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Les limites de l’accommodement des contraires au Proche Orient

Le président iranien Ebrahim Raïsi était à Pékin, du 14 au 17 février derniers. C’était son premier voyage en Chine depuis son élection en août 2021.

Sept années après la visite à Téhéran de Xi Jinping qui, le 23 janvier 2016, proposa aux Ayatollahs une augmentation substantielle de leur coopération bilatérale, et deux années après la mise en œuvre concrète des promesses présidentielles par l’accord stratégique du 27 mars 2021 signé entre le Ministre des Affaires étrangères Wang Yi et son homologue iranien Javad Zarif, la venue à Pékin du président iranien était « une revue d’étape ».

Elle entendait faire le point des vastes projets énoncés par les deux, en contrepoint du durcissement des relations entre Téhéran et Washington, à la suite de la dénonciation par Donald Trump, le 8 mai 2018, de l’accord sur le développement du nucléaire civil iranien signé en 2015 (« Joint Comprehensive Plan of Action – JCPOA - ».

Signé à Vienne, en juillet 2015 avec les P5 et l’Union Européenne après douze années de négociation entre la « communauté internationale  » et Téhéran, son but était de mettre progressivement fin aux sanctions qui frappaient l’Iran.

Pour faire bonne mesure, en 2018, après avoir dénoncé l’accord sous la réprobation générale, notamment d’Emmanuel Macron, d’Angela Merkel, de Vladimir Poutine, de l’Union européenne et de l’ONU, mais aux exceptions notables d’Israël et de l’Arabie Saoudite, D. Trump fit activer le bureau de contrôle des actifs étrangers (Office of Foreign Assets Control – OFAC - ) qui sanctionna plusieurs centaines d’institutions et personnalités iraniennes, privées d’accès au réseau mondial du système bancaire international.

Il s’agissait à l’époque du plus haut niveau de sanctions infligées à l’Iran par les États-Unis. Par le moyen du concept d’extraterritorialité du droit américain applicable à tous les utilisateurs du dollar, les représailles ciblaient aussi tous les groupes investisseurs en Iran, notamment dans le secteur du pétrole comme le français TOTAL.

La menace qui frappe aussi les intérêts américains eut pour première conséquence directe de laisser le champ libre aux groupes pétroliers chinois. Lire notre article : Chine, Iran, États-Unis : Avantage Pékin. Retour sur la longue histoire entre la Perse, l’iran des Ayatollahs et la Chine. Pour autant, quatre années après cette projection idéale de l’influence de Pékin en Iran, le paysage s’est sérieusement brouillé sur fond de rivalité sino-américaine exacerbée aujourd’hui hystérisée par la guerre en Ukraine.

Rivalités avec l’Amérique et déceptions iraniennes.

Le 14 février dernier, l’insistante rivalité sino-américaine était omniprésente lors des échanges entre les deux chefs d’État. Xi a notamment déclaré que Pékin « s’opposait à l’ingérence des forces extérieures dans les affaires intérieures de l’Iran qui sapent la sécurité et la stabilité du pays. ». Alors que les négociations internationales pour rétablir l’accord de 2015 sont au point mort, Xi a aussi promis que la Chine « participerait de manière constructive  » aux pourparlers pour le restaurer.

Mais au-delà de la façade diplomatique où perçait la rivalité avec Washington, la réalité était que la coopération n’a pas atteint l’ampleur spectaculaire des affichages de 2021. La promesse de Pékin était d’investir 400 Mds de $ sur 25 ans – 280 Mds dans les champs pétrolier et 120 Mds dans les infrastructures de transport -, soit au total 16 Mds par an.

Or selon William Figueroa, chercheur à l’Université de Cambridge, spécialiste des relations entre la Chine et l’Iran, après presque deux années, le compte n’y est pas. Les capitaux chinois investis en Iran ont à peine atteint 160 millions de $ soit presque 200 fois moins que les 32 Mds attendus, « moins que les investissements chinois en Afghanistan et en Turquie  » précise Figueroa.

Dans un article de « The Diplomat » du 15 février dernier, Shannon Tiezzi, formée au Chinois à l’Université Qinghua et diplômée de Harvard écrivait que « L’impatience de Téhéran attisée par le retard des investissements chinois, ressortait clairement dans les déclarations de Raïsi inhabituellement critique.

