Cliquez ici pour générer le PDF de cet article :
›› Chine - monde
A Pyongyang, le silence de Xi Jinping entérine le rêve nucléaire de Kim Jong-Un
le 8 juin, Xi Jinping qui a été accueilli dans la fête par Kim Jong-Un, venait pour rappeler le rôle central de la Chine dans l’alliance face aux tendances centrifuges de Kim et à l’entrisme de V. Poutine. Mais tenant compte de la réalité incontournable du nucléaire militaire nord-coréen, il s’est abstenu de l’évoquer.
*
Les 8 jet 9 juin, Xi Jinping s’est rendu à Pyongyang où il a rencontré Kin Jong Un.
Le défi de ce premier voyage depuis sept ans, prenait à contrepied, non seulement les États-Unis et nombre de leurs alliés occidentaux, mais également la Corée du sud, le Japon et les Nations Unies [1] qui, depuis 2003 ont, pour tenter de freiner son programme nucléaire militaire, placé la Corée du Nord sous sanction commerciale, lui interdisant notamment d’exporter ses matières premières dont le pays regorge (charbon, pétrole, plomb, tungstène, graphite, zinc, magnésie, fer, cuivre, sel, or et pyrites.).
A l’époque, la communauté internationale - Chine et Russie comprises -, était unie contre la prolifération nucléaire et balistique que Pyongyang avait affiché de manière spectaculaire par des tirs de missiles ayant survolé le Japon (1998, 2009, 2017, 2022) et 4 essais nucléaires (2006, 2009, 2013 et 2016). Lire : Pyongyang. Kim le IIIe droit dans ses bottes ?.
A côté de la posture stratégique opposée aux sanctions dont Pékin dénonce aujourd’hui l’effet disloquant d’un paysage international déjà très fracturé, le voyage de Xi Jinping avait aussi pour objet de réaffirmer la prévalence chinoise dans la péninsule après les initiatives pro-russe de Kim Jong-Un qui semblait oublier la centralité historique du partenariat entre Pyongyang et Pékin.
La Chine puissance centrale de l’histoire nord-coréenne.
Le 28 mars 2014, les restes de 437 soldats chinois morts durant la guerre de Corée avaient été rapatries en Chine.
*
A Pyongyang quand Xi Jinping a, dans son adresse rappelé sa détermination et celle du Comité Central du Parti à renforcer l’amitié traditionnelle avec la République Démocratique du Corée du Nord, avant d’aller déposer une gerbe au monument de l’amitié honorant les soldats chinois tombés pendant la guerre de Corée, il exprimait à la fois le retour d’une proximité avec Pyongyang et la mémoire des sacrifices chinois.
C’est bien l’intervention le 13 octobre 1950 des 200 000 volontaires chinois au sud du Yalu appartenant à 6 corps d’armée sous le commandement du Général Peng Dehuai qui sauva Kim Il Sung, le grand-père de Kim Jong-Un d’un désastre absolu.
Du point de vue de Pékin, la guerre de Corée que les militaires chinois n’ont pas oubliée, fonde la centralité d’une proximité stratégique concrétisée en 1961 par le seul traité d’alliance militaire jamais signé par la Chine.
Au cours de la guerre, plus de 180 000 soldats chinois sont morts, près de 40 000 ont été blessés et plus de 25 000 ont disparu. Au total 3 millions de civils et militaires chinois ont combattu et servi en Corée du Nord jusqu’à l’armistice du 27 juillet 1953 qui mit fin aux combats d’une guerre au dénouement toujours suspendu à un traité de paix introuvable dont les belligérants cherchent encore la clef, laissant la péninsule irrémédiablement coupée en deux.
Au sud de la ligne de démarcation, sept décennies après la fin de la guerre, 30 000 soldats américains répartis sur huit très grandes bases (4 de l’armée de terre, 2 navales et 2 aériennes), dont Kim Jong-Un réclame le départ, entretiennent toujours une logique d’alerte face à la menace nord-coréenne.
En face, de l’autre côté de la longue cicatrice électrifiée de la ligne de démarcation, rejetant becs et ongles tout projet de réunification sous l’égide de Séoul et de Washington, Pékin tient à bout de bras le régime de Pyongyang qu’il aide à contourner les sanctions.
Il reste qu’en dépit d’une récente embellie visible dans un boom de la construction à Pyongyang dû non seulement à l’afflux massif de devises russes, mais également à l’aide énergétique (charbon, pétrole) et alimentaire chinoise, le pays reste l’un plus pauvres de la planète (selon le FMI, en 2023, la Corée du Nord était classée au 212e rang mondial sur 218 avec un PIB/hab de 640 $.)
