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Le défi chinois de l’énergie. Une stratégie à long terme. La rémanence du charbon et l’espoir de la fusion nucléaire
Alors qu’il y a onze ans Xi Jinping lui-même avait déclaré lors de la COP 21 de 2015 à Paris que « le réchauffement climatique était un défi planétaire », le 15 avril 2026, il a assumé que le charbon devait rester le principal ingrédient de la sécurité énergétique du pays. De fait, aujourd’hui la Chine est toujours de très loin le principal émetteur global de gaz à effet de serre avec 15,7 milliards de tonnes de CO2e, devant les Etats-Unis (6 milliards de tonnes de CO2e). Avec cependant la nuance que les émissions par habitant des Etats-Unis sont 60% supérieures à celles des Chinois. (Photo Nikkei. Montage AP Reuters)
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Depuis de longues années, le régime chinois qui, on le sait, a l’avantage incomparable de détenir de fortes réserves de Terres rares et plus encore le quasi-monopole de leur raffinage avait clairement identifié qu’un de ses plus préoccupants talons d’Achille serait, compte tenu de la voracité de son système productif, son approvisionnement en énergie.
La prise de conscience est déjà ancienne. Moins de deux années après le début de son premier mandat, Xi Jinping avait fait de la Sécurité Nationale le cœur de sa politique étrangère. En même temps, il assumait que la meilleure sécurité énergétique du pays resterait encore longtemps la ressource du charbon.
Le 15 avril 2014, peu après son voyage officiel marquant le 50e anniversaire de la relation Franco-chinoise , Xi avait publiquement exprimé sa conception globale de la Sécurité Nationale : « La sécurité du peuple comme boussole “以人民安全为指南针 ; La sécurité politique comme fondement 以政治安全为根基 ; La sécurité économique comme pilier 以经济安全为支柱 ; La sécurité militaire, et la sécurité culturelle comme protections, 以军事安全 和 文化安全为保护.
Autrement dit, les priorités de l’appareil vont à la stabilité sociale ; à la prévalence sans partage du Parti ; à l’indépendance économique et à la protection bec et ongles contre les influences étrangères.A cet égard, la condamnation à 20 ans de prison de Jimmy Lai à Hong-Kong le 9 février 2026, est un des derniers exemples en date des inflexibles priorités sécuritaires de Xi Jinping. (Lire : https://www.questionchine.net/jimmy-lai-condamne-a-20-ans-de-prison-chute-d-un-symbole )
Au milieu de cette liste, la sécurité énergétique tenait une place particulière sur laquelle le Président est souvent revenu. « Dans un monde de plus en plus hostile et instable, 日益充满敌意和动荡的世界, la Chine doit envisager le scénario du pire 中国必须“进行最坏情况思考 »
Dans cette optique, dit Simone Mac Carthy sur CNN, la Chine n’a pas lésiné sur les moyens de réduire sa dépendance aux ressources importées, tout en se protégeant des chocs externes. A cet effet, elle s’est lancée dans une révolution des renouvelables par le développement de l’éolien, du solaire et de l’hydroélectrique ; En même temps, elle continue à explorer des gisements d’hydrocarbures off-shore et dans le grand ouest chinois.
La spectaculaire explosion des renouvelables et la quête internationale des hydrocarbures.
Un champ d’éoliennes dans la province du Shandong 2025. Photo CGTN
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Aujourd’hui, d’immenses parcs éoliens et solaires sont installés à un rythme spectaculaire dans l’arrière-pays chinois et le long de ses côtes, tandis les « giga-factories » produisent des batteries à un prix défiant les concurrences occidentales pour les nuées de voitures électriques qui, sur les autoroutes chinoises, remplacent les véhicules classiques à un rythme accéléré.
