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›› Politique intérieure

« A Pékin, derrière le rideau de bambou… »

Signe flagrant du retour du culte de la personnalité, condamné par Deng Xiaoping, le 1er octobre dernier les portraits de Xi Jinping dominaient la place Tian An Men.


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Depuis plus d’une année des doutes flottent sur l’efficacité centralisatrice de l’appareil mis en place par Xi Jinping pour tenir le Parti à sa botte.

A la mi-août 2018, l’éditorial de QC signalait qu’en sous-main fermentaient des reproches de plusieurs intellectuels stigmatisant à la fois un retour marqué au pouvoir personnel dilaté en culte de la personnalité et une politique étrangère exprimant un nationalisme grandiloquent, laissant croire que la Chine allait supplanter les États-Unis, à l’origine de sérieux vents adverses. Lire : Fêlures.

De cette affirmation de puissance naissent un peu partout en Occident et même dans quelques pays de l’Asie-Pacifique comme en Indonésie, au Vietnam ou aux Philippines, des « contrefeux » qui inquiètent l’appareil. Récemment, analysées par Alex Payette dans Asialyst et le site (payant) « Le vent de la Chine », les discordes au sein de la machine politique du régime ont percé la surface lisse des apparences.

Non pas que les querelles s’étalent au grand jour, relayées comme chez nous à grands renforts d’interviews contradictoires repris par la presse et amplifiées par le débridement des réseaux sociaux. Ou quel que soit le sujet des « talk-shows » à la mode du paysage médiatique où les faiseurs d’opinion mélangent les commentaires sur les grandes questions, les déclarations politiques essentielles, les états d’âme des vedettes à la mode et les badinages de la société du spectacle.

En Chine, rien de tout cela n’existe. Les arcanes politiques intimes ouverts à tous les vents en Occident où le pouvoir est « privatisé » au nom de la transparence, sont toujours soigneusement claquemurés en Chine.

Du coup, l’heure est au retour de « la sinologie des charades », où l’obscurité contraint les observateurs à interpréter des signes furtifs de discordes. Quel que soit l’angle de vue, le sujet renvoie toujours plus ou moins directement à l’audience de Xi Jinping – ses appuis et ses détracteurs -, à son statut de « grand dirigeant » que certains sinologues américains contestent et à sa politique étrangère, avec ses pointes émergées de la controverse autour de Huawei, des « nouvelles routes de la soie » et de la rivalité globale avec Washington.

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Au-dessus de l’écume des querelles de factions, plane la question essentielle du système politique chinois dont Washington tente de faire exploser le carcan protecteur. Là se situe la « ligne rouge » de l’étroite connivence des affaires et de la politique que la Maison Blanche fustige mais que le Parti communiste chinois au pouvoir depuis 70 ans n’acceptera de modifier qu’à la marge.

Le malentendu plonge dans la signification même des réformes. Poussées trop loin dans le sens de la séparation entre les affaires et la politique, elles enfonceraient un coin dans le pouvoir du Parti et sa capacité à réguler le marché du travail, l’offre d’emploi et le chômage, conditions de la stabilité sociale, préoccupation cardinale du régime.

Haussée à ce niveau touchant directement à la survie du Parti à la tête de la Chine, la frontière entre « réformateurs » et « conservateurs » se brouille. Quelle que soit la faction dans laquelle ils se situent – partisans des réformes, conservateurs, fidèles de Xi Jinping ou sceptiques -, tous les hommes politiques chinois résisteront aux pressions de la Maison Blanche qui confinent à desserrer – c’est un risque que l’appareil ne prendra jamais - la mainmise du pouvoir sur l’économie, la société et la pensée politique.

Critique du style et de la méthode. La tentation du « bouc émissaire ».

Artisan de la stratégie nationaliste profil haut, Wang Hunning serait le bouc émissaire tout désigné pour protéger Xi Jinping si la contestation interne prenait de l’ampleur.


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Dès lors que, pour tous, l’objectif reste le maintien à la tête du pays du Parti qui forge et consolide son image de modernisateur socio-économique, la marge de manœuvre ne peut être que tactique.

Question de méthode plutôt que de principe. Du coup, resurgit l’interrogation sur la pertinence d’une affirmation nationaliste aussi enflammée à l’origine de la baisse d’audience de la Chine dans la presque totalité des opinions occidentales, révélée par la dernière enquête du PEW Research Center.

De fil en aiguille le questionnement conduit aux doutes à propos de Xi Jinping et de sa stratégie ayant tourné le dos à la prudence de Deng Xiaoping, oubliant les mises en garde du « Petit Timonier » contre la démesure nationaliste.

Si on se limite aux questions commerciales et à la querelle des taxes avec Washington, c’est Liu He - partisan du compromis et fermement opposé à l’escalade, mais en même temps ami d’enfance du Président qui s’exerce au grand écart le plus douloureux entre la raideur nationaliste et la souplesse de concessions réciproques.

Chacun voit bien que la manœuvre est acrobatique entre l’affirmation arc-boutée des intérêts chinois et l’exigence du dialogue, dont il faut reconnaître, en passant, qu’il n’est pas facilité par les volte-face publiques de D. Trump.

Quant à savoir si la tâche de Liu He sera facilitée ou non par la dernière foucade du président américain cherchant à recruter Pékin pour dénoncer les entreprises commerciales en Chine du fils de Joe Biden, son rival à l’élection présidentielle, c’est pour l’heure une bouteille à l’encre.

Sans risque de se tromper beaucoup, on peut conjecturer que l’appareil politique chinois, pour qui c’est une première, pèse soigneusement le pour et le contre, examinant l’éventualité improbable d’une immixtion directe dans le jeu électoral américain avec une circonspection perplexe.

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En revanche, quand prenant de l’altitude, les détracteurs de Xi Jinping examinent le bien fondé des stratégies extérieures sorties de l’ombre, contrastant avec la pondération vigilante de Deng Xiaoping exprimée il y a 30 ans par le célèbre « Tao Guang Yang Hui – 韬光养晦 – littéralement cachez vos brillances et cultivez l’ombre » - [1], alors émerge un « bouc émissaire » tout désigné.

Éminence grise des dirigeants chinois depuis le milieu des années 90, intellectuel sans expérience politique de terrain, isolé dans le sérail politique de la haute direction chinoise, en même temps promu n°5 du régime par le 19e Congrès, Wang Hunning, artisan du rêve chinois, se trouve à la racine de l’actuelle affichage nationaliste sans nuance des stratégies de Pékin.

Alors que l’influence de Wang pourrait s’effacer – mais, sauf accident, la controverse ne percera pas la surface lisse du consensus politique -, la garde rapprochée de Xi Jinping resserre les rangs.

Note(s) :

[1Prenant référence à l’histoire ancienne des Tang et de l’empereur Xuanzong (713 – 741), l’un des plus brillants souverains de l’histoire chinoise ayant régné en même temps que les rois Francs en Europe et fait de la Chine le plus puissant pays médiéval, par une habile politique évitant les affrontements directs, Deng Xiaoping avait érigé en règles stratégiques les principes suivants, en substance :

1) Éviter les antagonismes qui créent des ennemis ; 2) Ne pas interférer dans les affaires intérieures d’autres pays ; 3) Ne pas prétendre à l’hégémonie ou à la direction d’une alliance internationale ; 4) Évitant les politiques de puissance, privilégier la cause du « Tiers Monde » ; 5) Se garder des affichages nationalistes et privilégier une stratégie internationale omnidirectionnelle.


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