pas toi 可惜不是你 » de la chanteuse malaisienne Fish Leong. Cette fois, la parodie ciblait le nº1 chinois honni par les expatriés en délicatesse avec le régime.
Certains, jouant sur les homophonies ont même détourné le sens du caractère archaïque « Zu - 卒 » qui signifie mourir. Et, au lieu de Xi Zhuxi 习主席 (Le Président Xi), ils ont écrit Xi Zu Xi 习卒习 – qui signifie « meurs Xi, meurs »
En Chine, dans le dédale de la censure automatique.
A l’intérieur, pour échapper à la censure automatique par les mots clés, les commentaires critiques des réseaux chinois n’ont jamais nommé Khamenei directement. Mais, dans la vieille tradition des remontrances obliques à l’Empereur, ils se sont servis des hyperboles compassionnelles éplorées de la TV publique iranienne célébrant de manière répétitive la « sagesse du guide » pour moquer la propagande de Pékin sur l’infaillibilité de Xi Jinping.
Puis, dans des commentaires vite censurés, ils ont d’abord visé les proches de la propagande du régime comme Hu Xijin, ancien rédacteur en chef du Global Times. Quand circulèrent les premières rumeurs sur la mort de Khameinei, il avait imprudemment suggéré qu’en réalité, le Guide « s’était fait discret pour préparer un discours public qui porterait un coup dur aux États-Unis et à Israël ».
Plus tard, il avait prédit qu’un nouveau dirigeant iranien serait rapidement élu, sans anticiper, qu’il serait lui aussi ciblé par une frappe. Face à ces décalages de la propagande avec une réalité qui tardait à se concrétiser et au milieu des rumeurs glosant sur l’élimination de Mojtaba, le fils et successeur de Khameni, un internaute avait ironisé : « Le seul qui puisse surpasser Hu Xijin [Dans la propagande] est le Hu Xijin du jour d’après - 唯一能超越胡锡进的, 只有未来的胡锡进. »
Imperturbable, un blogueur aux idées proches de celles de l’appareil, dont le message explicite et sans détours a cependant vite été supprimé par la censure automatique, affirmait même que « la frappe ciblée contre Khamenei témoignait en réalité du déclin des capacités militaires conventionnelles des États-Unis. »
Un autre, lui aussi censuré, singea la propagande de guerre en affirmant que « les États-Unis et Israël perdront tellement qu’ils n’y retrouveront même plus leurs sous-vêtements », — le dernier mot, « 内衣 - Neiyi - sous vêtements - » jouait sur l’homophonie des deux derniers caractères du nom Chinois de Khameinei 哈梅内伊 Hāméinèiyī.
Un troisième, à la fois acerbe et ironique leur a répondu, avant d’être lui aussi effacé, que « Les membres fondateurs du groupe des “Meilleurs amis pour toujours 最好的朋友” étaient la Chine, la Russie, la Corée du Nord, l’Iran, le Venezuela et Cuba. Puis, dit-il, le Venezuela a quitté le groupe. L’Iran devrait suivre. Avec ses réserves de carburant qui s’épuisent, le séjour du Cuba dans le groupe est probablement lui aussi compté. 他在该组合中的时间可能也被算在内 »
Le mythe du « sacrifice pour le peuple. »
Le martyre de l’Imam Ali, gendre et cousin du prophète, modèle de sagesse, de justice et de foi, assassiné vers 661 ap-JC et la mort de son fils Hussein, mort en 680 à la bataille de Kerbala contre les Omeyyades sunnites, constituent le noyau de la culture du sacrifice chiite. Pour les chiites, l’Imam Ali est le successeur légitime désigné par le prophète Mahomet, en tant que premier Imam et chef spirituel/politique de la communauté musulmane.
Le martyre de l’Imam Ali fut qu’il a été assassiné par une épée empoisonnée, alors qu’il priait à la mosquée de Kufa. Pour les chiites iraniens, mourant en martyr à environ 63 ans, il a sacrifié sa vie pour préserver l’unité de l’Islam, la justice, la vérité et la rédemption.
*
L’une des dernières analyses des réseaux chinois par CDT rendait compte d’un long morceau de bravoure d’un nommé Lao Xiao qui, à ce moment, encore sans information réelle sur les circonstances de la mort du « Guide » (enfermé à l’abri dans un bunker spécial ou travaillant avec son équipe dans un simple bureau de sa résidence protégée), imaginait ses réflexions personnelles.
« Pourquoi ma famille et moi devrions-nous nous abriter pendant que le peuple souffre sous les bombardements ? »
A l’appui, commentait Lao Xiao, « des photos des mises en scène émouvantes le montrant assis béatement dans un bureau spartiate où on le voyait serrer des mains et saluer des foules. » (...) « Refusant de se mettre à l’abri, il mourut en service commandé » tel fut en effet, dit Lao Xiao, « le récit poignant, minutieusement élaboré pour le présenter comme un martyr partageant le sort des masses. »
L’intention du blogueur était de dénoncer la propagande du régime visant à élever la figure de Khameni à hauteur d’un martyr proche du peuple, indiffèrent à son propre sort. « Mais », dit Lao Xiao « Dans le miroir révélateur de la réalité, tout cela n’était que mensonge. Dès le premier coup de feu tiré lors du conflit israélo-iranien de juin 2025, il s’était déjà réfugié dans un bunker à 80 mètres sous terre. »
« Cette fois encore, protégé par une phalange de gardes révolutionnaires, il s’était réfugié dans un bunker souterrain capable de résister à l’impact d’une munition GBU-57 à forte capacité de pénétration. Mais les fortifications ne les mirent pas à l’abri des accusations de lâcheté de ceux restés à l’extérieur, vivant dans la terreur des sanctions économiques et des flammes de la guerre. »
« Comment en effet » conclut Lao Xiao, « Khameini et sa famille pouvaient-ils “partager le sort des masses”, alors que, par-dessus le marché, les autorités avaient, dès janvier, isolé le pays d’Internet et instauré un régime de répressions qui condamnait certains manifestants à la pendaison ».
La conclusion pouvait être interprétée comme une allusion critique à la culture sacrificielle du Parti communiste chinois analysée par Joseph Torigian dans son livre « The Party’s Interest come first » Lire : Un parti sans état d’âme, d’abord préoccupé de sa survie.
« Ce fossé est typique des régimes autoritaires : ils utilisent le sacrifice symbolique pour renforcer leur statut sacré et l’isolement physique visant à garantir leur sécurité, tandis que la vie et la mort du peuple ne sont que des monnaies d’échange pour protéger leur pouvoir »
• À lire dans la même rubrique
SHEIN, une invasion chinoise face à une Europe entravée
[19 novembre 2025] • Jean-Paul Yacine
Pied de nez à la police et au parti
[11 septembre 2025] • Jean-Paul Yacine
Pluies diluviennes et inondations
[6 août 2025] • Jean-Paul Yacine
Les faces cachées du harcèlement des auteures de romans érotiques
[2 juillet 2025] • Jean-Paul Yacine
La puissance normative et moralisatrice des réseaux sociaux
[28 mai 2025] • Jean-Paul Yacine