Parallèlement Pékin a gravé dans le marbre de vastes partenariats d’approvisionnement par gazoduc et oléoducs, notamment avec la Russie et même à travers les régions instables comme le Myanmar
(Lire : https://www.questionchine.net/chine-russie-contrats-de-gaz & https://www.questionchine.net/le-petrole-en-ligne-directe-du-golfe-du-bengale-vers-le-yunnan )
La solution de l’acheminement du gaz et du pétrole vers le sud de la Chine par le Myanmar en proie à une forte instabilité politique, illustre la capacité de choix stratégique de Pékin qui, en dépit des risques, table sur son inébranlable proximité avec l’ex-Birmanie pour éviter le goulot d’étranglement du détroit de Malacca qu’un hostile pourrait facilement bloquer en cas de conflit.
Longs de 770 km au Myanmar l’oléoduc et le gazoduc connectés au terminal de Kyaukphyu (1400 nautiques au nord de Malacca) sur le golfe du Bengale traversent l’État de Rakhine, les régions de Magway et Mandalay avant de déboucher au Yunnan par l’État de Shan.
En service depuis 2014, les deux conduites (22 millions de tonnes de pétrole et 12 milliards de m3 de gaz par an) continuent ensuite sur plus de 1000 km vers Kunming où PetroChina a construit une raffinerie opérationnelle depuis juin 2017 dont la capacité est de 13 millions de tonnes par an.
Aujourd’hui, plus de dix ans après les alertes de Xi Jinping, la crise globale de l’énergie déclenchée par la guerre menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran constitue la meilleure validation des choix à long terme du Président et du Comité Central.
Tandis que le Japon et la Corée sont confrontés à des pénuries, la Chine a accumulé de formidables réserves d’hydrocarbures ; Elle a, en diversifiant ses sources alternatives, fortement promu les véhicules électriques - Au premier semestre 2025, les voitures électriques et hybrides rechargeables représentaient 50 % des ventes neuves et 10 % des véhicules en circulation -.
Au total elle a construit un système de production d’énergie en grande partie assuré par ses capacités domestiques ou par des approvisionnements sécurisés liés à la Russie et protégés de la secousse de la guerre en Iran.
Validation en trompe-l’œil des stratégies énergétiques et lourde rémanence du charbon.
Des trains longs de 2,5 km, avec chacun 200 wagons transportent en un seul voyage 20 000 tonnes de charbon depuis les gisements du Shanxi. De Mongolie intérieure, du Xinjiang et du Shaanxi. Photo CGTN
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En Chine et hors de Chine nombreux sont ceux qui applaudissent à la justesse de la vision à long terme de Xi Jinping et à la capacité du pays à maintenir sans faiblir le cap de ses choix énergétiques.
« Auparavant, nous étions préoccupés par notre sécurité énergétique. Nous savons désormais que nous avons fait les bons choix » dit Lin Boqiang doyen de l’Institut chinois d’études sur les politiques énergétiques de l’Université de Xiamen. » (…) « Mais si nous n’avions pas investi dans ce secteur depuis vingt ans, nous n’en serions pas là aujourd’hui. »
Pour Erica Downs, chercheuse au Centre de politique énergétique mondiale de l’Université Columbia, « la capacité de la Chine à surmonter les chocs énergétiques engendrés par les semaines de guerre confirme le bien fondé des efforts déployés par le passé. »
Enfin, cette remarque du Président lui-même à l’adresse du Comité Central, le 6 avril dernier, d’abord légitimement empreinte d’autosatisfaction « Ayant mesuré les tensions mondiales sur le pétrole et le gaz, nous avons il y a longtemps pris des décisions majeures en phase avec la nouvelle stratégie de sécurité énergétique. (…) La voie que nous avons empruntée qui nous place en pointe de l’éolien et du solaire s’est avérée prometteuse. »
Il ajoutait pourtant une nuance pragmatique laisant clairement entendre que sa priorité n’était pas écologique, mais sécuritaire « Parallèlement, l’énergie produite à partir du charbon demeurera la pierre angulaire de notre système énergétique 煤炭发电仍将是我们能源系统的基石 et devra continuer à jouer son rôle. 必须继续发挥其作用 »