Contrastant avec la vitrine de Pyongyang, la situation de l’arrière-pays reste marquée par un sous-développement chronique, une agriculture rudimentaire sur des sols ravagés par l’érosion et l’abus de fertilisants, le manque de technologies modernes - presque partout, les labours se font toujours par des attelages de bœufs -, un réseau électrique indigent et des transports, routes et voies ferrées, vétustes.
Alors que la Chine, son grand voisin qui la borde au nord avec 1400 km de frontière commune, son principal poumon économique devenu un protecteur stratégique dont Xi Jinping a promis de renforcer l’efficacité en augmentant la coopération économique qualifiée de « pratique et pragmatique » [2], la visite du nº1 chinois a laissé dans l’ombre le formidable tabou de la bascule nucléaire militaire du régime.
Le tabou de l’arme nucléaire.
Photo d’archines Yonhap. Un missile intercontinental équipé d’une tête nucléaire miniaturisée inerte, lors d’un défilé à Pyongyang. En septembre 2025, les médias nord-coréens ont annoncé que la possession par le pays de l’arme nucléaire était inscrite dans la constitution. « La politique de renforcement de la force nucléaire de la RPDC est désormais inscrite dans la loi fondamentale de l’État, et nul n’est autorisé à la transgresser ».
*
Le silence sur le sujet qui semblait entériner une évidence devenue incontestable est d’autant plus dissonant qu’en marge du sommet de la mi-mai à Pékin avec Trump, la Maison Blanche avait affirmé que les deux parties « s’étaient entendues sur l’objectif commun de dénucléariser la Corée du Nord. »
Symptôme d’une discordance stratégique majeure sur un sujet déjà reconnu dans les faits, les médias officiels chinois n’avaient pas repris cette convergence déclaratoire. Trois semaines plus tard, presse et télévision officielles sont restés sur cette ligne. Leurs compte-rendu de la visite de Xi Jinping à Pyongyang se sont limités à la posture du nº1 chinois, répétant « l’engagement ferme de la Chine à sauvegarder les intérêts communs des deux pays et à préserver un environnement stratégique favorable ».
Rien sur le nucléaire militaire nord-coréen.
Le silence est d’autant plus « assourdissant » qu’avant la visite de Xi Jinping, Kim Jong-Un qui semblait vouloir convaincre ses détracteurs que son statut de puissance nucléaire serait désormais irréversible, avait, selon l’agence sud-coréenne KCNA, inauguré le 3 juin à Yongbyon, cinq jours avant la visite officielle du Président chinois, une nouvelle usine d’enrichissement d’uranium.
A cette occasion, Kim Jong-Un avait prononcé un discours sans équivoque par lequel il affirmait que la Corée du Nord avait, au cours des cinq dernières années, plus que doublé ses capacités de production de matières nucléaires de qualité militaire. En même temps, il avait publiquement ordonné une augmentation « exponentielle », dit-il, de la fabrication d’ogives et de missiles de son arsenal balistique.
Cette fois le mutisme de Pékin qui, avec Moscou, affirme une fois de plus sa trajectoire stratégique anti-occidentale, marque clairement une volte-face radicale.
Une bascule spectaculaire et pragmatique.
Après l’accueil officiel marqué par un parade militaire grandiose, Xi Jinping, conscient qu’il n’y aurait pas de recul de Kin Jong-Un, s’est abstenu d’évoquer l’arme nucléaire.
*
Tournant le dos aux efforts conjoints des dialogues à six (2003-2009 - les deux Corée, les États-Unis, la Chine, le Japon et la Russie -) pour dénucléariser la Corée du Nord, le virage à 180º ouvre une boîte de Pandore.
Pour Tong Zhao, chercheur au sein du programme de politique nucléaire de la Fondation Carnegie pour la paix internationale, « la nouvelle approche de la Chine reflète le changement de priorités de Xi Jinping acceptant tacitement la réalité d’une Corée du Nord nucléarisée ».
La bascule, ajoute Tong Zhao, porte en elle un effet domino délétère pour la Chine ouvrant la porte au renforcement des liens stratégiques de Tokyo et Séoul avec Washington.
Pour autant, en haussant l’analyse d’un étage, il est impossible de ne pas considérer le pragmatisme de la volte-face chinoise. Le silence de Xi Jinping entérine en effet une situation de fait qu’il juge irréversible déjà évoquée par une connivence discrète avec Kim Jong-Un que Jean-Paul Yacine avait signalé dans sa chronique de septembre 2025. Lire : Prolifération nucléaire en Corée du nord, premier effet de la complicité entre Xi Jinping et Kim Jong-Un–.