« Le développement des relations entre l’Iran et la Chine a avancé, mais ce qui a été fait est loin de ce qui aurait dû être fait  ». Pour compenser ce retard, il soulignait qu’il était nécessaire « d’accélérer le rythme de la coopération.  » Mais alors qu’il explorait de nouveaux secteurs prêts à accueillir les investissements chinois comme l’agriculture, l’automobile, les mines et le tourisme, Xi Jinping à certes promis un effort financier supplémentaire, mais resté vague, il a paru moins enthousiaste.

Les racines des soudaines réticences chinoises et de la difficulté éprouvée par Pékin à augmenter le rythme du rapprochement avec l’Iran tracent les limites de la stratégie chinoise d’accommoder les contraires.

Le vaste éventail des manœuvres chinoises et les limites du « grand-écart stratégique. »

Au Moyen Orient compliqué, Pékin s’efforce en effet de garder au feu toutes les options possibles de ses intérêts directs, de sa rivalité avec Washington et de ses relations de plus en plus étroites avec Moscou, à mesure que la guerre en Ukraine exprime désormais dans les mêmes termes que Vladimir Poutine, un conflit ouvert avec Washington et l’Occident.

Alors que Pékin achète le pétrole russe a prix cassés (lire : Malgré les sanctions, la Chine et l’Inde augmentent leurs achats de pétrole russe), les importations chinoises de pétrole iranien ont sérieusement baissé en 2022, au point que 40 millions de barils sont restés stockés dans le tankers sans trouver preneur.

Avec les sanctions américaines en cours de durcissement, les options commerciales de Téhéran sont presque uniquement réduites à la Chine.

En revanche Pékin a le choix entre de nombreux partenaires. Bahrein, l’Arabie Saoudite, le Koweit, Oman, la Turquie par exemple sont tous intéressés par les promesses de son marché et sa quête d’énergie. Les liens de Pékin, y compris stratégiques, avec certains d’entre eux, parfois hostiles à l’Iran, dépassent de très loin ceux avec Téhéran.

La visite très médiatisée de Xi Jinping en Arabie Saoudite du 7 au 9 décembre 2022 (lire : A Ryad, la Chine anti-occidentale et dépendante du pétrole arabe ébranle l’ambiguïté de la prévalence américaine) avait fortement irrité Téhéran au point que l’Ambassadeur de Chine avait été convoqué. Les Ayatollahs n’ont pas manqué de remarquer que si en 2016, Xi Jinping avait fait l’effort de se rendre à la fois à Téhéran et à Ryad, en décembre dernier, il a snobé l’Iran.

L’irritation de Téhéran s’est transformée en colère, quand il est apparu que Pékin avait apposé sa signature à une déclaration du Conseil de Coopération du Golfe plaçant l’Iran dans la catégorie des pays apportant leur « soutien aux terroristes  » en vue de « déstabiliser la région ».

Le 18 février, les aigreurs iraniennes nées du retard des investissements chinois et le hiatus dans la relation à trois surgi en décembre dernier ont été à l’origine de la déclaration du Waijiaobu que le Président chinois se rendrait à Téhéran à une date non précisée par le porte-parole.

Dans ce contexte où Téhéran se méfie du vaste éventail des stratégies chinoises qui, pour faire pièce à l’Amérique, tentent d’accommoder les irréductibles inimitiés entre l’Iran chiite et le cœur sunnite de l’Islam, la visite en Chine du Président iranien, marquée par quelques aigreurs, fut dominée par l’idée de rattraper le temps perdu.

Enfin, force est de constater qu’au-dessus des liens bilatéraux que Pékin cherche à tisser dans la région, l’épine dorsale de sa stratégie extérieure et de ses initiatives en Iran comme en Arabie Saoudite, reste sa rivalité avec Washington.

Les mêmes crispations contre Washington que Vladimir Poutine vient, le 21 février, lors de son discours annuel aux deux chambres de hausser au niveau d’un conflit de civilisation avec l’Occident, sont à la racine du rapprochement ostentatoire de Xi Jinping avec le maître du Kremlin.


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