La dernière phrase de Président mettait le doigt sur une réalité soulignée par Damien Ma, Directeur du Centre Chine Carnegie à Singapour, « Au-delà des stocks de pétrole et de gaz, la sécurité énergétique du pays ne dépend pas vraiment des hydrocarbures importés. » (…)
« Elle est toujours inextricablement liée au charbon. Ce dernier est de très loin la principale matière première alimentant l’industrie chinoise et son réseau électrique, qui engloutissent plus de la moitié de la consommation mondiale » - Soit 4000 milliards de tonnes par an, loin devant l’Inde (966 milliards de tonnes) et les États-Unis (731 milliards de tonnes). (1)
Le fait est que, s’il est aujourd’hui exact que la réponse à la formidable demande interne est presque entièrement assurée par la production intérieure, pour Xi Jinping le charbon riche en carbone reste la source d’énergie la plus sûre et la mieux maîtrisable. Il existe même une souplesse, assumée par Xi Jinping, « si nécessaire, en cas de crise, la Chine peut tout à fait accroître le recours aux centrales à charbon » (2)
Mais en Chine, comme ailleurs dans le monde, la quête pour une énergie illimitée non polluante n’a pas de cesse. https://www.questionchine.net/l-energie-de-fusion-et-la-preservation-de-la-biodiversite-en-attendant-kunming-2021
L’espoir de la fusion nucléaire.
Photo satellite du site de MyanYang dans la province du Sichuan. La Chine y construit une installation massive en forme de X exploitée par l’Académie chinoise de physique et d’ingénierie. Les analystes estiment qu’il pourrait abriter quatre centres laser à haute énergie - visibles sur la photo - , destinés à comprimer le combustible probablement destinés aux essais de simulation d’armes nucléaires sans détonation.
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Récemment des annonces ont fait état de la construction par la Chine d’un centre « titanesque » de fusion nucléaire à MyanYang 绵阳 au nord de Chengdu au Sichuan « dépassant de 50% la taille du National Ignition Facility (NFI) américain, bouleversant », dit l’article de Futura, « l’équilibre mondial dans ce domaine stratégique. » (Lire : https://www.futura-sciences.com/tech/actualites/technologie-chine-accelere-fusion-nucleaire-centre-colossal-devoile-satellite-120714/
Alors que de nombreux records publics de fusion en Chine proviennent de l’EAST (Tokamak supraconducteur expérimental avancé) de Hefei, cité plus haut, le projet de Mianyang observé par satellite, semble être une installation différente et plus puissante.
Les experts estiment que l’installation de Mianyang serait conçue pour la fusion par confinement inertiel (FCI), et non par confinement magnétique (comme les tokamaks). A l’instar du National Ignition Facility (NIF) américain, mais à une plus grande échelle, elle utiliserait quatre centres Laser à haute énergie pour comprimer le combustible.
Selon les analystes de sécurité, le site est probablement destiné à la fois au développement d’une énergie de fusion propre et aux essais de simulation d’armes nucléaires sans détonation. (3)
En attendant la Chine et les Occidentaux rivalisent de déclarations publiques sur les performances de stabilité du plasma a très haute température de leurs Tokamaks respectifs. (4)
Le 19 février 2025, le réacteur expérimental West du CEA avait réussi à maintenir son plasma à 50 millions de degrés pendant plus de 22 minutes (1 337 secondes exactement), améliorant ainsi de 25 % le précédent record obtenu quelques semaines auparavant par le tokamak chinois.
Ces avancées démontrent que la connaissance des plasmas et leur maîtrise technologique sur de longues durées sont devenues bien plus matures, laissant espérer que des plasmas de fusion puissent être stabilisés sur de longues durées dans des machines comme ITER
Notes.
1.- En dix ans, la Chine a transformé sa production d’énergie comme aucun autre pays dans le monde. Sa capacité solaire a été multipliée par 30, tandis que l’éolien a quintuplé, faisant du pays le premier producteur mondial d’électricité renouvelable.