Dans le même article J-P. Yacine rappelait que Serguei Lavrov était exactement sur la même ligne exprimée par un commentaire en juillet 2025. : « La question de la dénucléarisation de la Corée du Nord est close », ajoutant même « qu’il respectait les ambitions nucléaires de Kim Jong-Un. »
Les raisons de l’obstination nucléaire de Kim le Troisième, Jong-Un sont inscrites dans la situation stratégique de la péninsule, héritière de la guerre de Corée.
Soixante-sept ans après l’armistice, face aux 475 000 hommes des forces conjointes (450 000 sud-coréens et 25 000 américains) massés au sud de la ligne de démarcation, Kim Jong-Un qui observe par ailleurs la récente tendance à la militarisation des stratégies extérieures de l’Amérique de Trump, au Venezuela et en Iran, a plus que jamais conscience que le nucléaire militaire est, pour lui, le garant ultime de sa survie.
Mais pour Pékin, le prix à payer du pragmatisme n’est pas mince.
Il est exact que le choix d’accepter le nucléaire nord-coréen plutôt que de continuer, au milieu d’incessantes crispations, à œuvrer sans succès à son élimination, ouvre en théorie plus facilement la voie à l’instauration d’un dialogue permettant la maîtrise des armements nucléaires en Asie du Nord-Est.
En même temps, confirmant la trajectoire d’affaiblissement systémique du traité de non-prolifération signé en 1968, déjà mis à rude épreuve en Asie du Sud, où l’Inde et le Pakistan qui imitaient le Soudan du Sud et Israël ne l’ont pas signé, quand Pyongyang s’en est lui-même retiré en 2003, le fait est qu’il deviendra mécaniquement compliqué de fermer la porte à la nucléarisation militaire du Japon et aux velléités de Séoul de l’imiter.
++++
ANNEXE.
Comment la Corée du nord est devenue une puissance nucléaire.
En février 2004, le président Musharraf à Islamabad avec Abdul Qadeer Khan, père de la bombe pakistanaise que Washington avait obligé à avouer publiquement en 2004 qu’il avait transféré des secrets nucléaires sensibles à d’autres pays dont l’Iran et la Corée du nord.
*
La maitrise par Pyongyang de l’arme nucléaire, y compris à hydrogène (explosion de 2017) avec cependant encore quelques inconnues sur la miniaturisation, les stocks réels et la fiabilité de ses capacités balistiques, est la conséquence d’un enchevêtrement complexe d’affirmations nationalistes et de proliférations, avec, au passage, une claire implication de la Chine avec le Pakistan, creuset de la prolifération vers la Corée du nord.
Certaines proliférations prennent racine dans la rivalité historique entre l’Inde et le Pakistan, ce dernier, à l’origine avec l’URSS de l’arme nucléaire nord-coréenne présentant la particularité de considérer la Chine comme son premier allié stratégique tout en entretenant des liens de qualité variable avec Washington, notamment, depuis la guerre des soviétiques en Afghanistan (1979-1989).
Après les attentats du 11 septembre 2001, et durant la guerre des États-Unis contre l’Afghanistan des Talibans, la CIA avait dénoncé le double jeu avéré d’Islamabad.
*
A l’origine de l’arme nucléaire nord-coréenne se trouve le soutien technologique de l’URSS à Kim Il Sung (1912-1994), renforcé dans les années 90 par l’aide clandestine du scientifique pakistanais Abdul Qader Khan.
Recruté par Ali Buttho, ce dernier travaillait dans années 70 aux Pays-Bas pour URENCO, une multinationale britannique spécialisée dans l’enrichissement d’uranium. Par la suite Qader Khan avait nourri l’ambition de briser le monopole des pays officiellement dotés et de diffuser les technologies nucléaires militaires aux pays musulmans. A ce titre, suivant les conseils de Qader Khan, Ali Bhutto, avait conclu un accord de financement avec la Lybie de Khadafi, l’Arabie Saoudite et l’Iran.
Selon l’École de Guerre économique, « en 1976, la Chine dont le but était de favoriser un contrepoids face à l’Inde, a signé un accord secret de coopération nucléaire avec Islamabad, par lequel Pékin a fourni au Pakistan le plan complet d’une arme nucléaire. »
« 14 ans plus tard, Islamabad et Pyongyang conclurent un accord par lequel les Nord-Coréens transféraient à Islamabad leur savoir-faire balistique, en échange des technologies d’enrichissement d’uranium par les centrifugeuses. »
L’analyse de l’École de guerre économique publiée en 2020, mise à jour en 2024 ajoute sans citer de noms que des sociétés européennes (allemandes, suisses et hollandaises) ont fourni à Khan via des sociétés écrans du matériel à double usage pour l’équipement de centrales nucléaires civiles, mais dont une partie a servi au programme nucléaire militaire.
