Your browser does not support JavaScript!

Repérer l'essentiel de l'information • Chercher le sens de l'événement • Comprendre l'évolution de la Chine

Cliquez ici pour générer le PDF de cet article :

Imprimer ou exporter en PDF

›› Editorial

Résilience. Sous la surface, les contradictions d’un déficit de réformes structurelles

La persistance du marasme immobilier dans un secteur qui fut entre les années 70 et le milieu des années 2000 un des principaux moteurs de la croissance du PIB, est un des symptômes les plus clairs des contradictions structurelles sous-jacentes non résolues. (Surcapacités ; investissements massifs non productifs ; accumulation de dettes ; faiblesse de la rémunération de l’épargne ; stagnation des salaires ; prolifération des entreprises « zombies »)

Ces contradictions dessinent un hiatus entre l’ambition stratégique globale et les ratés de la situation sociopolitique dus au refus du pouvoir de mieux partager la richesse par la mise en place d’un système social unifié. Le marqueur le plus clair de cette dissonance entre la puissance stratégique et les déséquilibres internes est le contraste entre le PIB du pays au 2e rang mondial et la place du PIB chinois par habitant toujours relégué au 75e rang mondial, entre la Malaisie et l’Argentine.


*

Le maître mot de la situation économique reste la résilience autour d’une croissance réduite mais tout de même maintenue à + 5% grâce à l’explosion des chiffres de la production et de l’export et le moteur des « nouvelles technologies » dont l’Intelligence artificielle que le Président Xi Jinping identifie comme le paradigme fondamental et impératif de la modernisation de l’appareil productif et un des leviers de la nouvelle puissance chinoise.

Au-delà de l’image spectaculaire d’une fuite en avant irrésistible vers le sommet, le tableau de la puissance chinoise reste cependant brouillé par une série d’inquiétudes bien réelles.

1.- Une insistante tendance déflationniste, marquée par la stagnation des prix entre 0 et +1%, que l’appareil s’applique à corriger par une accumulation de politiques de relance, nationales et locales (Baisse du taux de réserves obligatoires des banques commerciales ; profusion des instruments d’attribution des prêts à moyen et long terme ; reconduction d’un déficit budgétaire annuel de 4%, approchant les 900 milliards de $.).

2.- Un ratio d’endettement macro-économique global élevé à 300 % du PIB, parmi les plus élevés de la planète, avec celui du Japon, conséquence de décennies de croissance articulée à des crédits massifs.

3.- Restant un des cœurs des déséquilibres structurels d’un système qui peine à se reformer, le poids du marasme immobilier difficile à résorber par les mesures correctives en cours. Toutes - qu’il s’agisse de la réduction du stock de logements ; de la baisse des taux hypothécaires et de la transition de la culture de propriété vers celle de la location - perturbent les équilibres d’un secteur immobilier qui fut, depuis l’exode rural massif de la fin des années 70, à la fois un des adjuvants de la croissance et le refuge des épargnants.

Se détournant du faible rendement des banques, ces derniers préféraient accumuler les appartements dont, après la libéralisation de la propriété publique autorisée par Deng Xiaoping dans les années 80, les prix augmentaient de 10% par an, très au-dessus des taux d’intérêt de banques chinoises (1)

A bien des égards la destruction de ce schéma par la mise au point de Xi Jinping à l’hiver 2021, au milieu des craquements du groupe Evergrande « l’immobilier sert à se loger, pas à spéculer  » fut le point de départ de réactions en chaîne qui toutes convergent vers la défiance dont un des premiers symptômes est l’insistante baisse de la consommation intérieure.

Celle-ci tire son origine d’une série de facteurs qui tous relèvent des hésitations de l’appareil à procéder aux réformes structurelles indispensables à la modernisation réelle de l’économie et de la société, notamment l’absence flagrante de filets de sécurité sociaux, le poids exorbitant des investissements d’infrastructures qui, par un choix délibéré d’allocation des ressources, concourent à la compression du revenu des ménages.

Alors que l’appareil articule son discours réformiste à la modernisation de la production par « l’IA incarnée  » - en réalité un affichage spectaculaire qui ne manque pas de pertinence, mais laisse de côté l’essentiel des transformations nécessaires à la refonte des relations entre le pouvoir et la société, nombreux sont les experts de l’économie chinoise qui mettent le doigt sur les déséquilibres persistants du système économique chinois que l’appareil ne corrige pas.

Le plus lucide et le plus constant est le professeur d’économie Michael Pettis. Depuis le milieu des années 2000, à partir de la Chine où il exerce, il met clairement le doigt sur les déséquilibres structurels de l’économie chinoise et les raisons pour lesquelles les réformes furent souvent insuffisantes ou même seulement de pure façade.

