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The big Horseshoe Bend (1e partie, 1/3)
Eh qu’y a-t-il dans cette fameuse boucle du Brahmapoutre ? Deux sérieuses sentinelles, gardiennes des lieux et distantes l’une de l’autre d’à peine 60 km ; en rive gauche le Gyalwa Peri, montagne sacrée des Tibétains, culmine à 7156 m (il n’est signalé sur aucune carte, pensez, une altitude pareille comparée aux géants de la chaine centrale !), en rive droite le Namuchabawachan (d’après le toponyme du Rand Mac Nally) domine le tout avec ses 7756 m. Entre les deux, 6200 m de versants et de gorges... diable ! ça doit faire de beaux paysages. Eh bien, depuis 20 ans que je fantasme sur la boucle du Brahmapoutre, je n’ai jamais lu ni entendu quoique ce soit sur cet endroit. D’où la déduction qu’aucun être humain ne l’a approchée pour deux raisons essentielles ; elle est inaccessible, et j’ai toujours imaginé des flots furieux rugissant dans des gorges insondables, où des rapides géants creuseraient des déferlantes monstrueuses !
La deuxième raison est politique ; de tout temps le Tibet a été interdit aux occidentaux, même au début du XXe siècle sous le protectorat britannique, à la suite d’un accord entre les deux parties : « nous British, nous ne ferons que du commerce et on vous fout la paix pour que personne ne vienne polluer votre théocratie. » Ensuite les Chinois ont tout annexé et l’on sait ce qu’il en est advenu.
Ce qui fait que, jusqu’à la fin du siècle dernier, quatre occidentaux et eux seuls ont approché cette région sans pouvoir l’atteindre ; deux Lazaristes Français les pères Huc et Gabet, un Anglais, le major F.M. Bailey, pour une mission géographique, et la Franco Belge Alexandra David-Neel lors de son fameux périple clandestin de 1923, déguisée en bonzesse tibétaine. Aucun n’a pu contempler la boucle du Brahmapoutre car toutes les pistes s’en éloignaient. Alexandra est passée au pied de la face nord du Gyalwa Péri, « un des plus admirables tableaux que j’ai contemplés durant mes longues années d’alpinisme en Asie », écrit-elle. Elle n’a rejoint le Brahmapoutre qu’à l’entrée des gorges de la grande boucle.
Voilà pourquoi jusqu’à l’an 2000 je vivais heureux avec mon jardin secret de ma chère planète. Chaque fois que j’entendais parler d’un exploit d’aventurier contemporain, je me disais, « cours toujours mon p’tit gars, tu as peut-être traversé le Groenland en traîneau, remonté le cours du Yukon à la nage, grimpé dans la face est du Nanga Parbat, mais tu n’es pas allé dans la grande boucle du Brahmapoutre ». Et je m’endormais béat ! béat, béat... jusqu’à un certain soir de février 2000. Je me trouvais en séjour chez mes amis Dubois à Sales près de Rumilly. La soirée terminée, je me retire dans la chambre d’hôte et distraitement je parcours les titres des livres alignés sur une étagère en face du lit, ainsi que tout un chacun, pour trouver le sommeil en lisant quelques pages.
Soudain mon regard tombe en arrêt devant un titre : « The roof of the world ». Le toit du monde ! Diable, mais c’est le Tibet, si je ne m’abuse... Tu parles ! j’ai passé une nuit blanche... il s’agissait de la relation, magnifiquement illustrée dans une édition New-Yorkaise, d’une mission d’inventaire de 400 scientifiques de toutes disciplines de l’Académie Chinoise des Sciences. Pendant 7 ans entre 1973 et 1980, les Chinois ont passé au peigne fin leur nouveau domaine.
J’ai emprunté le bouquin, l’ai lu et relu. Maintenant, je sais tout du Brahmapoutre et de sa grande boucle que les Américains ont baptisé « the big horseshoe bend » la grande boucle du fer à cheval. Alors je me propose de vous en résumer la quintessence, mais rassurez-vous les Chinois n’ont pas parcouru la grande boucle qui restera vierge pour un bon bout de temps ; certes ils l’ont approchée, ils l’ont cernée, ils ont même fait des incursions par des affluents, ils l’ont vraisemblablement survolée en hélicoptère et ce qu’ils ont entrevu surpasse de loin tout ce que je pouvais imaginer... Aussi je ne vais pas vous faire attendre plus longtemps et nous embarquons pour le Brahmapoutre non sans avoir, au préalable, fait un survol de son cours et de ses sources.
(à suivre, début juillet)