Quand les services secrets néerlandais eurent connaissance des activités d’espionnage industriel de Khan, ils alertèrent la CIA, mais Wahington ne donna pas suite pour ne pas compromettre ses relations avec Islamabad, son seul allié dans la région.
Selon Bruno Tertrais actuel Directeur adjoint pour la Fondation de la Recherche Stratégique « Les motivations de Khan (décédé en 2021) étaient complexes et évolutives »
« La motivation première semble avoir été d’assurer la légitimité de son rôle dans l’édification de la force nucléaire pakistanaise (…) Deuxième motivation, qui a pris davantage d’importance au fil du temps : l’enrichissement personnel. Enfin, troisième élément d’importance variable selon les hypothèses : la volonté plus ou moins diffuse de la part de Khan de voir d’autres pays musulmans accéder au nucléaire. »
En 2003, Washington avait ordonné des sanctions contre l’entreprise de Khan le « Khan Research Laboratory (KRL) » pour avoir constitué un réseau de prolifération d’équipements et de savoir-faire nucléaires (composants, plans et, dans certains cas, des centrifugeuses complètes) offrant un guichet unique aux pays souhaitant développer une arme nucléaire, notamment l’Iran, la Corée du Nord et la Libye.
En 2004, sous la pression de Washington, Khan confessait publiquement avoir participé à un trafic de composants nucléaires sensibles à destination de la Corée du Nord, de la Libye et de l’Iran. La même année, face à la colère des Pakistanais ulcérés du traitement infligé à leur héros national, père de la bombe pakistanaise, le général Pervez Musharraf président du Pakistan de 2001 à 2006, corrigeait l’humiliation et lui accordait son pardon. En 2009 il mettait fin à sa résidence surveillée.
Note(s) :
[1] Les sanctions prises par l’ONU contre Pyongyang adoptées par le Conseil de sécurité y compris la Chine en 2006 et renforcées en 2017 constituent l’un des régimes d’embargo les plus stricts au monde (embargo sur les armes et le nucléaire militaire ; sur les exportations de fer, de plomb, de textiles et de fruits de mer ; plafonnement des importations de pétrole ; gel des avoirs des personnes impliquées dans le programme nucléaires et balistiques ; contrôle du trafic maritime vers et depuis la Corée du Nord).
Depuis 2022 pourtant Pékin et Moscou ont systématiquement mis leur veto à de nouvelles résolutions.
Pour confirmer que la Chine s’inscrivait désormais dans une stratégie de rupture contre les efforts internationaux destinés à isoler la Corée du Nord, seul pays avec lequel Pékin avait, en 1961, signé un traité d’alliance militaire comportant une clause d’assistance automatique en cas d’agression extérieure, Xi Jinping avait invité Kim Jong-Un à assister à sa démonstration de force du 3 septembre 2025 à Pékin.
(Lire : Xi Jinping au centre, avec V.Poutine et Kim Jong Un, vent debout contre l’Occident)
Vladimir Poutine a également participé à la rupture de l’isolement de Kim Jong-un en l’accueillant en Russie en avril 2019 et à la mi-septembre 2023. Lui-même s’était rendu en voyage officiel à Pyongyang du 18 au 19 juin 2024. Enfin, en 2025, Kim Jong-Un avait envoyé des munitions et une dizaine de milliers de combattants engagés dans la région de Koursk contre l’Ukraine, dont 2000 auraient été tués au combat.
[2] Déjà le commerce bilatéral avec la Chine, dont une part importante contourne les sanctions constitue 80% des échanges extérieurs du pays (énergie - pétrole, charbon -, engrais, aide alimentaire - céréales -)
• À lire dans la même rubrique
A Pékin, la bascule du monde. Après D. Trump, voici Poutine
[22 mai 2026] • François Danjou
« Auto China 2026 », une démonstration de force des marques chinoises
[2 mai 2026] • Jean-Paul Yacine
Conférence de presse du ministre des Affaires étrangères. Mise au ban de l’esprit de nuance pro-occidental
[19 mars 2026] • Jean-Paul Yacine
Friedrich Merz à Pékin. Douze ans après Angela, l’improbable deuxième souffle de la « Lune de miel. »
[28 février 2026] • François Danjou
Face au désordre de Trump, Xi Jinping en majesté
[10 février 2026] • Jean-Paul Yacine