Né en 1958 à Saragosse d’une mère française et d’un père américain Pettis est un économiste américain titulaire d’un Master en économie de développement international, d’une Maitrise de l’administration des Affaires et d’une Maitrise en finances publiques de l’Université de Columbia. Il est aussi membre de « Carnegie Endowment for International Peace. »

Arrivé en Chine en 2002, il est depuis 2004 professeur d’économie à l’Institut de finance et de gestion Guanghua de l’Université de Pékin, après avoir enseigné la gestion financière à Qinghua de 2002 à 2004.

Ses analyses pointent les défauts structurels et les déséquilibres du modèle économique chinois.

La faiblesse de la consommation intérieure, résultat d’un mauvais partage de la richesse par l’absence de filets sociaux ; la surcapacité industrielle ; la croissance par la surchauffe des investissements non productifs - notamment dans l’immobilier spéculatif, et les infrastructures surdimensionnées - ; ainsi que l’accumulation de la dette qui en résulte.

Une autre experte des déséquilibres structurels de l’économie chinoise est Alicia Garcia Herrero, basée à Hong Kong. De nationalité espagnole, elle est Docteure en économie de l’Université Georges Washington et a été à la tête du département Asie-Pacifique de la banque française d’investissement Natixis.

Précédemment, elle a été membre du Conseil d’administration de la banque Centrale européenne, employée du FMI et de la Banque d’Espagne.

Le 1 juin, elle publiait sur le site de China Leadership Monitor financé par la « Hoover Institution on War, Revolution and Peace  » rattachée à l’Université Standford https://www.prcleader.org/post/chinasdualeconomy-whenstrategicambitionhollowsoutthefoundation, une longue analyse reprenant les déséquilibres structurels de l’économie chinoise, dont l’idée maîtresse était de montrer que « les ambitions stratégiques de Pékin vidaient de son sens le concept de “Double Circulation” ».

Note

1.- Le 24 octobre 2020, lors du « Sommet financier du Bund  » à Shanghai où se bousculaient des investisseurs étrangers, le milliardaire Jack Ma fondateur d’Alibaba, avait commis l’imprudence de critiquer le système financier des banques publiques chinoises qu’il avait assimilé à « des prêteurs sur gage  », en ironisant sur leur taux de rémunération à seulement 3,85 %. La réaction de Xi Jinping, touché au vif fut impitoyable.

(Lire l’ampleur des représailles dont celui qui était devenu par sa surface financière devenue politique une puissance concurrente de l’appareil, fut l’objet - le titre renvoie à l’image de la « Fourmi - Ant Group en Chinois 蚂蚁 集团 ma yi jituan » - , bras armé de la puissance tentaculaire de Jack Ma dont le groupe dominait le système financier de paiement en ligne et de prêts aux particuliers : https://www.questionchine.net/jack-ma-s-est-evanoui-la-fourmilie%CC%80re-a-perdu-sa-reine

++++

Les ambitions stratégiques de rattrapage de puissance au détriment de l’équilibre interne. Hiatus de la « double circulation »

La robotisation, formidable outil de modernisation industrielle et de prévalence globale, recèle d’importants effets indésirables internes sur l’harmonie sociale, le maintien des salaires et le chômage des migrants, soutiers du miracle chinois, sans qualification et mal payés.


*

Adopté en 2020 par l’appareil pour mieux gérer les défis de la montée en puissance face aux tensions avec l’environnement occidental de plus en plus hostile, le concept théorise la juxtaposition de deux « circulations économiques - 双循环- shuang xunhuan ».

La première « interne 国内循环 (guonei xenhuan) » donne la priorité au marché intérieur et à la consommation locale, pour protéger l’économie et la société des chocs extérieurs ;

La deuxième « externe 国际循环 (guoji xunhuan) », est articulée à la puissance des exportations, à la quête des investissements étrangers et à la force du marché intérieur, en même temps qu’au projet de prévalence technologique globale, le tout visant à rendre la Chine indispensable au reste du monde.

Autrement dit, l’ambition est en même temps d’atteindre le magistère de puissance globale et de tenir à distance les menaces externes qui, tirant profit des déséquilibres socio-politiques du pays, pourraient menacer la prévalence absolue du parti en interne.

Alicia Garcia Herrero, ne nie pas les avancées spectaculaires de la Chine à l’origine de 18 % du commerce mondial de produits manufacturés ; elle reconnait ses performances dans les technologies vertes avec 90% des investissements mondiaux du secteur des panneaux solaires ; sa domination mondiale des batteries fabriquées par CATL (40% du marché global) ; le rattrapage spectaculaire de BYD ayant dépassé Tesla en volumes de ventes mondiales ou les progrès spectaculaires de l’IA, résultat d’investissements massifs ou encore le succès à moindre coût de « DeepSeek  », concurrent direct de « ChatGPT ».

