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›› Lectures et opinions

« Cruelle est la terre des frontières »

Par Michel JAN

Le narrateur de ce très beau récit connaît bien les confins russo-chinois. Il se concentre sur la province du dragon noir (Heilongjiang), dans le lointain nord-est de la Chine et sur l’Extrême-Orient russe. Dans le nouveau climat des années quatre-vingt-dix, il retrouve Vladimir, un Russe originaire de Harbin (en Chine) qui a échoué, après bien des malheurs, à Khabarovsk. Vladimir va peu à peu lui confier son passé, l’introduire auprès d’autres témoins et lui permettre de reconstruire l’histoire méconnue de la communauté russe de Mandchourie. Au centre du livre dans cette découverte, il est un guide intériorisé par les épreuves subies. Et Harbin fondée par les Russes en 1898, aujourd’hui grande ville chinoise, est le foyer d’une tragédie collective bouclée en une cinquantaine d’années, de l’essor au déclin.

Quelle histoire ! Après une ruée vers l’or dans la région, tout avait commencé avec la construction du chemin de fer de « l’Est Chinois » par la Russie tsariste, allant directement vers Vladivostok à travers la Mandchourie. La ville allait naitre au milieu d’une steppe autour de sa cathédrale Saint Nicolas, au passage de la rivière Soungari. Vingt ans plus tard (1918), elle est submergée par les Russes Blancs vaincus qui refluent en désordre et tentent d’y sauver leurs traditions. Mais dès 1932 l’occupation japonaise s’installe, sous le couvert de l’Empire fantoche du Mandchoukuo. Elle se révèlera assez brutale jusqu’en 1945, cédant la place à l’occupation soviétique, encore pire pour les Russes, qui seront presque tous exilés au moins dix ans au goulag. Après 1949, la Chine populaire coopère avec Moscou. Mais la rupture sino-soviétique qui survient en 1960 ouvre la voie à la politique chinoise de spoliation et d’expulsion des restes de la communauté russe.

L’auteur évoque tout cela en s’attachant à l’histoire humaine plus qu’à la géopolitique. Il recherche avec patience les souvenirs de Vladimir et de cinq ou six autres témoins ayant vécu ces événements. Leurs confidences se succèdent et se complètent jusqu’à reconstituer en entier le drame de ces Russes de Harbin que Staline avait toujours considéré comme des ennemis de l’Union soviétique.

Le style de Michel Jan est travaillé. Ses descriptions de la forêt, des villes, des fleuves et des hommes, frappent par la justesse du trait et la richesse du vocabulaire. Certaines pages sont de très beaux morceaux de littérature. Et l’élimination de la communauté russe de Mandchourie a été une tragédie du vingtième siècle. Cruelle, vraiment, a été cette terre des frontières.

 

 

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