Mais cette montée en puissance ne suffit pas à compenser la dépendance persistante aux énergies fossiles qui restent prédominantes malgré la baisse régulière de la part du charbon dans la production d’électricité.
Selon Ember, centre de recherche sur l’Énergie propre, la part du charbon est tombée de 70 % en 2015 à 54 % en 2025, grâce à l’apport des énergies renouvelables - hydroélectricité : 13%, éolien : 9,9%, solaire : 8,3% , biomasse-déchets : 2,1% (Total 42 % en 2025 contre 16,3 % en 2000.) -
Alors que la part des énergies fossiles a même baissé en 2025 pour la première fois depuis 2015, l’hydroélectricité (13%) et le nucléaire (4,5 %) forment aujourd’hui les deux piliers stables de l’électricité bas carbone chinoise, tandis que le solaire et l’éolien restent, malgré leur croissance spectaculaire, des sources intermittentes aléatoires.
Derrière la façade des énergies renouvelables, c’est donc un système toujours hautement carboné qui continue d’alimenter la croissance chinoise.
Selon le site Toute l’Europe, https://www.touteleurope.eu/environnement/union-europeenne-chine-etats-unis-qui-emet-le-plus-de-gaz-a-effet-de-serre/ « En valeur absolue, la Chine reste ainsi de loin le plus important émetteur de gaz à effet de serre. À lui seul, le pays émet près de 30 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES). » (…)
« Avec une croissance économique soutenue, articulée à l’énergie carbonée, le pays a connu une explosion de ses émissions dans les années 2000 (+318 % entre 1990 et 2024). La réduction de l’usage du charbon a toutefois entraîné un ralentissement de ses émissions de GES, qui ont plafonné entre 2013 et 2016, avant d’augmenter de nouveau. »
2.- Pour Statista, « la Chine développe simultanément ses capacités de production d’électricité à partir du charbon et des énergies renouvelables depuis quelques années. »(…)
« Si la plupart des observateurs s’attendaient à ce que les énergies vertes finissent par s’imposer après une période de transition, les chiffres de 2025 publiés par le Global Coal Plant Tracker dressent un tableau différent de l’évolution possible du mix énergétique chinois. »
En 2025, près de 70 gigawatts - GW - soit près d’une fois et-demi la capacité française en 2024 (59,1 GW) ont été produits par de nouvelles centrales au charbon. Un tel apport de nouvelles centrales au charbon n’avait pas été atteint depuis 2007.
3.- Mianyang est un pôle connu de recherche scientifique et - par hypothèse - d’expérimentation militaire. Il abrite notamment l’Académie chinoise de physique de l’ingénierie (中国工程院) et probablement des équipements sensibles de simulation numérique d’explosions nucléaires.
Certains analystes suggèrent en effet que l’installation pourrait également accueillir une machine à striction Z, générateur surpuissant de rayons X conçu pour comprimer le plasma et soumettre des matériaux à des conditions extrêmes de température et de pression, principalement utilisée pour rassembler les données nécessaires à la simulation informatique des armes nucléaires.
4.- Source CEA. Un Tokamak est une machine capable de créer et de confiner un plasma chaud à près de 150 millions de degrés, dans une cage magnétique, en forme d’anneau. Mais on ne sait pas aujourd’hui récupérer suffisamment d’énergie des réactions de fusion pour produire de l’électricité en grande quantité.
Le projet ITER vise à produire une puissance de fusion 10 fois supérieure à la puissance injectée dans le plasma pour le chauffer. Grâce à cette expérience et aux connaissances internationales déjà acquises dans le domaine, les physiciens comptent bien démontrer que l’étape suivante pourrait produire en continu 20 à 40 fois plus d’énergie qu’elle n’en consomme. Le rapport de 1 à 20 entre l’énergie investie et celle produite est en effet la rentabilité minimum pour qu’une usine électrique à fusion soit économiquement viable.
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