(Au sujet de DeepSeek, lire notre mise en perspective de février 2025 https://www.questionchine.net/la-bourrasque-mondiale-de-deepseek-la-version-chinoise-lowcost-de-chat-gpt )

Mais son constat décrit une économie à deux vitesses. D’un côté, un modèle brillant et dynamique qui propulse la Chine à la pointe des véhicules électriques, de l’intelligence artificielle, de l’énergie solaire et des semi-conducteurs avancés ; de l’autre, une économie stagnante, en difficulté et de plus en plus appauvrie.

D’un côté encore, les ménages chinois, dont le revenu disponible ne progresse plus et dont le patrimoine a été anéanti par l’effondrement du marché immobilier.De l’autre, les multinationales chinoises gagnant des parts de marché à travers le monde grâce à la modernisation industrielle du pays.

Le but ? « Remporter la compétition stratégique avec les États-Unis et s’imposer comme puissance mondiale dominante. »

La se situe, selon Garcia Herero, le point clé préoccupant de la stratégie globale chinoise. L’absence de réformes structurelles indispensables à la modernisation ne serait pas la conséquence de blocages administratifs, ou de lourdeurs bureaucratique. Elle est un choix délibéré de l’appareil.

Stagnation des réformes, un choix intentionnel.

Le graphe publié par Natixis montre l’effritement continu du taux de croissance des salaires entre 2015 quand il était à près de + 9%, tombé à moins de +1% en 2025.


*

Ne disposant pas de l’attrait monétaire que représente la convertibilité du dollar, toujours monnaie de réserve qui libelle 58 % des échanges mondiaux, l’appareil ponctionne une importante partie des besoins en financement de sa conquête globale, dans la réserve domestique de l’épargne mal rémunérée des ménages chinois soumis à une forte pression financière.

L’opération est facilitée par le compte de capital fermé dont le premier avantage est de permettre au pouvoir de fixer ses taux d’intérêt sans craindre une fuite de capitaux et de s’assurer qu’une part importante de l’épargne des ménages est injectée dans le système bancaire à des taux d’intérêt bas, laquelle est ensuite allouée aux investissements prioritaires de l’État.

Le résultat de cette ponction se lit à la fois dans la baisse de revenus des ménages urbains et ruraux dont la hausse de salaires en pourcentage n’a cessé de baisser depuis dix ans passant de + 9% en 2015 à moins de 1% en 2025.

Il se traduit aussi par un sentiment d’insécurité économique exprimé non seulement par la hausse du taux d’épargne par rapport au PIB passé de 38 % en 1970 à 44 % en 2024, mais aussi par la chute de la consommation en recul, toujours par rapport au PIB, de 53 % en 1970 à 38 % en 2024.

En somme. dans ses grands lignes le modèle économique chinois, résultat d’un choix stratégique effectué en pleine conscience, privilégie la production et la croissance de la valeur ajoutée industrielle à la consommation. La stratégie se déploie par des subventions et des crédits ciblés, notamment attribués aux secteurs critiques de pointe.

A l’intérieur où domine la baisse constante du revenu des consommateurs, la stratégie adoptée à dessein par le pouvoir, provoque une compétition sur les prix qui tire vers le bas les bénéfices des industriels et multiplie les entreprises « zombies » non viables.

« Alors que la demande intérieure reste atone et que les marchés mondiaux se montrent de plus en plus réticents aux exportations chinoises, les entreprises se livrent une concurrence féroce pour des recettes intérieures en constante diminution. Les prix chutent, les marges s’effondrent et les entreprises zombies prolifèrent, tandis que le soutien gouvernemental se poursuit, directement ou indirectement. »

Incapables de générer suffisamment de revenus pour couvrir même les agios de leurs emprunts, les « zombies » représentaient en 2024 12 % des sociétés chinoises cotées en bourse, soit plus du double de la moyenne mondiale.

En Chine, les entreprises en pointe sont prises au piège d’un paradoxe : elles figurent parmi les entreprises les plus compétitives au monde et pourtant, elles sont contraintes de sacrifier leurs marges bénéficiaires pour maintenir leurs parts de marché nationales face à des concurrents qui ne survivent que grâce aux subventions. Conséquence : Les capitaux qui devraient financer l’innovation de demain sont au contraire engloutis dans une guerre d’usure des prix qui, en Chine ,tire les bénéfices industriels vers le bas.

Cette tendance aggravée par la guerre des droits de douane où les entreprises chinoises augmentent leurs pressions pour réduire leurs coûts, notamment les salaires, pour rester compétitifs en réduisant leurs bénéfices au risque de s’auto-détruire, renvoie au concept « d’involution  ».

Accompagnée par les symptômes nihilistes d’une jeunesse urbaine désabusée qui parle de faire la planche 躺 平 ou de laisser pourrir 摆 烂 (Lire https://www.questionchine.net/reconnaissant-les-risques-des-contrecoups-nihilistes-l-appareil-appelle-a-nuancer-la), la tendance dont le nom est emprunté à l’anthropologie, renvoie à un processus où l’intensification des efforts n’apporte aucun gain proportionnel.

En juin 2023, un rapport du China Macroeconomy Forum, 中国宏观经济国际年会, rattaché à l’Université du Peuple (Renmin Daxue 人民大学) mettait déjà en garde : « Si cette question n’était pas gérée correctement, elle entraînerait d’autres problèmes sociaux au-delà de l’économie, et pourrait même allumer la mèche de problèmes politiques  ».

Incohérences alarmantes.

Xi Jinping qui se réclame de l’héritage historique du Parti, se méfie des États-providence à l’occidentale, de son point de vue une incitation à l’individualisme et à l’oisiveté. Il leur préfère le concept de « prospérité commune » des caractéristiques chinoises qui, grâce à la fermeture du compte de capital, permet à l’appareil de piloter à sa guise les transferts des capitaux et de richesses. Dessin publié par le South Morning Post en juillet 2020.


*

Au total Garcia Herero, croisant l’analyse de Michael Pettis, décrit un système économique mis à rude épreuve qui pourrait être arrivé au bout de sa logique. Mais elle ajoute que la situation est le résultat des choix délibérés du pouvoir de ne pas procéder aux réformes de structures, notamment celles de la généralisation des couvertures sociales (retraites, santé).

Le but ? : capter l’épargne des ménages pour couvrir les besoins de la compétition stratégique avec Washington.

La compression de la consommation des ménages, la fermeture du compte de capital, sont les prix à payer pour disposer de l’épargne des ménages à bas coût. De même, la tolérance à l’égard des zombies insolvables et subventionnées à perte, sont le prix de la stabilité sociale.

Mais le modèle piloté verticalement engendre des contradictions structurelles difficiles à gérer.

Après l’involution désignant l’état d’un système qui, ne pouvant ni se stabiliser ni se transformer, ne peut plus que se compliquer, nourrissant lui-même, sans évoluer, les dysfonctionnements qui le minent, la plus préoccupante des dissonances est la pression sur les entreprises qui, pour survivre, réduisent les salaires qui sont leurs coûts les plus flexibles.

Aujourd’hui le pouvoir mise beaucoup sur l’intelligence artificielle et l’automatisation pour restaurer la productivité et briser la spirale déflationniste, mais les travaux existants sur l’impact de l’automatisation et de l’IA verticale indiquent que l’effet social des suppressions d’emplois dépassent les gains de productivité.

Dans le contexte spécifique de la Chine où la flexibilité du marché du travail sans protection institutionnelle de syndicats efficaces, permet déjà une compression des salaires, le déploiement de l’IA offrira aux entreprises des outils supplémentaires pour réduire leurs coûts salariaux, précisément au moment où le revenu des ménages constitue le principal point faible de l’économie.

Pour autant la sortie par le haut des réformes de structures d’envergure portant un meilleur partage de la richesse par l’adoption d’un système social unifié et efficace, n’est pour l’instant pas à l’ordre du jour.

Il ne s’agit pas d’une impasse fortuite.

Le président Xi Jinping lui-même a explicitement exprimé sa réticence envers les États-providence de type occidental qui, selon lui, diminuent l’incitation au travail et favorisent l’oisiveté. Pour lutter contre les inégalités de richesses, il fait la promotion du concept de « prospérité commune - 共同富裕 - gongtong fuyu ». Cœur idéologique de sa doctrine sociale aux caractéristiques chinoises - 中国特色 - zhongguo trese - il permet au Parti, face au risque d’émancipation individuelle porté par les systèmes occidentaux, de conserver le contrôle politique des transferts de richesses et de la répartition des capitaux.

 

 

A Pékin, Xi Jinping impérial accueille avec placidité les vanités et la quête d’amitié de D. Trump

[17 mai 2026] • François Danjou

En Chine, Cheng Li-wun, accuse Lai Qing De de fomenter la guerre et célèbre la paix « d’Une seule Chine » prônée par Xi Jinping

[15 avril 2026] • François Danjou • 2     

La diplomatie de conciliation des contraires à l’épreuve de la guerre en Iran

[30 mars 2026] • François Danjou

Chine – Iran. Contre l’Occident, l’alliance de l’agnostique et du martyr

[5 mars 2026] • François Danjou

Le durcissement anti-occidental et les risques du Cheval de Feu

[19 février 2026] • François Danjou